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<title>La vérité en géométrie : sur le rejet de la doctrine conventionnaliste</title></head>
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<div class="p"><!----></div>


<div class="p"><!----></div>


<div class="p"><!----></div>







 
<div class="p"><!----></div>
 




 


<div class="p"><!----></div>















    
  
  
  
<h1 align="center">La vérité en géométrie :
sur le rejet de la doctrine conventionnaliste </h1>

<div class="p"><!----></div>

<h3 align="center">Scott Walter </h3>

<div class="p"><!----></div>

<h3 align="center"><em>Philosophia Scienti&#230; </em> 2 (1997), 103-135 </h3>

<div class="p"><!----></div>

<h2> Abstract</h2>
The reception of Poincaré's conventionalist doctrine 
of space by mathematicians is studied for the period 1891-1911. 
The opposing view of Riemann and Helmholtz, according to which 
the geometry of space is an empirical question, is shown to have 
swayed several geometers. This preference is considered in the 
context of changing views of the nature of space in theoretical 
physics, and with respect to structural and social changes within 
mathematics. Included in the latter evolution is the emergence 
of non-Euclidean geometry as a new sub-discipline.

<div class="p"><!----></div>
La réception mathématique de la doctrine conventionnaliste 
d'Henri Poincaré est examinée pour la période de 1891 à 
1911. Nous montrons que le point de vue opposé, selon lequel 
la géométrie de l'espace est une question d'expérience, 
a obtenu l'approbation de plusieurs géomètres. Cette préférence 
est mise en rapport avec l'évolution de la notion de l'espace 
en physique théorique, et les changements structurels et sociaux 
en mathématiques, y compris l'émergence de la géométrie 
non euclidienne en tant que sous-discipline mathématique. 

<div class="p"><!----></div>
 <h2><a name="tth_sEc1">
1</a>&#x00A0;&#x00A0;Introduction</h2>

Peu après les premières confirmations de la théorie de 
la relativité générale, Albert Einstein et d'autres savants 
ont mis en cause le point de vue conventionnaliste sur la géométrie 
de l'espace
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Selon cette doctrine métaphysique, introduite 
en 1891 par Henri Poincaré (1854-1912), définir les objets 
géométriques à partir des phénomènes physiques ne présentait 
pas d'intérêt. D'après certains commentateurs, l'influence 
qu'elle exerçait sur les mathématiciens était considérable, 
et on suppose même que le conventionnalisme des mathématiciens 
leur aurait coûté la découverte de la théorie de la relativité 
générale
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. À l'encontre de cette hypothèse, nous verrons 
que les géomètres, au premier plan des débats sur le problème 
de l'espace, n'ont pas admis la doctrine conventionnaliste.

<div class="p"><!----></div>
La philosophie conventionnaliste étant l'un des thèmes chers 
à la tradition analytique, les études apparentées sont 
très nombreuses
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Le problème de l'espace au dix-neuvième 
siècle est également le sujet de plusieurs livres, notamment 
ceux d'Alberto Coffa 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1991
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, Roberto Torretti 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1984
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, 
et Jeremy Gray 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1989
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Notre discussion se bornera 
à la réception accordée à la doctrine conventionnaliste 
de l'espace par les mathématiciens, de 1891 à 1911, ce qui 
correspond à l'introduction de la doctrine et à la diffusion 
générale des idées relativistes, respectivement.

<div class="p"><!----></div>
Cet essai se divise en trois parties. Nous commencerons avec 
quelques précisions sur le sens de la doctrine de Poincaré, 
puis nous prendrons en considération le regard des physiciens 
sur le problème de l'espace, avant d'aborder la réponse mathématique 
à la doctrine de Poincaré.

<div class="p"><!----></div>
 <h2><a name="tth_sEc2">
2</a>&#x00A0;&#x00A0;La doctrine de Poincaré</h2>

<div class="p"><!----></div>
La philosophie de la géométrie de Poincaré a pris forme à la suite des
débats des années 1870 autour de la cohérence logique et la
signification physique de la géométrie non euclidienne. Sans que les
mathématiciens français aient initié la réévaluation des fondements de
la géométrie, les idées avancées par Bernhard Riemann, Eugenio
Beltrami et Hermann Helmholtz ont trouvé des partisans&#x00A0;-&#x00A0;et des
opposants&#x00A0;-&#x00A0;sur le sol français
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>4</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Vers 1870, on sait que les notes traitant de la géométrie non
euclidienne soumises à l'Académie des Sciences ont été retournées à
leurs auteurs
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>5</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Le conflit jusqu'alors discret entre les
"euclidiens" et les "non euclidiens" a été rendu public par
l'affaire Carton. Quelques géomètres trouvaient scandaleux qu'on
publie dans les <i>Comptes rendus de l'Académie</i> une soi-disant
démonstration du fameux postulat des parallèles d'Euclide (selon
lequel des droites parallèles ne se rencontrent jamais). Les pressions
qu'ils exercèrent sur celui qui soutenait cette publication, Joseph
Bertrand, le persuadèrent enfin d'admettre le caractère peu concluant
de la preuve de Carton. C'est ainsi qu'un certain droit de cité
s'établit à propos de la géométrie non euclidienne dans les
mathématiques françaises
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>6</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Un droit équivalent en philosophie a été plus difficile 
à obtenir. En ce qui concerne la géométrie de l'espace, 
notamment, le plaidoyer de Paul Tannery 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1876
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> en 
faveur de l'empirisme rencontra l'opposition des philosophes 
néo-criticistes Charles Renouvier et Louis Couturat. L'un des 
arguments principaux employés à l'encontre de la géométrie 
non euclidienne a été "l'objectivité" 
de la géométrie euclidienne. Dans la philosophie néo-criticiste, 
ce terme correspondait à l'intuition spatiale qui sous-tendait 
le statut de la géométrie euclidienne, à la fois comme 
une science idéale, et exemplaire de la connaissance synthétique 
<em>a priori</em>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>7</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Dès ses débuts, la philosophie de la géométrie de Poincaré 
a subi l'influence des écrits de Hermann Helmholtz, en ce qu'elle 
se fonda sur la notion du déplacement sans déformation d'un 
corps solide. D'après Helmholtz 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1866, 197, 201
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, 
l'existence des corps solides permettait une détermination 
-quoiqu'approximative -de la géométrie de 
l'espace. La première publication de Poincaré sur la question 
apparut dans une revue de mathématiques en 1887, l'année 
de son entrée à l'Académie des Science, dans la section 
de géométrie, et un an après sa nomination à la chaire 
de physique mathématique à la Sorbonne. Poincaré envisagea 
la possibilité de confirmer l'euclidicité de l'espace à 
travers l'étude des mouvements des corps solides :

<div class="p"><!----></div>

<blockquote>[I]l existe dans la nature des corps remarquables 
qu'on appelle les <i>solides</i> et l'expérience nous apprend 
que les divers mouvements possibles de ces corps sont liés 
à fort peu près par les mêmes relations que les diverses 
opérations du groupe [euclidien]. [Poincaré 1887, 91]
</blockquote>
Une telle détermination du groupe de transformations de l'espace 
physique dépendait pour Poincaré de l'observation des phénomènes 
physiques, ce qui signifiait que la géométrie de l'espace 
ne pouvait être connue avec certitude.

<div class="p"><!----></div>
Entre 1887 et 1891, Poincaré durcit sa position. Il publia 
ses idées nouvelles sur "Les géométries 
non euclidiennes" dans un bimensuel, la <i>Revue 
générale des sciences pures et appliquées</i>. Poincaré raisonna :

<div class="p"><!----></div>

<blockquote>  Si la géométrie était une science expérimentale, elle ne serait pas
  une science exacte [et] serait dès aujourd'hui convaincue d'erreur
  ...
</blockquote>
Il trouva inacceptable cette conséquence, et décida que la question de
la géométrie de l'espace n'avait "aucun sens" [1891, 773]. Sur ce
point, Poincaré se distinguait de Helmholtz, pour qui la géométrie de
l'espace était déterminée par l'expérience, pourvu qu'on adjoignît un
principe mécanique aux axiomes de la géométrie
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>8</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Chez Poincaré,
une telle adjonction était inutile, parce que notre connaissance des
objets de la mécanique ne serait jamais exacte. Il avança une deuxième
raison en faveur de son point de vue: si "par impossible" un
phénomène physique semblait mettre en cause la géométrie euclidienne,
on modifierait les lois de la physique avant d'abandonner la géométrie
euclidienne [1891, 774].

