- Monsieur le
Ministre,
Nous nous
permettons de vous écrire au sujet du Rapport
préliminaire de la commission prévention du groupe
d’études parlementaire sur la sécurité
intérieure, intitulé « Sur la
Prévention de la délinquance » qui vous a
été remis par Jacques-Alain Bénisti et les membres
de la commission en Octobre 2004.
Sachez,
Monsieur le Ministre, que lors de notre première lecture du
rapport, nous étions plusieurs à trouver que sa
qualité intellectuelle était tellement réduite et
son expression tellement caricaturale qu’il ne pouvait s’agir que d’un
canular, le fruit peut-être d’un groupe d’étudiants en
sociologie voulant discréditer votre ministère à
la fin d’une soirée bien arrosée…Hélas, la
vérité est beaucoup moins amusante.
En effet, ce
rapport contient un nombre d’affirmations à propos du
bilinguisme et du rôle de la ‘langue maternelle’ qui
relèvent du mythe et des préjugés populaires
plutôt que d’une connaissance des faits et des études
scientifiques, En tant que spécialistes de l’apprentissage et
l’enseignement des langues étrangères et du
Français langue étrangère, nous tenons à
vous exprimer notre étonnement et notre inquiétude que de
telles imbécillités puissent trouver une place dans une
publication officielle qui risque d’avoir des répercussions sur
la vie quotidienne, la scolarité et les droits civiques d’une
partie importante de la population française.
- Soyons clairs :
- Il n’y a aucun fondement
scientifique pour prétendre qu’il existe un lien causal entre le
bilinguisme précoce et la délinquance. Et il n’y a aucun
fondement scientifique pour les notions que le bilinguisme
précoce débouche sur une mauvaise maîtrise de la
langue française, et qu’un enfant ayant une mauvaise
maîtrise de la langue française deviendra jeune
délinquant. En effet, si on fonde son jugement sur la
qualité de rédaction de ce rapport, on est
inéluctablement amené à la conclusion que
quelqu’un ayant une mauvaise maîtrise de la langue
française risque de devenir … Député du
Val-de-Marne.
- Le bilinguisme n’est pas une
pathologie linguistique nécessitant une thérapie
orthophonique. (Probablement 60% de la population mondiale est au moins
bilingue) On ne ‘guérit’ pas un enfant son « patois
», on le bâillonne.
- Interdire aux parents de parler
leur propre langue à leurs enfants n’est pas simplement une
ingérence totalitaire et une atteinte à leurs droits
humains, mais aussi une recette efficace pour réduire la
qualité et la quantité de la communication
intergénérationnelle (un vrai facteur dans la
délinquance ?).
D’autre part, le fait que les
familles populaires sont visées est particulièrement
choquant. En effet, le bilinguisme serait néfaste pour les
familles « en difficultés », à qui on
refuserait un droit que l’on accorderait aux autres. Il s’agit
là d’une forme de discrimination sociale inacceptable.
Si on consulte la
vaste littérature sur le bilinguisme on constate qu'en fait,
toutes les recherches menées dans ce domaine depuis presque une
cinquantaine d'années démontrent clairement que le
bilinguisme et l'apprentissage précoces de langues ne sont
aucunement nocifs, ni pour l’individu, ni pour la
société, et même que dans certaines conditions
(nous insistons sur ce point, parce qu'il s'agit d'un
phénomène qui est très complexe) dans certaines
conditions (conditions politiques, sociales, pédagogiques et
linguistiques) le bilinguisme précoce peut être source
d'un épanouissement culturel, intellectuel et identitaire et de
l'enfant et de la société.
Nous nous
contenterons de mentionner deux exemples de recherches récentes
qui confirment de façon empirique et spécifique les
avantages du bilinguisme.
Le premier est un rapport publié au mois d'octobre 2003 par un
groupe de chercheurs représentant plusieurs universités
britanniques regroupées sous l'égide de l'Institut
d'Education de l'Université de Londres. Ils ont mené une
enquête sur des centaines d'enfants issus de l'immigration ayant
comme langue première l'urdu, le gujerati, le putonghua et le
cantonais chinois, le bosnien, le portugais, le turc etc.
