Essay
Éther
Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences,
sous la direction de Dominique Lecourt, Paris :
Presses Universitaires de France, 1999, 381-384.
Scott Walter
Les éthers qu'on rencontre dans l'histoire de la physique sont des
substances subtiles distinctes de la matière, servant à fournir ou à
transmettre des effets entre les corps. L'air, par exemple, transmet
des ondes sonores mais n'est pas un éther, parce qu'il n'est pas
subtil. Les particules de lumière, quant à elles, sont subtiles mais
ne constituent pas un milieu de transmission.
Au dix-septième siècle, la nature de la lumière était sujette à des
spéculations théoriques. René Descartes (1596-1650) y voyait une
pression transmise instantanément à travers un milieu composé de
minuscules `globules' transparents. Les orbites planétaires étaient
dues aux tourbillons d'éther, ou à ce qu'il appelait la « matière
subtile », qui comprenait les globules transparents. Robert Hooke
(1635-1703) décrivit la lumière comme une pulsation sphérique produite
par un corps lumineux, et se propageant à travers un milieu homogène
avec une vitesse finie. La réfraction de la lumière, selon Hooke,
dépendait de la densité relative des corps transparents traversés. En
démontrant que les phénomènes optiques de réfraction et de réflexion
interne s'expliquent par un changement de vitesse de propagation dans
le corps réfractant, Christiaan Huyghens (1629-1695) améliora la
notion de lumière en tant que vibration d'un milieu. Selon lui, ce
changement était dû à l'interaction entre l'éther et les particules
des corps transparents. A la même époque, Isaac Newton (1642-1727)
identifiait-non sans hésitation-la lumière à des corpuscules de
tailles différentes émis par les corps lumineux. Chaque corpuscule
transmettait une oscillation à l'éther, et les différentes couleurs
étaient liées aux vibrations ainsi produites. Chez Newton encore, la
réflexion interne et la réfraction de la lumière étaient une fonction
du changement de vitesse qui avait lieu lors du passage de la lumière
entre deux corps transparents, mais ce changement de vitesse
s'effectuait dans le sens inverse de celui proposé par Huyghens, et à
l'aide des forces répulsives des particules d'un milieu élastique,
dont la densité était variable. Selon Newton, l'hypothèse ondulatoire
devait avoir pour conséquence la diffraction autour des obstacles,
comme cela arrivait aux ondes sonores. L'éther que Newton dévoilait
dans son Opticks (1717) concernait aussi bien la gravitation que
l'optique ; il était distinct de la matière ordinaire soumise aux
principes énoncés auparavant « sans hypothèses » dans les Principia
Mathematica (1687), parce qu'il influençait la matière d'une façon
active, alors qu'elle était ordinairement passive, et soumise à
l'action à distance de la force attractive de la gravitation. L'éther
d'ailleurs a été associé au concept de Dieu par les scolastiques,
grâce à des attributs tels que l'omniprésence et l'omnipotence. Le
rôle actif de l'éther signifiait chez Newton l'intervention de Dieu
sur le monde naturel, et les savants seront nombreux à reprendre cette
interprétation dans les siècles à venir. La notion d'éther actif n'a
pas connu de développement par les newtoniens avant 1740, date à
laquelle il s'est un peu confondu avec le concept du `feu' de Hermann
Boerhaave (1668-1738). Le feu de Boerhaave était une substance
impondérable pénétrant l'espace et tous les corps, dont le pouvoir
répulsif agissait en même temps que le pouvoir attractif de la matière
ordinaire.
Les éthers invoqués au dix-huitième siècle en explication des
phénomènes liés à l'électricité, au magnétisme, à l'optique, la
chaleur et la chimie se fondaient souvent sur les idées de Newton et
de Boerhaave. Benjamin Franklin (1706-1790) proposa une théorie de
l'électricité qui expliquait l'électrification et la décharge
électrique des corps par la présence d'un fluide subtil dont les
particules étaient attirées par la matière ordinaire et se
repoussaient mutuellement. John Canton (1718-1772) étudia comme
Franklin les phénomènes liés à l'induction ; tous les deux
remarquèrent que le fluide électrique ne réagissait pas à distance,
mais semblait être présent dans l'air adjacent aux corps
électrifiés. Chez Canton, c'était l'air lui-même qui, en tant que
milieu porteur de fluide électrique, permettait aux corps électrifiés
d'interagir à distance. Au vu de la découverte par Hans Christian
Ørsted (1777-1851) d'une force magnétique produite d'une façon
circulaire autour d'un conducteur de courant électrique, André-Marie
Ampère (1775-1836) imaginait de réduire les aimants aux courants
électriques dans les plans perpendiculaires à leur axe. Selon Ampère,
l'explication de la force pondéromotrice entre les circuits du courant
électrique se trouvait dans la réaction d'un éther universel (composé
de deux électricités de signes opposés) ébranlé par le courant. Non
seulement les effets électromagnétiques, mais aussi les phénomènes
lumineux trouvaient ainsi une explication, à travers les mouvements de
ce fluide impondérable.