<div class="p"><!----></div>
Poincaré introduisit à la même occasion une réponse d'inspiration 
nominaliste aux arguments des opposants de la géométrie non 
euclidienne. Il proposa la traduction des objets de la géométrie 
euclidienne (la droite, le plan, la distance, l'angle, etc.) 
dans le langage de la géométrie non euclidienne, affirmant 
ainsi la cohérence relative de ces géométries
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>9</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Mais 
en même temps, la question de savoir laquelle était la <i>vraie</i> 
géométrie perdit son sens, parce que la vérité des théorèmes 
de la géométrie euclidienne se laissait traduire désormais 
dans l'énoncé des théorèmes de la géométrie non euclidienne. 
Selon la formule de Poincaré, les axiomes de la géométrie 
étaient des <i>définitions déguisées</i> 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1891, 773
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Entre 1891 et 1906, Poincaré rédigea une série de mémoires 
développant ses propos, souvent en réponse aux critiques 
provenant des logiciens (dont Bertrand Russell), introduisant 
des arguments qu'il trouvait dans des endroits aussi variés 
que la théorie des groupes et le darwinisme social. Avec la 
publication de son premier recueil d'articles philosophiques, 
<i>La science et l'hypothèse</i> 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1902<i>a</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, les 
idées de Poincaré ont connu une diffusion très large. Une 
évaluation exhaustive de la réception de ce livre dépasserait 
le cadre restreint de cette étude ; il est clair pourtant que 
si sa philosophie conventionnaliste impressionna certains philosophes 
(Paul Natorp, Aloys Müller) et quelques savants (Hugo von Seeliger, 
Théophile de Donder), elle n'a pas convaincu les géomètres, 
comme nous le verrons en détail
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>10</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Regardons maintenant les orientations envers la géométrie 
de l'espace, parmi les physiciens d'abord, chez les mathématiciens 
ensuite, pendant la vingtaine d'années entre 1891 et 1911. 
La distinction disciplinaire n'est pas essentielle ; notre objectif 
est de rendre compte de l'évolution de la compréhension physique 
de la notion de l'espace avant d'aborder les réponses des mathématiciens 
au problème de l'espace. Pour simplifier la rédaction, désormais 
nous parlerons de l'interdiction de toute définition empirique 
de l'objet géométrique en tant que <i>doctrine 
de Poincaré</i>.

<div class="p"><!----></div>
 <h2><a name="tth_sEc3">
3</a>&#x00A0;&#x00A0;La géométrie de l'espace selon les physiciens</h2>

<div class="p"><!----></div>
À la fin du dix-neuvième siècle, peu de physiciens voyaient 
une quelconque utilité de la géométrie non euclidienne 
en physique. L'abstraction de cette géométrie a été un 
obstacle même pour les théoriciens. Au laboratoire Cavendish, 
James Clerk Maxwell lut la traduction anglaise de la <i>Habilitationsvortrag</i> 
de Bernhard Riemann, où il était question de décrire l'élément 
linéaire dans un espace à <i>n</i> dimensions par la racine 
de la somme des carrés d'une fonction homogène du second 
degré des différentielles des coordonnées,
<br />
<table width="100%"><tr><td align="center">
    <math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
    <mstyle displaystyle="true"><mrow><mi>ds</mi><mo>=</mo><msqrt><mrow><mi>&Sigma;</mi>
<msup><mrow><mo>(</mo><mi>dx</mi><mo>)</mo></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></msqrt><mo>.</mo></mrow>
    </mstyle></math>
</td></tr></table>
<br />

Dans une correspondance avec P. G. Tait, Maxwell remarqua que 
la pertinence de la définition riemannienne des coordonnées 
lui échappait 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Harman 1982, 97
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Comme Maxwell, 
J. B. Stallo 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1890, §14
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> et Ernst Mach 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1906, 
108
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> ne voyaient pas de sens physique dans la démarche 
de Riemann. Pour autant, tous les physiciens n'étaient pas 
fermés à ses idées ; Ludwig Boltzmann s'y intéressa, 
par exemple (nous y reviendrons).

<div class="p"><!----></div>
Au delà de l'abstraction technique de la géométrie non 
euclidienne, son intérêt semblait limité du fait de la 
confirmation empirique de l'euclidicité de l'espace. Les mesures 
faites par l'astronome Karl Schwarzschild de la parallaxe stellaire 
en 1900 confirmèrent la conclusion tirée auparavant par Lobachevsky 
: si l'espace était en fait hyperbolique ou elliptique, alors 
son rayon de courbure devrait être très important 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Jammer, 
163
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Prise dans les limites de la précision goniométrique, 
l'hypothèse euclidienne semblait justifiée par les observations 
; elle n'était pas contredite, de toute façon, dans le domaine 
astronomique. Néanmoins, comme l'a remarqué le mathématicien 
Felix Hausdorff 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1904, 5
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, on ne pouvait pas exclure 
l'existence d'une courbure au delà du seuil de l'observation.

<div class="p"><!----></div>
La compréhension de la nature de l'espace subissait une transformation 
dans la période suivant la découverte des ondes électromagnétiques 
par Heinrich Hertz, lorsque les savants du continent s'intéressaient 
à la théorie de Maxwell. Prenons l'exemple de Paul Drude, 
qui observa dès 1894 que les propriétés physiques qu'on 
attribuait à l'éther pouvaient être en fait des propriétés 
de l'espace. Seulement, rajouta-t-il, les physiciens préféraient 
considérer l'espace en tant qu'une conception abstraite 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Darrigol, 
256
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Mais à peine six ans plus tard, avec le succès 
de la théorie des électrons de H.-A. Lorentz, Drude adopta 
une position encore plus radicale. L'hypothèse d'un éther 
immobile que faisait Lorentz, Drude écrivit en 1900, était 
bien "la plus simple et la plus naturelle", 
à condition qu'on considère l'éther non pas "comme 
une substance, mais tout simplement comme de l'espace doué 
de certaines propriétés physiques" 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1912, 
241
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
La manifestation physique de la géométrie non euclidienne 
a été un thème mineur de la physique à la fin du dix-neuvième 
siècle, qui accompagnait souvent des spéculations sur le 
nombre de dimensions de l'espace
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>11</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Le physicien Friedrich 
Zöllner, par exemple, proposa une connexion entre l'espace 
riemannien à <i>n</i> dimensions et le comportement de l'atome 
d'électricité dans le schéma weberien de l'électrodynamique. 
En Angleterre, Karl Pearson et W.W. Rouse Ball ont invoqué 
un "éther à quatre dimensions" 
pour expliquer la gravitation. D'autres parlèrent de l'hyperespace 
en tant que lieu de combinaison chimique, comme on voit dans 
un petit livre de Maurice Boucher sur la quatrième dimension 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1905, 109
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Ce genre de spéculation a été 
sanctionné par Ernst Mach, pour qui les objets théoriques 
tels que les atomes et les molécules n'étaient pas contraints 
à l'existence dans un espace ordinaire 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1906, 138-9
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. 
Mais les conjectures concernant l'hyperespace ne quittaient pas 
le stade spéculatif, même si quelques recherches en chimie 
semblent avoir été motivées, au moins en partie, par ce 
concept 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Severi 1910, 12
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
La géométrie non euclidienne, qui complétait en quelque 
sorte l'outillage conceptuel des objets abstraits chez Mach, 
trouvait chez d'autres physiciens un objet réel, à savoir 
l'espace. Paul Volkmann, le professeur de physique théorique 
à l'Université de Königsberg, 
trouva dans la géométrie non euclidienne une généralisation 
importante de l'intuition spatiale (<i>Raumanschauung</i>). Il s'agissait 
d'une "ressource", destinée 
à "l'identification des propositions qu'on doit 
choisir comme les principes de l'espace réel et <i>euclidien</i>"
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>12</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
La valeur de la géométrie non euclidienne se limitait donc 
chez Volkmann au domaine de l'examen logique des postulats de 
la géométrie euclidienne.

<div class="p"><!----></div>
De tels exemples montrent bien que l'application de la géométrie 
non euclidienne en physique avait lieu en marge de la physique. 
Certains théoriciens, pourtant, suivaient de près les recherches 
géométriques. Hertz et Boltzmann, par exemple, sentaient 
tous les deux que la physique pourrait profiter des techniques 
employées dans ces recherches.

<div class="p"><!----></div>
Un admirateur des travaux de Lipschitz, Hertz poursuivit un projet 
de reformulation de la mécanique, fondée sur l'application 
de la géométrie de Riemann dans un espace de configuration, 
dont la dimension dépendait du nombre de degrés de liberté 
du système étudié 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Hertz 1894
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Célèbre 
parmi les théoriciens, la mécanique de Hertz n'incita pourtant 
pas d'applications intéressants, et on la considère comme 
une voie sans issue dans l'histoire de la physique (Lützen 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1995<i>b</i>, 81
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>).