(Nous nous permettons de dire 'etc', parce qu'on a recensé plus
de trois cents langues simplement dans les écoles londoniennes,
sans parler du reste du pays ; la situation est sensiblement la
même en région parisienne)
Leur conclusion
principale est la suivante:
« … que les enfants bi- ou trilingues qui
bénéficient d'un soutien institutionnel pour leur langue
première à partir de l'age de six ans, ont un niveau
scolaire, toutes matières confondues, à l'age de 11 – 12
ans qui est supérieur à celui des enfants monolingues ou
qui n'ont pas bénéficié de soutien. La
valorisation de leur image de soi et de confiance en soi, qui
résulte de la reconnaissance et de la prise en compte de leur
langue première, produit de meilleurs efforts dans toutes les
matières. »
Dans un
deuxième projet - beaucoup plus restreint, il ne concerne que 36
élèves de la même école - les chercheurs ont
voulu examiner les répercussions du bilinguisme des enfants sur
leur niveau en anglais. Leur conclusion est formelle :
"loin d'être
embrouillés par les différentes langues qui les
entourent, les enfants s'expriment (à l'oral) dans un anglais
sophistiqué et leurs résultats dans un test de
compréhension écrite étaient d'un niveau
supérieur aux enfants ne parlant que l'anglais."
Leur analyse de
cette situation est, de nouveau, qu'elle découle de la
transposition des compétences nécessaires à
l'acquisition d'autres langues, ainsi que des connaissances culturelles
véhiculées par ces langues vers l'anglais et de ce fait
aux autres matières.
Les deux exemples que nous venons de citer ne sont que les
confirmations les plus récentes des résultats obtenus
à maintes reprises un peu partout dans le monde, à
commencer par les études menées en Scandinavie par
Sknuttknab-Kangas et Toukomaaa pendant les années 70 pour
l'UNESCO et au Canada pendant plus d’une trentaine d’années par
Cummins et Swain et toutes les équipes de l’OISE. En
résumé, ces recherches nous autorisent l’affirmation
suivante :
Dans certaines conditions, le bilinguisme et l’apprentissage des
langues précoces peuvent représenter des avantages, et
pour la société, et pour l’enfant.
Mais quelles sont les
conditions, et quels sont les avantages ?
- La condition sine qua non est
que le bilinguisme doit être encouragé et valorisé,
en famille et à l’école. C’est une question d’attitudes,
et de pratiques sociales et éducatives. Et dans les cas
où la langue première, familiale de l’enfant n’est pas la
langue de l’école, il est essentiel que sa langue
première soit respectée et que son bilinguisme soit
reconnu et prise en compte par l’école.
- Les avantages du bilinguisme
précoce sont de trois ordres
- Social : la
capacité de communiquer avec autrui, évidemment, mais
aussi le fait souvent constaté que les enfants bilingues ont une
sensibilité et une empathie communicatives accrues.
- pratiques, utilitaires :
pour les affaires, les études, les loisirs la maîtrise de
langues multiplie les occasions et donne accès à des
ressources variées.
- développemental et
cognitif : en grande partie parce qu’il sait très tôt
dissocier le mot et son référent, l’enfant bilingue
acquiert une capacité d’abstraction supérieure qui
étaye et enrichit sa pensée et ses apprentissages.
Un dernier point :
nous sommes tous d’accord, on apprend une langue
étrangère ‘pour s’exprimer’. On s’exprime. Mais qu'est-ce
que c'est, ce s apostrophe ? C’est le soi, l’individu essentiel,
l’identité personnelle, celui qui a – là aussi nous
sommes tous d’accord - ‘le droit à la parole’. L’enfant à
deux langues – de naissance ou par l’école - peut s’exprimer
dans un éventail de situations et de styles, sur une gamme de
thèmes et de registres plus large. Il jouit d’un potentiel
identitaire et expérientiel qui mérite une
éducation appropriée plutôt qu’une politique
linguistique fondée sur une parfaite ignorance et
élaborée dans le cadre d’une loi répressive.
Vous remerciant de
nous avoir lus attentivement, Monsieur le Ministre, nous restons
à votre disposition pour toutes informations
supplémentaires sur ces questions dont vous auriez
éventuellement besoin.
Les membres du
C.R.A.P.E.L. (Centre de Recherches et d’Applications
Pédagogiques en Langues), Université Nancy 2 :
Professeur Philip Riley, Directeur
du CRAPEL (Spécialiste du bilinguisme précoce)
Herve Adami (Maître de
Conférences, spécialiste de l’enseignement du
français aux migrants)
Virginie Andre (Doctorante)
Sophie Bailly (Maître de
Conférences en Sociolinguistique Française)
Alex Boulton (Maître de
Conférences, CTU)
Francis.Carton (Directeur de
l’U.F.R. Sciences du Langage)
Emmanuelle.Carette (Directrice du
Département de Français Langue Etrangère)
Elena Castillo (Doctorante)
Maud Ciekanski (Doctorante)
Jeanne-Marie.Debaisieux
(Maître de Conférences, Linguistique Romane)
Professeur Richard Duda (Responsable
du programme de Maîtrise de Français Langue
Etrangère)
Florence Poncet (Responsable de la
formation des enseignants de langues vivantes, I.U.F.M. Lorraine)
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