En 1801, l'hypothèse selon laquelle la lumière est un mouvement
ondulatoire réapparaît en Angleterre dans la théorie de Thomas Young
(1773-1829), qui rendait compte de plusieurs phénomènes liés à la
diffraction, à l'aide d'un éther universel et de son principe
d'interférence des ondes. D'autres éthers universels furent proposés
par Humphry Davy (1778-1829) en électrochimie, et par Benjamin
Thompson (Count Rumford, 1753-1814) dans sa théorie de la chaleur ;
aucun des trois ne firent intervenir les fluides impondérables. A son
début, la théorie de Young ne compta que peu d'adeptes en Angleterre,
et il est vrai que la polarisation y restait inexpliquée, ainsi que la
nature quantitative du milieu de propagation des ondes lumineuses. En
France non plus, la théorie de Young n'attira pas l'intérêt des
savants, à quelques exceptions près. Elle devait faire face à une
pratique théorique dans laquelle les divers phénomènes tels que les
réactions chimiques, l'action capillaire, la cohésion des solides, et
la réfraction optique s'expliquaient par une force attractive exercée
entre les particules de matière. La théorie des phénomènes gazeux
envisagée par Pierre-Simon de Laplace (1749-1827), par exemple,
utilisait un fluide impondérable appelé calorique, qui entourait les
particules de matière et servait à moduler la force attractive des
particules par sa force répulsive. Cette démarche comptait des succès
en optique, Laplace, par exemple, avec son élève Étienne-Louis Malus
(1775-1812), montra que les lois de la double réfraction de Huyghens
sont compatibles avec l'hypothèse corpusculaire, éliminant ainsi
l'avantage de la théorie ondulatoire dans ce domaine. Néanmoins,
l'hypothèse ondulatoire commença une percée à la suite d'Augustin
Fresnel (1788-1827), qui réussit à prendre en compte aussi bien la
diffraction que la polarisation de la lumière. Young avait montré que
si la lumière polarisée n'interfère pas, alors les vibrations
lumineuses se produisent dans un sens normal à la direction de
propagation. Adoptant ce point de vue, Fresnel dut faire appel aux
propriétés dynamiques des particules d'un éther capable de transmettre
des vibrations transversales. Par conséquence, l'éther lumineux
devenait solide et élastique.
Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, la propagation des ondes à
travers l'éther solide élastique sera un thème de recherche, d'abord
en optique physique, ensuite dans l'électromagnétisme. Vers 1830 la
théorie de Fresnel dominait le domaine de l'optique, prévoyant de
nombreux effets inattendus, comme la polarisation circulaire après
deux réflexions internes dans un rhombe, et la réfraction conique
déduite par William Rowan Hamilton (1805-1865). L'éther solide suscita
une floraison de développements mathématiques, avec les travaux
d'Augustin-Louis Cauchy (1789-1857) sur la théorie de l'élasticité, et
ceux de George Green (1793-1841) et James MacCullagh (1809-1847) en
mécanique analytique. En 1830, avec les équations de mouvement d'un
solide élastique, Cauchy trouva une expression pour la vitesse de
propagation des ondes transversales. MacCullagh déduisit les lois de
l'optique cristalline à partir d'une certaine fonction de Lagrange de
l'éther, évitant ainsi de faire appel aux hypothèses sur la structure
de l'éther lumineux. Le nombre de ces hypothèses augmentait
rapidement, dans l'espoir de trouver un accord entre les propriétés
connues de la lumière et les propriétés théoriques attribuées aux
ondes qui se propageaient à travers un solide élastique.