<div class="p"><!----></div>
Il paraît toutefois que la mécanique de Hertz avait une 
certaine valeur apodictique vis-à-vis de l'utilité de la 
géométrie hyperspatiale. Boltzmann était de cet avis, et 
c'est pour cette raison qu'il exposa les principes de la mécanique 
de Hertz dans son cours de philosophie à Vienne en 1903-1904. 
Il trouvait d'ailleurs que les recherches géométriques de 
Riemann avaient une valeur intrinsèque, et qu'il était "très 
important" de les apprendre, même si elles 
n'avaient pas d'utilité pratique 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1990, 255
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Boltzmann en est venu au problème de l'espace, en disant que 
la possibilité d'une confirmation de la structure non euclidienne 
de l'espace par les mesures du parallaxe stellaire était "entièrement 
concevable". De telles mesures ne seraient probablement 
jamais constatées, dit-il, mais si elles se réalisaient un 
jour, "l'intuition serait contrainte de s'y accommoder"
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>13</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
Boltzmann n'a pas envisagé dans son cours la modification des 
lois de l'optique pour sauver la géométrie euclidienne, à 
la manière de Poincaré. Dans sa bibliographie, tout de même, 
figurait <i>La science et l'hypothèse</i> 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1990, 146
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
La confiance de Boltzmann dans l'exactitude des lois de l'optique 
était partagée par Mach, qui admettait qu'un jour, les physiciens 
seraient peut-être obligés de modifier leurs notions "physico-métriques". 
Mach considérait (avec Poincaré) que l'objet géométrique 
n'avait pas d'équivalent en physique ; dans la pratique, rappela-t-il, 
on avait toujours affaire avec des objets physiques. Par conséquent, 
on pouvait demander si la trajectoire d'un rayon de lumière 
correspondait mieux à la notion de la droite en géométrie 
euclidienne ou non euclidienne. Mach envisagea l'observation 
d'une courbure spatiale, mais il rajouta que "le 
physicien ferait mieux d'attendre" sa réalisation 
avant de mettre en cause la géométrie euclidienne de l'espace 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1906, 137
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Boltzmann et Mach admettaient donc 
la possibilité d'une courbure spatiale, mais ils n'accordaient 
pas de valeur pratique à l'étude de la géométrie riemannienne.

<div class="p"><!----></div>
 D'autres physiciens avaient une attitude moins indulgente que 
celle de Boltzmann et Mach. Les lecteurs du traité d'électricité 
de Max Abraham et August Föppl 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1904, 35
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> étaient 
prévenus contre des théories physiques qui faisaient intervenir 
les espaces non euclidiens. Selon ces auteurs, il était peu 
probable que l'espace fût le siège des propriétés électromagnétiques, 
et par conséquent, il valait mieux "garder ses 
distances avec les investigations physiques des espaces non euclidiens"
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>14</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
Cette remarque répondait à la position (déjà rencontrée) 
de Paul Drude, selon laquelle l'espace était porteur de propriétés 
physiques. Autrement, les journaux de physique de l'époque 
ne comportent pas d'investigations des espaces non euclidiens.

<div class="p"><!----></div>
Pendant notre période d'étude, si quelques physiciens théoriciens 
étaient familiers du problème de l'espace, en général, 
ils ne s'en occupaient pas. Les physiciens formés aux techniques 
de la géométrie non euclidien restaient l'exception jusqu'aux 
années 1920, selon le témoignage de deux théoriciens exceptionnels, 
Max von Laue et Max Born. Auparavant, selon eux, la plupart des 
physiciens n'ont pas pu comprendre les méthodes de la géométrie 
non euclidienne
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>15</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Les physiciens n'ignoraient pas l'existence 
des géométries nouvelles ; ils se passaient des techniques 
dont l'utilité semblait extrêmement limitée.

<div class="p"><!----></div>
 <h2><a name="tth_sEc4">
4</a>&#x00A0;&#x00A0;La réception mathématique de la doctrine de Poincaré</h2>

<div class="p"><!----></div>
Parmi les rares physiciens qui écrivaient sur la géométrie non
euclidienne avant 1911, tous ont rejeté implicitement la doctrine de
Poincaré. Les mathématiciens, et surtout les géomètres,
s'intéressaient plus que leurs collègues physiciens au problème de
l'espace. Déjà à l'époque, certains voulaient voir une différence
entre la démarche des physiciens et des mathématiciens. Mach, par
exemple, sentait que l'objet d'investigation n'était pas le même pour
les physiciens et les mathématiciens dans le domaine de la géométrie
non euclidienne :

<blockquote>
The deportment of physicists and mathematicians toward [the 
application of non-Euclidean geometry to physical reality] 
is in the main different, but this is explained by the circumstance 
that for the former class of inquirers the physical facts are 
of most significance, geometry being for them merely a convenient 
implement of investigation, while for the latter class these 
very questions are the main material of research, and of greatest 
technical and particularly epistemological interest. [Mach 
1906, 134]
</blockquote>

<div class="p"><!----></div>
Selon Mach, quand les mathématiciens étudiaient la géométrie 
non euclidienne, ils s'occupaient moins des faits physiques que 
des questions formelles et épistémologiques. Cette description 
de l'objet des recherches mathématiques est contredite en partie 
par bon nombre de témoignages. Il semble en effet qu'on puisse 
construire une autre image -plus hétérogène -de 
l'intérêt porté par les mathématiciens à la géométrie 
non euclidienne. S'intéresser à la géométrie non euclidienne 
ne signifiait pas en général un dédain pour les faits physiques. 
Au contraire, on rencontre souvent dans les écrits des géomètres 
la conviction que la géométrie était une science fondée 
sur l'expérience.

<div class="p"><!----></div>
Dès l'époque de sa découverte, la géométrie non euclidienne a été
présentée&#x00A0;-&#x00A0;notamment par J. Bolyai [1867]&#x00A0;-&#x00A0;comme la science de
l'espace. Et alors que l'absence d'une démonstration de sa cohérence
interne (ou de l'indépendance du postulat des parallèles) n'était pas
faite pour inspirer la confiance de tous, la découverte des modèles
dans l'espace euclidien rendait la géométrie non euclidienne presque
visible.  L'appel que faisaient les modèles à l'intuition visuelle
donnait une impulsion nouvelle à l'idée d'un <i>espace courbe</i>.
À travers les modèles à trois dimensions, l'espace physique, ou
"l'espace de l'expérience" est devenu aussi le théâtre de la
géométrie non euclidienne.

<div class="p"><!----></div>
Les écrits de Helmholtz sur les fondements de la géométrie 
ont montré la pertinence de la démarche de Riemann, basée 
sur la géométrie différentielle. Dans un style limpide, 
Helmholtz 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1876
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> démontra la nécessité de 
l'expression riemannienne de la distance dans un espace à courbure 
constante, une fois admis le mouvement libre des solides. Après 
avoir pris connaissance du modèle de Beltrami, il s'est rendu 
compte que la détermination de la géométrie de l'espace 
physique ne pouvait se faire sans l'adjonction à la géométrie 
d'une partie de la mécanique (la loi d'inertie, par exemple), 
comme nous l'avons mentionné dans la première partie. De 
cette façon, selon Helmholtz, l'expérience pouvait établir 
la structure euclidienne de l'espace.

<div class="p"><!----></div>
Avec l'aide de Helmholtz, les idées de Riemann sur les fondements 
de la géométrie ont atteint un public plus important. Parmi 
les mathématiciens, le <i>Habilitationsvortrag</i> de Riemann 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1867
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> est devenu le travail de référence pour 
tout ce qui concernait les questions de géométrie physique, 
comme l'ont remarqué Frank 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1957, 84
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> et Nowak 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1989
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. En dépit des critiques de son concept 
de l'espace pour cause de manque de sophistication philosophique, 
le travail de Riemann incita des études de la statique et de 
la mécanique non euclidiennes chez de Tilly, Schering, et Killing, 
entre autres. Peut-être la plus remarquable des études riemanniennes 
est-elle celle de son traducteur, le professeur de mathématiques 
appliquées et de mécanique à <i>University College London</i>, 
William Kingdon Clifford. En 1870, Clifford imagina une réduction 
de la physique à une géométrie de la matière dans un 
espace de courbure variable, où les distorsions locales se 
propageraient "à la manière d'une onde"
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>16</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Toutefois, peu de mathématiciens ont poursuivi la possibilité 
d'une réalisation physique d'une géométrie à courbure 
variable. Les raisons n'en sont pas claires, mais peu de savants 
doutaient de l'homogénéité de l'espace physique 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Jammer 
1960, 158-9
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. À la lumière des arguments de Helmholtz 
sur le déplacement des solides, la mesure et la comparaison 
des distances semblaient impliquer un espace de courbure constante
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>17</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
De cette façon, le domaine des recherches mathématiques sur 
la géométrie de l'espace a été défini sans ambiguïté. 
Pour certains géomètres, comme Felix Klein, et le professeur 
de mathématiques au <i>Massachusetts Institute of Technology</i> 
Frederick S. Woods 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1905, 31
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, les seules géométries 
dignes d'intérêt étaient celles compatibles avec les données 
empiriques, à l'exclusion des géométries de l'hyperespace 
ou de courbure variable.