L'éther luminifère donna lieu d'ailleurs à des critiques par les
tenants de l'empirisme inspiré des principes baconiens, dont John
Stuart Mill (1806-1873) se faisait le porte-parole. Se plaçant au
niveau méthodologique, Mill considérait qu'une investigation
scientifique devait procéder par l'inférence inductive, qui va du fait
particulier au fait particulier. Il rejeta l'éther de la théorie
ondulatoire parce qu'on ne pouvait l'inférer de cette façon ; étant
dépourvu de toute qualité sensible, le concept d'éther restait
inductivement hors d'atteinte. Au-delà de la théorie ondulatoire, la
critique de Mill visait la philosophie des sciences de William Whewell
(1794-1866). Ce dernier soutenait non seulement que la méthode
inductive est sans fondement rationnel, mais que l'introduction
d'hypothèses abstraites (à quoi Mill s'opposait) trouve sa
justification dans l'histoire des sciences. Se posait alors pour
Whewell le problème de la vérité des hypothèses. Il le réglait en
disant ceci : lorsqu'une hypothèse scientifique rencontre une
confirmation empirique inattendue, de sorte qu'il y a coïncidence
d'inductions, sa vérité est assurée. L'histoire, Whewell affirma,
regorgeait de coïncidences de ce genre-notamment la découverte de la
rotation du plan de polarisation-qui montraient la supériorité de la
théorie ondulatoire par rapport à la théorie de l'émission.
En exprimant sa préférence pour la théorie ondulatoire, Whewell ne
cacha pas une difficulté majeure : l'éther solide devait permettre aux
planètes de le traverser sans rencontrer de résistance mesurable. Son
collègue à Cambridge, George Gabriel Stokes (1819-1903) observa que
l'éther pouvait satisfaire à cette exigence s'il avait une plasticité
suffisante pour laisser les corps le traverser lentement, tout en
étant suffisamment rigide pour transmettre des ondes transversales, un
peu comme la cire de cordonnier. Stokes avait cherché auparavant à
expliquer l'aberration stellaire en supposant que l'éther pénétrait
par l'avant les corps en mouvement, se mélangeait avec l'éther propre
à ces corps, avant de sortir par l'arrière. De cette façon, Stokes
retrouvait le coefficient d'entraînement partiel de l'éther par les
milieux réfringents, proposé par Fresnel en 1818 pour rendre compte de
l'aberration. La valeur du coefficient fut vérifiée en 1851 à l'issue
d'une célèbre expérience d'Hippolyte-Louis Fizeau (1819-1896).
L'effet réciproque à celui d'Ørsted-la création d'un courant
électrique par le magnétisme-fut mis en évidence par Michael Faraday
(1791-1867), avec l'idée que la force magnétique et l'induction
électrique sont ondulatoires, et se propagent avec une vitesse
finie. Dans ses recherches sur l'électricité, Faraday décrivit
l'action électrique par des lignes de force qui traversent tout
l'espace, ce qui conduisit James Clerk Maxwell (1831-1879) vers une
nouvelle théorie mathématique des phénomènes
électromagnétiques. L'action électrique à distance était supprimée en
faveur des répulsions et des attractions des conducteurs provenant des
pressions et des tensions sur la matière pondérable, qui se
transmettaient à travers la matière diélectrique. Au début, Maxwell
présenta sa théorie sans modèle des actions électrodynamiques, mais
bientôt il exposait sa conception d'un éther composé de tourbillons
moléculaires entourés de roues libres, dont le mouvement était
analogue au courant électrique. D'autres physiciens avant Maxwell
construisirent des modèles de l'éther, inspirés par l'idée que le
magnétisme a un caractère rotatoire ; c'est le cas notamment de
Hermann Helmholtz (1821-1894) et de William Thomson (1824-1907). Mais
Maxwell, sur la base de l'analogie-formelle et empirique-entre la
propagation de la lumière dans un milieu isotrope, et la propagation
de l'action électrique, tira la conclusion que la lumière consiste
dans des oscillations transversales du milieu même de production des
phénomènes électriques et magnétiques. La théorie électromagnétique de
la lumière était à construire. Après avoir étudié la théorie de
Maxwell, George Francis FitzGerald (1851-1901) vit que parmi les
éthers solides élastiques proposés dans le cadre de l'optique
ondulatoire, seul celui de MacCullagh (1839) présentait des parallèles
signifiants. FitzGerald étendit le domaine de la théorie
électromagnétique de la lumière à l'optique cristalline, en montrant
l'analogie double entre le courant de déplacement et la force
magnétique de Maxwell d'une part, et d'autre part, la torsion et le
déplacement spatial de l'éther isotrope de MacCullagh. L'inertie des
éléments de l'éther impliquait leur élasticité rotatoire, de sorte que
les diverses parties de l'éther tendent à conserver leur
orientation. La théorie de Maxwell devint ainsi une concurrente à part
entière des théories de l'éther solide élastique lumineux, même si
l'analogie entre la théorie de Maxwell et celle de MacCullagh restait
incomplète. Malgré les efforts considérables des savants, la
modélisation mécanique de la théorie électromagnétique de Maxwell ne
réussit jamais à prendre en compte tous les effets connus de l'optique
et de l'électromagnétisme, même dans le cas le plus simple des corps
stationnaires. Toutefois, pour certains la réalité de l'éther
électromagnétique semblait être établie par les expériences de
Heinrich Hertz (1857-1894) montrant que les ondes électromagnétiques
se plient aux lois de la diffraction, de la polarisation et de la
réfraction. Les théoriciens du champ électromagnétique s'intéressèrent
alors au sujet de l'optique des corps en mouvement. D'après
l'expérience (1887) d'Albert A. Michelson (1852-1931) et Edward
W. Morley (1838-1923), le mouvement terrestre n'avait pas d'influence
sur la diffraction de la lumière, jusqu'au deuxième ordre
d'approximation dans le rapport de la vitesse de la Terre à celle de
la propagation de la lumière dans l'éther ; ce résultat contredisait
les prévisions de toutes les théories optiques.
Selon Hertz, les équations différentielles fondamentales de la théorie
de Maxwell devaient avoir la priorité sur les différentes images
mécaniques qu'on pourrait avoir d'elles. Cette tendance vers
l'abstraction s'affermit dans les théories de l'électron de Hendrik
Antoon Lorentz (1853-1928) et de Joseph Larmor (1857-1942), où l'on
prenait en compte l'interaction entre la matière pondérable et
l'éther. L'électron larmorien (un centre de tension rotatoire) et
lorentzien (une particule électrisée de forme variable) traversait
l'éther stationnaire, alors que les corps se composaient
d'agglomérations d'électrons. La théorie de Lorentz (1892) tenta de
rendre compte de l'expérience de Michelson-Morley, en supposant que la
longueur d'un corps en mouvement de translation par rapport à l'éther
diminue en fonction de sa vitesse ; il rendait cette contraction plus
plausible en avançant l'hypothèse de l'origine électromagnétique des
forces moléculaires.
Au début du vingtième siècle, les avis sur la réalité de l'éther
électromagnétique étaient partagés. Aux physiciens théoriciens rompus
avec les images mécanistes de l'ancienne physique, les quantités
dynamiques appartenaient au champ électromagnétique, et l'éther, s'ils
s'en servaient, ne représentait qu'un artifice mathématique de
plus. Les autres-beaucoup plus nombreux-croyaient qu'un jour on
finirait par mettre l'éther en évidence. En 1905, Albert Einstein
(1879-1955) annonça qu'il n'était nul besoin en physique d'un concept
d'éther. D'après la théorie de la relativité d'Einstein, et la théorie
des électrons de Lorentz améliorée par Henri Poincaré (1854-1912), les
lois de la physique devaient garder la même forme par rapport à tous
les systèmes en mouvement uniforme de translation. Ces deux théories
furent fusionnées en quelque sorte dans la théorie de l'espace-temps
de Hermann Minkowski (1864-1909), qui remplaçait l'espace absolu de la
cinématique newtonienne par le « monde absolu » à quatre
dimensions. Désormais le champ électromagnétique se comprenait sans
l'aide d'un milieu substantiel ; on assignait des états aux points
d'une variété quadridimensionnelle, passant ainsi à la physique
moderne du champ pur.
La notion d'éther reste admise par les physiciens au vingtième siècle,
même si l'extension du mot est restreinte par rapport à son usage au
siècle précédent. En 1920, Einstein, avançant que dans une région de
l'espace-temps vide de matière et d'énergie (
), il y a
des potentiels de gravitation, fit un parallèle avec l'éther de
Lorentz, qui existait en l'absence de tout champ. C'est aussi un éther
de ce genre que prévoit la théorie du champ quantique. Si on prend en
considération une portion de l'espace-temps où règne le vide absolu,
alors il y aura toujours des fluctuations, comme l'exige le principe
d'incertitude.
Bibliographie
- Françoise Balibar, Einstein 1905 : De l'éther aux quanta. Paris
: Presses Universitaires de France, 1992.
- Geoffrey N. Cantor et Michael J. S. Hodge, éds.,
Conceptions of Ether : Studies in the History of Ether Theories,
1740-1900. Cambridge : Cambridge University Press, 1981.
- Peter M. Harman, Energy, Force, and Matter : The Conceptual
Development of Nineteenth-Century Physics. Cambridge : Cambridge
University Press, 1982.
- Sir Edmund Whittaker, A History of the Theories of Aether and
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