<div class="p"><!----></div>
Nous avons vu qu'à la fin des années 1870, les arguments 
de Riemann et de Helmholtz ont montré les conséquences importantes 
de la géométrie non euclidienne pour la compréhension de 
l'espace physique. Mais par rapport à la pratique mathématique, 
la géométrie non euclidienne resta marginale jusqu'au milieu 
des années 1880. L'application qui déclencha son changement 
de statut a été trouvée dans le domaine des équations 
différentielles linéaires, par un jeune chargé de cours 
de mathématiques à la Faculté des Sciences de Caen, Henri 
Poincaré.

<div class="p"><!----></div>
Poincaré a découvert la théorie des fonctions fuchsiennes, 
dont l'établissement faisait appel aux transformations conformes 
du plan hyperbolique. Sa théorie fournissait une représentation 
paramétrique de toute courbe algébrique (par la fonction 
fuchsienne), et donnait la solution de toute équation différentielle 
linéaire aux coefficients algébriques (par la fonction zétafuchsienne)
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>18</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
Lors de sa première démonstration de la fonction fuchsienne, 
Poincaré a introduit un modèle de la géométrie hyperbolique 
du plan, ce qu'on a désigné "le modèle du 
cercle" par la suite. En effet, la théorie 
de Poincaré prêtait un pouvoir de découverte à la géométrie 
non euclidienne, dont l'intérêt jusque là semblait être 
limité à la philosophie. Désormais, le statut de la géométrie 
non euclidienne était transformé, comme le souligna Poincaré 
:

<blockquote>
Cette Géométrie ... ne semble d'abord qu'un 
simple jeu de l'esprit qui n'a d'intérêt que pour le philosophe, 
sans pouvoir être d'aucune utilité au mathématicien. Il 
n'en est rien ... [<i>Oeuvres</i>, I, x-xi]
</blockquote>

<div class="p"><!----></div>
L'étendue de la découverte de Poincaré et la nouveauté 
de sa méthode ont attiré l'attention des mathématiciens, 
même si certains, comme Charles Hermite et Felix Klein, ont 
eu du mal à comprendre le rapport entre les fonctions fuchsiennes 
et la géométrie hyperbolique. Le raisonnement de Poincaré 
est devenu plus accessible à la suite de la parution d'une 
série d'articles sur le sujet, entre 1881 et 1885. La décennie 
1880-1890 a vu l'émergence d'une nouvelle compréhension de 
la géométrie non euclidienne. Considérée pendant longtemps 
comme une sorte de curiosité logique, la géométrie non 
euclidienne était en train d'entrer dans les "mathématiques 
usuelles", selon l'image de Christian Houzel 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1991, 179
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Au début des années 1890, et dans la foulée de cette évolution 
intellectuelle due à la découverte de Poincaré, le nombre 
de mathématiciens intéressés par la géométrie non euclidienne 
atteint un niveau tel que ce domaine encore émergent était 
considéré par certains comme une nouvelle sous-discipline 
mathématique. Auparavant, la géométrie non euclidienne 
se rencontrait dans plusieurs branches des mathématiques, par 
exemple, dans la géométrie projective, et dans la théorie 
des invariants. On commence à voir, à partir de 1890, l'enseignement 
de la géométrie non euclidienne comme un sujet autonome. 
À Göttingen, par exemple, Felix Klein enseignait la géométrie 
non euclidienne en 1889-90 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Klein 1893
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, et à 
Cambridge, Alfred North Whitehead commença à exposer ce sujet 
en 1893 (J. Barrow-Green, comm. priv.).

<div class="p"><!----></div>
À Paris, en revanche, au début du siècle il n'y avait pas 
de cours sur la géométrie non euclidienne en tant que telle, 
selon les répertoires de <i>L'Enseignement mathématique</i>. 
On sait pourtant que le sujet n'a pas été négligé par 
les professeurs de la Sorbonne. Les leçons de Gaston Darboux 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1889
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> sur la géométrie différentielle, par 
exemple, comprenaient une revue des travaux de Lipschitz et de 
Beltrami sur la dynamique dans l'espace non euclidien. De même, 
le cours d'analyse d'Émile Picard 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1893
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> traitait 
de la géométrie riemannienne.

<div class="p"><!----></div>
Le contenu de ces cours n'était pas homogène, évidemment. 
Nous n'avons pas l'intention de faire un bilan des démarches 
pédagogiques, mais de suggérer qu'une discipline de géométrie 
non euclidienne prenait forme dans les années 1890. C'est peut-être 
Felix Klein le premier d'en parler de cette façon, lorsqu'il 
évoquait la "reale Disziplin" 
de la géométrie non euclidienne, qu'on ne devait surtout 
pas confondre avec les "abstrakten mathematischen 
Betrachtungen" dans son sillage 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1890, 
381-2
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Il s'agissait bien chez Klein d'une discipline 
du <i>réel</i>, comme le souligne Hawkins [1980, 319].

<div class="p"><!----></div>
Le choix que fait Klein d'aborder la géométrie non euclidienne 
en tant qu'un sujet autonome d'étude s'est reproduit chez d'autres 
géomètres en Allemagne. Les répertoires du <i>Jahresbericht 
der deutschen Mathematiker-Vereinigung</i> montrent qu'au début 
du vingtième siècle, on pouvait suivre des cours de géométrie 
non euclidienne dans cinq facultés allemandes (sur vingt et 
une) : Greifswald, Königsberg, Leipzig, Marburg et Münster.

<div class="p"><!----></div>
Lorsque la doctrine conventionnaliste a émergé en même 
temps que la discipline de la géométrie non euclidienne, 
dans un sens, les deux n'allaient pas bien ensemble. La doctrine 
de Poincaré ôtait toute légitimité à un élément 
constitutif de la nouvelle discipline : l'investigation de la 
structure géométrique de l'espace physique.

<div class="p"><!----></div>
On peut remarquer aussi la position curieuse occupée par Poincaré 
dans cette histoire. Après avoir transformé presque d'un 
coup le regard des mathématiciens sur l'utilité en mathématiques 
de la géométrie non euclidienne, Poincaré tenta en effet 
de circonscrire le champ d'application de cette géométrie 
à l'analyse pure.

<div class="p"><!----></div>
À Paris, Émile Picard et Jacques Hadamard, dont les contributions 
à la géométrie étaient bien connues des chercheurs, ont 
été tous les deux collègues de Poincaré à la Sorbonne. 
Mais ils ne voyaient pas davantage l'intérêt de la doctrine 
conventionnaliste, et affirmèrent que la géométrie euclidienne 
de l'espace était déterminée par les données empiriques. 
Chez Hadamard, aucune justification n'accompagnait cette prise 
de position, comme si la réponse empiriste allait de soi. Picard 
se montra plus loquace ; pour lui, Helmholtz avait raison : le 
plus commode était en même temps le vrai
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>19</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Moins connus que Hadamard et Picard, trois autres géomètres 
français, Paul Barbarin, Adolphe Buhl et Hermann Laurent, ont 
également affiché une croyance empiriste
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>20</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Barbarin, qui 
enseignait au lycée Saint Louis, a même consacré l'un des 
chapitres de son livre de géométrie non euclidienne au thème 
interdit de la "géométrie physique". 
Son livre reprit la formulation donnée par Joseph Marie de 
Tilly de la doctrine empiriste de l'espace : parmi un nombre 
infini de géométries possibles, la géométrie de l'espace, 
ou la classe de géométries à laquelle elle appartient, 
peut être déterminée par l'expérience 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1902, 4
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. 
Mais Barbarin, comme ses collègues, se gardait de mentionner 
le nom de Poincaré dans ce contexte.

<div class="p"><!----></div>
Dans les textes et les revues français nous n'avons retrouvé 
aucune trace de mathématiciens conventionnalistes. Le conventionnalisme 
géométrique ne se discutait pas, notamment, dans l'<i>Enseignement 
mathématique</i>, alors le lieu privilégié des travaux de philosophie 
et histoire des mathématiques en France. Faut-il y voir une 
politique rédactionnelle? Buhl y collaborait au premier 
plan, et le directeur, C.-A. Laisant, ne cachait pas son opinion 
que la géométrie faisait partie des sciences expérimentales 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Laisant 1911
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
L'influence de la doctrine de Poincaré sur l'orientation des 
recherches ne se prête pas à une évaluation précise, 
à cause du faible niveau d'activité dans le domaine de la 
géométrie physique. Toutefois, il est certain qu'elle représentait 
une gêne pour ceux qui diffusaient les connaissances acquises 
dans ce champ. Un exemple de ce désagrément se trouve chez 
Heinrich Liebmann, alors collègue de Wilhelm Killing à Leipzig. 
Dans son livre sur la géométrie non euclidienne, Liebmann 
suivait l'exemple de Barbarin, en consacrant un chapitre à 
la géométrie de l'espace physique (<i>Erfahrungsraum</i>). Il 
expliqua dans la préface qu'il l'avait rédigé "en 
dépit du scepticisme des remarques de Poincaré" 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1905, v
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Une telle mise en cause de la doctrine 
de Poincaré montre que celle-ci pouvait importuner l'enseignant-chercheur 
spécialisé en géométrie non euclidienne.

<div class="p"><!----></div>
En fait, Liebmann concéda qu'une décision catégorique sur 
la géométrie de l'espace ne pouvait se faire uniquement sur 
une base empirique. Mais ailleurs, il remarqua le contraste entre 
la doctrine de Poincaré et l'argument des astronomes Karl Schwarzschild 
et Paul Harzer, selon lequel un univers de masse finie impliquait 
une géométrie elliptique 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1911, 171
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Implicitement 
donc, Liebmann tenait la géométrie de l'espace pour une question 
de physique du cosmos.

<div class="p"><!----></div>
De la même façon, les remarques de Felix Klein sur les fondements 
de la géométrie montrent qu'on pouvait bien admettre la faiblesse 
épistémologique du point de vue empiriste, sans aboutir à 
la doctrine de Poincaré. L'opinion de Klein a été comparée 
à celle de Poincaré par le positiviste Federigo Enriques, 
selon lequel l'un et l'autre reconnaissaient une brèche entre 
le contenu des postulats géométriques, d'un côté, et 
l'expérience et l'intuition, de l'autre. La différence entre 
les positions de Klein et Poincaré venait de ce qu'Enriques 
appelait le nominalisme de Poincaré ; c'est précisément 
ce qu'il trouvait inadmissible. Enriques considérait que Riemann 
et Helmholtz avaient raison : la géométrie était une branche 
de la physique
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>21</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. La conséquence, selon un géomètre à 
Turin, Gino Fano, en était que la géométrie partageait 
la nature relative et approximative des théories physiques
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>22</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
À la différence de Poincaré, cette perte de certitude ne 
l'a pas gêné.

<div class="p"><!----></div>
La solution de Klein au problème de l'espace a été un compromis 
entre les vues de Fano et Poincaré. La géométrie, disait 
Klein, se laissait bien comprendre en tant que science physique. 
Son regard "pratique" sur la géométrie 
impliquait l'introduction d'une classe de techniques d'approximation, 
qu'il dénommait les "mathématiques de l'approximation", 
et exposait dans son cours d'application du calcul intégral 
et différentiel. Alternativement, la géométrie se laissait 
comprendre dans un sens abstrait; il s'agissait des "mathématiques 
de précision". La science toute entière, 
a-t-il dit, se rangeait sous ses deux catégories 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1902<i>a</i>, 
11-12
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. D'ailleurs, les mathématiques de l'approximation 
ne se réduisaient pas aux mathématiques de précision. Selon 
Klein, à partir des relations objectives du monde "externe", 
la mathématique appliquée gagnait un contenu conceptuel indépendant, 
qui dépassait l'appareil logique des mathématiques
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>23</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
L'activité de Klein en faveur des applications de la géométrie 
s'étendait à la création d'un lieu de mémoire. Selon 
une légende célèbre à Göttingen à l'époque, Gauss 
aurait cherché à mettre l'euclidicité de l'espace à l'épreuve 
dans les années 1820, à travers la mesure des angles du triangle 
optique formé par des instruments installés en haut des montagnes 
Brocken, Inselsberg et Hohenhagen. En 1908, Klein sollicita des 
dons des sociétés astronomiques ou mathématiques, afin 
de construire une tour sur la Hohenhagen en l'honneur de Gauss. 
La pierre angulaire du monument devait être placée le jour 
d'anniversaire de Gauss, le 30 avril 1909, en présence de Poincaré 
et Hilbert
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>24</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
L'évaluation de la doctrine de Poincaré s'emmêlait avec 
la dispute entre les mathématiques pures et les mathématiques 
appliquées. À la suite du développement des mathématiques 
pures, souvent identifié avec l'École de Berlin et ses maîtres 
Leopold Kronecker et Karl Weierstrass, des distinctions sociales 
ont émergé
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>25</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Les mathématiciens peu épris de la théorie 
des nombres se plaignaient d'un manque de respect de la part 
des mathématiciens purs. Lothar Heffter, par exemple, qui avait 
enseigné dans une école d'ingénieurs au début de sa carrière, 
se souvenait dans ses mémoires de la "perversion" 
que représentait le "dédain hautain" 
envers les applications des mathématiques, de la part des mathématiciens 
purs
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>26</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Ce n'était sûrement pas l'intention de Poincaré, mais selon 
une remarque de Paul Tannery, sa doctrine a établi une ligne 
de démarcation entre les mathématiques pures, d'une part, 
et la mécanique et la physique théorique, de l'autre part 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1903, 392
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Elle séparait, en effet, la science 
pure de la géométrie du domaine "impur" 
des mathématiques appliquées. Poincaré associa celles-ci, 
dans un discours lu au premier Congrès des Mathématiciens, 
aux projets d'entrepreneurs :

<div class="p"><!----></div>

<blockquote>... les gens pratiques réclament seulement de nous
le moyen de gagner de l'argent. Ceux-là ne méritent pas qu'on 
leur réponde ; c'est à eux plutôt qu'il conviendrait de 
demander à quoi bon accumuler tant de richesses et si, pour 
avoir le temps de les acquérir, il faut négliger l'art et 
la science qui seuls nous font des âmes capables d'en jouir 
et <i>propter vitam vivendi perdere causas</i>. [Poincaré 
1897, 331]
</blockquote>
Tant que le but n'était pas lucratif, précisa-t-il, l'interaction
entre l'analyse pure et la physique mathématique était souhaitable
[1897, 332-3]. Pourtant, sa condamnation ne mettait en cause que les
mathématiciens appliqués, seuls soupçonnés d'avoir cédé à la tentation
de gagner de l'argent plutôt que de poursuivre la vérité scientifique.
Il y avait donc une catégorie de mathématiciens à part, à savoir les
mathématiciens purs, qui n'étaient pas concernés par la mise en garde
de Poincaré.

<div class="p"><!----></div>
Avec Tannery, Enriques trouva dans la définition conventionnaliste 
de la vérité la source d'une distinction sociale. Il compara 
la vérité conventionnelle à

<blockquote>
  un élégant paradoxe, un paradoxe qui par certains côtés
  aristochratiques [sic] non moins que par ses conséquences sociales,
  devait flatter particulièrement les tendances d'esprit d'une petite
  classe de penseurs ... , intellectuels malgré eux.
  [<i>Scientia</i> <b>2</b>, 1907, 376]
</blockquote>
À l'origine de la vérité conventionnelle, intellectuel malgré lui,
Poincaré faisait partie, sans doute, de ceux visés par l'invective
d'Enriques
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>27</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. En fait, Poincaré ne dédaignait pas les
mathématiques appliquées. Il les pratiquait à travers ses cours de
physique mathématique, et les encourageait en tant que membre du
comité de rédaction du périodique <i>L'Éclairage électrique</i>. En
dépit de l'engagement de Poincaré en faveur des mathématiques
appliquées, Enriques considérait que le conventionnalisme flattait les
préjugés élitistes et narcissiques des mathématiciens purs.

<div class="p"><!----></div>
À partir des remarques d'Enriques, il serait naturel de supposer 
que les conventionnalistes les plus convaincus se trouvaient 
dans le camp des mathématiciens purs. Or, il nous manque une 
évaluation quantitative du poids des mathématiciens purs 
dans l'ensemble des mathématiciens. Une telle étude pose 
un problème de méthode, car lorsque plusieurs mathématiciens 
s'identifiaient comme "puristes", 
parfois ils se permettaient de publier sur des questions impures.

<div class="p"><!----></div>
En ce qui concerne les mathématiciens purs qui s'identifiaient comme
tels, l'appartenance au camp conventionnaliste pourrait aller de soi,
même si notre survol de la littérature ne nous en révèle qu'un
exemple. Et comme l'aurait voulu Enriques, il est aristocrate de
surcroît. Il s'agit du Baron Charles de La Vallée Poussin, Professeur
à Louvain, qui posa la question de la réalité des objets mathématiques
à l'occasion de son entrée à l'Académie royale de Belgique en 1908. Il
affirma croire "pas plus que

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Poincaré
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>" à
l'objectivité de tels objets mais, ajouta-t-il, il était
"encore
possible" qu'il y eût
"beaucoup de personnes, même parmi les
mathématiciens, qui y croient"

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1908, 1139
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Quoique tentative, son
admission d'un certain rejet mathématique de la doctrine de Poincaré
est signifiante, étant donné sa croyance conventionnaliste, et son
état de mathématicien pur
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>28</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
L'émergence des mathématiques pures entraînait des distinctions
sociales et, en même temps, mettait en question la place des
mathématiques dans la hiérarchie de la connaissance. Les vérités
mathématiques ne se prêtaient plus toujours à la vérification
expérimentale. Par conséquent, on se demandait si la science
mathématique était ou bien une science physique
(<i>Naturwissenschaft</i>) ou bien l'une des
"sciences
morales"
(<i>Geisteswissenschaften</i>).

<div class="p"><!----></div>
Les mathématiciens étaient partagés sur la question. Du point de vue
"purement philosophique", Klein observa que la science mathématique
ne dépendait pas des sciences physiques, et qu'"en soi", elle était
"une science morale pure".  Il précisa aussitôt que le lien
institutionnel entre les sciences physiques et la science mathématique
"s'imposait de l'intérieur" [1907, 137].
En clair, il ne s'agissait pas chez Klein de séparer les mathématiciens
des autres chercheurs au sein de l'université.

<div class="p"><!----></div>
À la différence de Klein, Leo Koenigsberger [1913] et Émile Picard
[1911] trouvaient qu'en mathématiques il s'agissait à la fois d'une
science physique <i>et</i> d'une science morale. De par cette
appartenance double, unique à la science mathématique, Heinrich
Timerding concluait qu'elle formait une sorte de terrain neutre, un
pont entre les deux catégories fondamentales de la
connaissance
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>29</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
La géométrie faisant partie de la science mathématique, 
la nature de ses rapports avec l'expérience pesait sur ces 
considérations. Or, il n'y avait pas de consensus sur l'extension 
du terme <i>géométrie</i> ; certains travaux de géométrie 
algébrique, par exemple, semblaient appartenir plus à l'algèbre 
qu'à la géométrie 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Gray 1994
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. La conséquence 
en était, selon le moderniste Hausdorff, que tout débat sur 
le fondement empirique de la géométrie était futile 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1904, 
19
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Le problème de l'espace lui-même était insoluble selon 
Hausdorff, parce qu'au moins cinq sciences étaient intéressées, 
ce qui rendait tout consensus hors de portée
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>30</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. Or, quelque 
part entre les mathématiques et la physique, l'astronomie ne 
figurait pas sur sa liste, mais les astronomes aussi avaient 
leur mot à dire. L'avis de Paul Harzer, directeur de l'observatoire 
de Kiel, a été publié dans la revue de la Société allemande 
des mathématiciens, et souvent cité. Harzer observa que, 
dès la découverte de la géométrie non euclidienne, l'astronomie 
faisait de la géométrie une science physique, parce qu'elle 
déterminait la courbure exacte de l'espace :

<blockquote>
  Kein spezieller Wert der Krümmung kann aber als a priori
  vorberechtigt erscheinen; nur die Erfahrung kann lehren, welcher
  Wert der Krümmung in der Geometrie des tatsächlich existierenden
  Raumes gültig ist. Damit ist der Geometrie die Vorzugsstellung einer
  Wissenschaft a priori entrissen und ihr, als Wissenschaft der
  Erfahrung, ihre Stellung unter den anderen Wissenschaften dieser
  Art, der analytischen Mechanik und den exakten Naturwissenschaften
  angewiesen worden, unter denen sie allerdings als allzeit bereite
  mächtige Hilfswissenschaft eine hervorragende Stelle beanspruchen
  darf. [Harzer 1908, 248-249]
</blockquote>
La détermination de la structure géométrique de l'espace 
par l'observation de la lumière des étoiles lointaines fixait 
en même temps la situation de la géométrie par rapport 
aux autres domaines de la connaissance. Chez Harzer, la géométrie 
était déchue de son titre de science purement analytique 
et promue en tant que ressource efficace pour les sciences physiques.

<div class="p"><!----></div>
La détermination de la structure non euclidienne de l'espace était
admise par Harzer, sans égard à la possibilité de reformuler les lois
de la physique dans un tel espace. Helmholtz et d'autres avaient admis
depuis longtemps la cohérence d'une mécanique non euclidienne, mais
les tentatives de Padova de trouver une explication mécanique de la
théorie de l'électromagnétisme de Maxwell dans un espace non euclidien
n'ont pas abouti 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Tazzioli 1993
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Cependant, on pouvait admettre la possibilité d'une physique fondée
simultanément sur la géométrie euclidienne et non euclidienne. C'est
ce que fit Josef Wellstein, un ancien élève de Reye et de Christoffel,
alors maître de conférences de mathématique appliquée à l'université
(allemande) de Strasbourg. Dans son exposé des fondements de la
géométrie, il observa qu'il n'y avait pas de preuve formelle que la
direction de propagation des rayons lumineux coïncidait avec les
trajectoires inertielles des corps rigides. En l'absence d'une telle
démonstration, Wellstein fit la suggestion suivante :

<blockquote>
Es wäre denkbar, daß die Lichtstrahlen eine Nichteuklidische, 
die Trägheitsbahnen die Euklidische Geometrie verwirklichen, 
d. h. zu ihrer Erklärbarkeit in einem einheitlichen Systeme 
der Wissenschaft voraussetzen. [Wellstein 1905, 134-135]
</blockquote>
Wellstein ne précisa ni comment l'optique serait réconciliée 
avec les lois de la mécanique, ni comment une optique non euclidienne 
entrerait dans un tel système.

<div class="p"><!----></div>
Poincaré, pour sa part, avait suggéré [1891, 774] 
que si un jour on observait des trajectoires lumineuses courbes, 
on ne serait pas obligé de les considérer comme des droites 
de l'espace non euclidien, parce qu'on pourrait modifier la loi 
de la propagation rectilinéaire de la lumière dans l'espace 
euclidien. À la différence de Poincaré, Wellstein envisagea 
de manière explicite une physique hétérogène, où la 
lumière suivait les géodésiques d'un espace non euclidien, 
et les trajectoires inertielles des corps rigides réalisaient 
les droites de l'espace euclidien. Nous verrons bientôt que 
Poincaré n'était pas d'accord avec l'idée de Wellstein.

<div class="p"><!----></div>
La traduction allemande de <i>La science et l'hypothèse</i> parut 
la même année que le traité de Wellstein, ce qui fournit 
à Paul Mansion l'occasion de s'exprimer sur la doctrine de 
Poincaré. Rédacteur en chef de la revue <i>Mathesis</i>, professeur 
à Gand et auteur de quelques dizaines d'articles sur la géométrie 
non euclidienne, Mansion expliqua son rejet de la doctrine. Croire 
à la nature conventionnelle de la géométrie, c'était 
rejeter la possibilité de mesurer des longueurs, ce qui revenait 
à "nier toute possibilité d'une connaissance 
quantitative de la nature". Mais le catholique 
Mansion doutait que "personne aille jusque-là 
" 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1905, 5
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Un lecteur de la traduction anglaise, Edwin B. Wilson, a été 
presque aussi acerbe dans sa critique de la doctrine de Poincaré. 
Ancien étudiant du physicien mathématicien J. W. Gibbs, Wilson 
suivit le cours de Poincaré en 1902-3, avant d'être nommé 
maître de conférences de mathématiques à Yale 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>Lindsay 
1963
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Wilson décrivit la doctrine de Poincaré comme 
un "dogme", reprenant ainsi le 
terme employé par David Hilbert 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1905
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> à propos 
du fondement de l'arithmétique proposé par Kronecker. Il 
fit aussi une distinction entre la valeur de la doctrine en mathématiques 
et en physique. La démarche de Poincaré, "toujours 
possible" en mathématiques, paraissait "très 
artificielle 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>et
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> teintée de superficialité" 
aux physiciens. Les développements récents de la théorie 
électrodynamique, d'après Wilson, avaient montré l'erreur 
de la doctrine de Poincaré. En effet, dit-il, les principes 
de la mécanique étaient moins fondamentaux que les lois de 
l'électricité 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1906, 193
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. Autrement dit, une 
philosophie de la géométrie fondée sur le mouvement libre 
des corps solides perdait son intérêt si toutes les forces 
étaient d'origine électromagnétique.

<div class="p"><!----></div>
Moins d'un an après la parution du livre de Wellstein et des 
commentaires de Mansion et Wilson, Poincaré présenta un choix 
à ses lecteurs. Ils pouvaient (1) identifier la droite avec 
un processus physique, tel que la propagation de la lumière, 
ou (2) rejeter toute définition empirique de la droite. Choisir 
(1) serait "stupide", observa-t-il 
avec une franchise inhabituelle, et cela pour deux raisons. D'abord, 
il prenait en compte le cas où un rayon lumineux semblait suivre 
une trajectoire courbe. Si on devait considérer la trajectoire 
comme une droite dans l'espace courbe, alors il y aurait un conflit 
avec une autre définition physique de la droite : l'axe de 
rotation d'un solide. Autrement dit, Poincaré rejetait l'option 
de Wellstein, selon laquelle les définitions optique (c'est-à-dire 
électromagnétique) et mécanique de la droite pouvaient 
coexister. Il rejetait également l'argument de Wilson, selon 
lequel les lois de l'électromagnétisme devaient déplacer 
les principes de la mécanique comme fondement de la géométrie. 
Ensuite, Poincaré douta de l'invariance temporelle du processus 
physique responsable du rayon lumineux
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>31</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. La géométrie 
physique, en somme, restait problématique pour Poincaré ; 
il ne voyait pas de définition empirique satisfaisante de la 
droite.

<div class="p"><!----></div>
Pour autant, le problème de l'espace n'occupait pas le centre 
d'attention mathématique; au contraire, en tant que 
domaine de recherche le sujet était marginal, même par rapport 
à l'ensemble des travaux sur les géométries non euclidiennes 
et de l'hyperespace. La bibliographie de Duncan Sommerville sur 
la géométrie non euclidienne 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1911
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>, la plus 
complète disponible pour la période qui nous concerne, nous 
donne le moyen d'évaluer le niveau d'activité des différentes 
spécialités du domaine. En ce qui concerne la période 1890-1905, 
Sommerville fit état de 49 titres sur la cinématique ou la 
dynamique de l'espace non euclidien, à comparer avec plus de 
2000 titres publiés pendant la même période, dans toutes 
les branches de la géométrie non euclidienne et de l'hyperespace. 
À l'évidence, les travaux d'application de la géométrie 
non euclidienne à la mécanique étaient ésotériques 
au moins jusqu'à 1905. Le nombre minuscule de publications 
dans cette spécialité souligne sa position marginale par 
rapport à l'ensemble des recherches mathématiques.

<div class="p"><!----></div>
D'autres aspects de la géométrie non euclidienne attiraient 
l'intérêt des mathématiciens, y compris les fondements 
axiomatiques de la géométrie, développés en Italie par 
Pasch, Peano et Pieri, et ailleurs par Veblen, Hilbert, et H. 
Weber. Le texte de Coolidge 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1909
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> montre qu'à 
la fin de la première décennie du vingtième siècle, on 
pouvait écrire un livre sur la géométrie non euclidienne 
sans parler d'applications physiques.

<div class="p"><!----></div>
C'est dans cette optique axiomatique qu'on comprend une remarque 
de Lothar Heffter, lors d'un discours prononcé en 1911. Heffter 
admit volontiers que la géométrie de l'espace était déterminée 
par l'expérience. Mais la question de savoir si une géométrie 
définie de façon axiomatique était compatible avec l'espace 
réel, précisa-t-il, "laiss
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>ait
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math> 
le mathématicien froid" 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1911, 8
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Les fondements axiomatiques de la géométrie euclidienne ont 
trouvé une expression convaincante dans le livre de David Hilbert, 
<i>Grundlagen der Geometrie</i> 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1899
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. On peut connaître 
mieux le chemin intellectuel suivi par Hilbert avant d'écrire 
les <i>Grundlagen</i>, grâce aux transcriptions des cours qu'il 
faisait sur ce thème. En 1891, lorsque Hilbert était encore 
<i>Privatdozent</i> à Königsberg, il enseignait la géométrie 
projective, ce qui était l'occasion de faire une comparaison 
entre le type de connaissance représenté par la théorie 
des nombres, la géométrie, la mécanique ou la physique 
:

<div class="p"><!----></div>

<blockquote>  The results of these domains (number theory, algebra, function
  theory) can be achieved by pure thinking ... . Geometry, however,
  is completely different. I can never fathom the properties of space
  by mere thinking, just as little as I can recognize the basic laws
  of mechanics, the law of gravitation, or any other physical law in
  this way. Space is not a product of my thinking, but is rather given
  to me through my senses. Therefore I require my senses for the
  establishment of its properties. I require intuition and experiment,
  just as with the establishment of physical laws. [Traduit par Majer
  1995, 263]
</blockquote>
L'analyse pure ne pouvait pas déterminer les lois de la physique, 
selon Hilbert, et on ne pouvait pas connaître la géométrie 
de l'espace avant de prendre sa mesure. Dans les deux cas, la 
reconnaissance des lois impliquaient à la fois l'intuition 
et l'expérience. Ce point de vue sur les propriétés de 
l'espace et le rôle de l'intuition dans la pensée géométrique 
n'a pas été repris pendant la rédaction des <i>Grundlagen</i>, 
mais il ne semble pas que Hilbert l'ait modifié par la suite.

<div class="p"><!----></div>
 <h2><a name="tth_sEc5">
5</a>&#x00A0;&#x00A0;Conclusion</h2>

<div class="p"><!----></div>
Au début du vingtième siècle, la doctrine de Poincaré 
a été jugée extrême par les géomètres qui écrivaient 
sur le problème de l'espace. Ce jugement leur rapprochait des 
physiciens comme Helmholtz, Mach et Boltzmann, pour qui la géométrie 
de l'espace était une question empirique. Les regards des géomètres, 
cependant, ne se confondaient pas avec ceux des physiciens. Les 
influences institutionnelles ont pu s'exercer dans ce cas, parce 
que l'enseignement de la géométrie non euclidienne ne revenait 
qu'aux mathématiciens. Ainsi Liebmann, un spécialiste des 
géométries non euclidiennes, trouva que la doctrine de Poincaré 
rendait illégitime une partie de son champ de connaissance.

<div class="p"><!----></div>
Les réponses des géomètres à la doctrine de Poincaré 
illuminent les regards qu'ils portaient sur leur discipline, 
et sur la place de celle-ci par rapport aux autres disciplines. 
Quelques géomètres voyaient dans la théorie de l'électron 
un bouleversement des principes de la mécanique, sur lesquels 
Helmholtz et Poincaré avaient fondé chacun leur philosophie 
de la géométrie. Le rejet de la doctrine de Poincaré était 
aussi le reflet d'une préoccupation avec l'éloignement des 
mathématiques par rapport à la physique. Ce rejet se comprend 
mieux lorsqu'on le met en rapport avec la pratique des mathématiciens 
et les visions concurrentielles de l'avenir de leur discipline. 
Pour certains mathématiciens au début du siècle, l'avenir 
des mathématiques semblait dépendre du maintien d'un lien 
fondamental entre la géométrie et la physique.

<div class="p"><!----></div>
La période de notre étude de la réception mathématique 
de la doctrine de Poincaré se termine au moment où les conceptions 
relativistes se banalisaient dans les revues savantes. Dans la 
période post-relativiste, la doctrine de Poincaré sera le 
objet d'une série de critiques, qu'il convient d'étudier 
dans leur ensemble. Or, nous avons vu qu'une théorie de l'espace n'était 
pas pour déplaire en général aux géomètres. D'ailleurs, 
en 1907, Hermann Minkowski trouva les mathématiciens "particulièrement 
bien prédisposés" pour améliorer la nouvelle 
conception de l'espace et du temps 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">[</mo></mrow></math>1915, 927
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo stretchy="false">]</mo></mrow></math>. 
L'histoire lui donna raison, comme on sait, même si la découverte 
de la théorie de la relativité générale échappa aux 
géomètres, pour des raisons qui restent obscures. Toutefois, 
parmi toutes les hypothèses possibles, l'hégémonie de la 
doctrine conventionnaliste nous semble être des plus invraisemblables.

<div class="p"><!----></div>
<br /><br /><br /><br /><i>Remerciements.</i> Cet essai est extrait de notre thèse (Université 
de Paris 7, 1996), rédigée avec le soutien d'une allocation 
de recherche MESR. Pour l'occasion de présenter nos recherches, 
nous remercions MM. G. Heinzmann et P. Nabonnand (séminaire 
Heidelberg-Nancy-Strasbourg d'histoire des mathématiques), 
D. Flament (séminaire <i>Histoires de géométries</i>), et 
J. Gray (colloque <i>Geometry and Physics</i>, à Milton Keynes). 
Nous remercions enfin MM. O. Darrigol et C.&#x00A0;Houzel de leurs commentaires 
sur une version préliminaire.

<div class="p"><!----></div>
<br /><br /><b>Notes</b>

<div class="p"><!----></div>
<br />
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Einstein [1922, 33-34] ; Eddington [1920, 
9] ; Hobson [1923, 147].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Kline [1972, 921-2]. Voir aussi Jammer [1960, 
163] ; Feuer [1982, 64] ; Henderson [1983, 
16].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Voir Reichenbach [1957] ; Nagel [1961] 
; Vuillemin [1972], [1976] ; Grünbaum 
[1973] ; Sklar [1974] ; Glymour [1980] 
; O'Gorman [1977] ; Giedymin [1982], 
[1991], [1992] ; Coffa [1986] 
; Stump [1989]; Gillies [1993] 
; Heinzmann [1992], [1995] ; Greffe 
et al. [1996].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>4</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Premier entre les partisans de la géométrie non euclidienne 
en France, Jules Hoüel soutenait sa diffusion intellectuelle 
à travers ses traductions de Lobachevsky, Riemann, Beltrami 
et Helmholtz, ainsi que par ses propres écrits, dans lesquels 
il favorisait l'interprétation physique des fondements de la 
géométrie ; voir Hoüel [1875].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>5</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> J. M. de Tilly et Jules Hoüel ont vu leurs notes rejetées 
par l'Académie des sciences ; voir la correspondance publiée 
par Barbarin [1926].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>6</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Bertrand [1869], [1870]. Sur Bertrand 
et l'affaire Carton, voir Pont [1986, 637-660] ; 
Gispert [1987, 80-81] ; Zerner [1991, 312]. 
Les "démonstrations " du postulat des 
parallèles n'ont pas disparues avec Carton. Selon Barbarin 
[1926, 55], l'Académie a créé une commission 
spéciale "dite des Parallèles" 
pour examiner les nombreuses tentatives de démonstration.<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>7</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Sur le mouvement intellectuel autour de Paul Tannery et Émile 
Boutroux, voir Nye [1979]. Sur les réponses des 
philosophes de langue française à la géométrie non euclidienne, 
voir Panza [1995].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>8</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Helmholtz [1876, 245]. Sur la philosophie empiriste 
de Helmholtz, voir DiSalle [1993, 498].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>9</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Poincaré [1891, 771]. Quelques-unes des idées 
de Poincaré sur les fondements de la géométrie se trouvent 
dans ses manuscrits sur les fonctions fuchsiennes, rédigés 
en 1880 ; voir Poincaré [1997].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>10</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Selon le philosophe Ernst Cassirer, la doctrine de Poincaré 
aurait également gagné l'approbation des mathématiciens 
[1910, 142]. Son témoignage nous paraît peu 
fiable, d'abord parce qu'il n'était pas mathématicien, et 
ensuite, parce qu'il s'opposa à la doctrine [1910, 147]. 
La notion selon laquelle les mathématiciens suivaient Poincaré 
mettait en valeur cette opposition, en la rendant plus singulière 
qu'elle était en fait dans la communauté scientifique.<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>11</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Sur les manifestations de la géométrie non euclidienne 
et hyperspatiale en physique voir Beichler [1988] 
et Bork [1964].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>12</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> " Im Gegenteil, indem die Mathematik z. B. in der 
<i>Nicht-Euklidischen</i> Geometrie Grundlagen und Grundsätze 
schafft, die eine allgemeinere Raumanschauung darbieten, als 
sie durch die Wirklichkeit gegeben ist, gewährt sie sehr schätzenswerte 
Hilfsmittel die Sätze festzustellen, welche als Grundsätze 
für den wirklichen -<i>Euklidischen</i> -Raum gewählt 
werden müssen ". Souligné par Volkmann [1913, 
360].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>13</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> "Nun, ich halte diese Fälle nicht für 
wahrscheinlich, aber es wäre möglich, daß durch Messungen 
von Sternen konstatiert würde, daß der Raum nicht-euklidisch 
ist. Es ist vollständig denkbar, daß das der Fall wäre&#x00A0;; 
dann müßte sich die Anschauung akkomodieren". 
Boltzmann [1990, 255].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>14</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> "..wird man gut tun, bei physikalischen Untersuchungen 
von nichteuklidischen Räumen abzusehen" [1904, 
435]. En fait, comme nous l'a remarqué O. Darrigol, 
dans la première édition de ce livre, Föppl se montra plus 
tolérant envers l'idée d'un espace physique à quatre dimensions 
[1894, 308].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>15</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Laue [1922, 23] ; Born [1956, 253].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>16</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Clifford [1876]. Sur l'évolution des recherches 
géométriques en dynamique à la fin du siècle, voir Houzel 
[1992] ; Laugwitz [1996, § 3] ; Lützen 
[1995<i>a</i>], [1995<i>b</i>] ; Ziegler 
[1985].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>17</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Pourtant, Poincaré observa qu'on pourrait mesurer des longueurs 
"à l'aide d'une ficelle" dans 
l'espace riemannien à deux dimensions [1902<i>b</i>, 110].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>18</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Voir Gray [1982, 221], [1986, 268] 
; Dieudonné [1982, 3] ; Gray et Walter [1997].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>19</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Hadamard [1898, 286] ; Picard [1908, 143] 
et [1914, 23].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>20</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Barbarin [1902, 69] ; Buhl [1911, 66] 
; Laurent [1906, 40].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>21</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Enriques [1910, 271 ; 1911, 6]. Sa critique 
a été reprise par Francesco Severi [1910, 27], 
et Eduard Study [1914, 117-8]. Sur les démarches 
d'Enriques et de Poincaré en géométrie et en physique, 
voir Israel [1992].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>22</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Fano [1908, 281]. La doctrine de Poincaré 
écartait la perte de certitude, voir Poincaré [1891, 
773].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>23</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Klein [1902<i>b</i>, 135]. Sur le rôle de Klein 
dans la promotion de la géométrie et des mathématiques 
appliquées, voir Rowe [1989].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>24</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> <i>Jahresbericht der deutschen Mathematiker-Vereinigung</i> 
<b>17</b>, supplément, 121 ; <i>Bulletin of the American Mathematical 
Society</i> <b>15</b>, 318 ; <i>Cahiers du séminaire d'histoire des 
mathématiques</i> <b>7</b>, 210-211.<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>25</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Sur l'idéologie de l'École de Berlin, voir Rowe [1989, 
190].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>26</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Heffter [1937, 3]. Selon Heffter, qui attribua 
la remarque à un "champion réputé" 
des mathématiques appliquées, le dédain des mathématiciens 
purs envers les mathématiciens appliqués trouvait sa source 
dans le ressentiment, lié au fait que ceux-ci savaient quelque 
chose au-delà et au-dessus de ce qu'ils savaient [1911, 
12].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>27</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Chargé de l'expertise du célèbre "bordereau" 
lors de la révision du procès de Dreyfus, Poincaré s'est 
prononcé la même année contre l'engagement politique du 
savant [1904].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>28</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Pour l'autoidentification, voir [1923, 609n].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>29</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Timerding [1911, 42]. L'attribution d'une position 
unique (et centrale) aux mathématiques dans le schéma des 
connaissances était donc indépendante, parfois, des débats 
sur la nature transcendante des mathématiques, sous forme d'appels 
à l'harmonie préétablie entre la mathématique pure et 
la réalité physique.<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>30</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Hausdorff [1904, 1]. Les sciences concernées 
étaient les mathématiques, la physique, la physiologie, la 
psychologie et la philosophie de la connaissance (<i>Erkenntnistheorie</i>). 
Sur Hausdorff, le conventionnalisme linguistique et ses rapports 
avec le modernisme dans la communauté mathématique allemande, 
voir Mehrtens [1990].<br />

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>31</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> Poincaré [1906, 34]. Wellstein [1905, 
141] a également souligné ce problème.

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