Figure ci-dessous le texte du projet initial sur les sources des encyclopédies médiévales tel qu'il a été rendu public en 2007. Pour prendre connaissance des dernières avancées du programme par l'intermédiaire des présentations qui en ont été faites, voir la page de la Maison des Sciences de l'Homme de Lorraine, Axe 2 "Langues, Textes et Documents", programme Sourcencyme.
La recherche moderne a mis en évidence toute l'importance à accorder, au cours de l'histoire, aux processus de mise par écrit d'un ensemble global et organisé de connaissances sous forme, par exemple, d'encyclopédies; la plupart du temps, cette "mise en mémoire" correspond à une période marquante de l'histoire intellectuelle, où la société ressent le besoin de faire le tri parmi un savoir accru, et de mettre en oeuvre de nouvelles méthodes pour l'organiser et le diffuser.
Parmi ces oeuvres didactiques à visées encyclopédiques, certaines ont vu le jour au Moyen Âge, et en particulier au XIIIe siècle, avec l'objectif de compiler l'ensemble des connaissances sous une forme organisée.
La nécessité de développement d'outils modernes permettant le traitement centralisé de cette information maintenant mieux connue se fait donc sentir. C'est à cette nécessité de recherche que veut répondre le programme Sourcencyme, attaché à La compilation scientifique et philosophique dans les encyclopédies latines du XIIIe siècle: textes et sources.
Ce programme relatif à l'histoire des sciences médiévales prévoit la constitution et la mise en ligne d'un large corpus annoté sur les encyclopédies médiévales latines. Son objectif est d'apprécier le phénomène essentiel de la culture érudite médiévale que constitue la compilation scientifique et philosophique de type encyclopédique. Autrement dit, de faire connaître par la mise en ligne d'une information vérifiée scientifiquement et interrogeable de diverses manières, la documentation philosophique, scientifique, mais aussi les informations historiques et patristiques qui nourrissaient la culture encyclopédique du XIIIe siècle. Ce corpus est donc consacré à l'examen approfondi des sources d'inspiration scientifique et philosophique immédiates et explicites, mais aussi médiatisées par des auteurs dont les noms n'apparaissent pas dans les compilations encyclopédiques. Il s'agit en somme de faire connaître progressivement les résultats d'une recherche comparative sur les sources de la culture "générale" érudite au XIIIe siècle.
Nous espérons fournir un outil capable de répondre à toutes sortes de questions sur le corpus encyclopédique, qu'elles soient d'un ordre assez général ou très érudites. D'un point de vue pratique, il sera possible d'interroger à partir d'un mot, d'un contexte, d'un concept, d'un nom de personne ou de lieu, etc.; d'un point de vue érudit, on pourra, chez chaque encyclopédiste, apprécier la médiation -parfois multiple- des sources et mettre en relation des informations critiques sur le texte-source.
Cette recherche à critères multiples devrait donc permettre une radiographie des connaissances qui sont parvenues aux encyclopédistes, par le canal "indigène" de la longue tradition occidentale latine ou par le canal "externe" des traductions arabo- et gréco-latines au cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles. Pour les érudits intéressés par la philologie et la transmission de la culture à travers les différentes civilisations qui forment la nôtre, ce corpus annoté vise à offrir, en parallèle, les textes encyclopédiques latins du XIIIe siècle sous forme de corpus dépourvu d'apparat philologique, fournissant en revanche un apparat approfondi de leurs sources. L'objectif est de faire émerger l'information commune et les disparités, mais aussi l'évolution de l'information scientifique.
Le programme se fonde scientifiquement sur les progrès de la littérature scientifique internationale depuis une trentaine d'années dans le domaine des encyclopédies. Il se veut international et fédérateur, car il vise à rassembler et à mettre en ligne la documentation produite aussi par les équipes françaises et étrangères partenaires de l'Atelier Vincent de Beauvais.
Le projet mûrit depuis 2003 à l'Atelier Vincent de Beauvais, au sein de l'UMR «Moyen Age» à l'Université de Nancy2; il est inscrit depuis 2006 parmi ceux qu'accueille la récente Maison des sciences de l'homme de Lorraine, dans le cadre de l'axe 2, portant sur les corpus documentaires. Il est doté depuis l'automne 2007 d'un budget alloué par l'Agence Nationale pour la Recherche, dans le cadre de l'appel d'offres «Corpus et outils en sciences humaines et sociales».
En partenariat, pour la partie technique, avec l'ATILF (UMR 7111), autre laboratoire nancéen spécialisé dans l'étude des dictionnaires et de la lexicographie et leur traitement assisté par ordinateur, le programme associe, du côté historique et philologique, les équipes françaises du CEPAM (UMR 6130, Université de Nice-Antipolis) et du CerLam EA 996 (Université de Caen). Il a également des liens avec les équipes étrangères du Seminar für mittellateinische Philologie de l'Université de Münster et du projet Cyclopes (Université catholique de Louvain-la-Neuve).
Attaché dès l'origine à l'étude du Speculum maius (voir Itinéraire des recherches de l'Atelier), l'Atelier Vincent de Beauvais avait entrepris la mise en ligne du texte du Speculum maius et des prologues des petites œuvres de Vincent de Beauvais, permettant ainsi l'interrogation multiple d'une encyclopédie compilant plus de 800 œuvres et auteurs, qu'ils soient antiques, de langue arabe ou contemporains. Depuis 2002, l'Atelier VdB s'est ouvert à la transmission des connaissances de l'Antiquité au Moyen Âge en général, c'est-à-dire à l'histoire de la pensée scientifique, et en particulier à l'étude de la philosophie naturelle comme source des encyclopédies médiévales latines. C'est suite à cette ouverture qu'est né le projet de corpus annoté.
Outre le Speculum maius, parmi les encyclopédies latines qui font l'objet de recherches comparatives à l'Atelier VdB, il faut citer le De proprietatibus rerum de Barthélemy l'Anglais, le Liber de natura rerum de Thomas de Cantimpré, le De floribus rerum naturalium d'Arnold de Saxe, le De naturis rerum d'Alexandre Nequam. Dans un premier temps, cet ensemble déjà bien étudié et enregistré forme le corpus encyclopédique de base pour la constitution du corpus annoté. C'est l'objet de la première phase de trois ans du projet Sourcencyme (jusque 2010).
La constitution de ce corpus suppose d'abord la continuation et la transformation de la Base de données textuelle du Speculum maius, mais aussi l'identification systématique de ses sources. Les autres textes encyclopédiques se présentent dans un état très inégal: dans le meilleur des cas ils sont déjà enregistrés sur la base d'une édition critique (p. ex. le De natura rerum de Thomas de Cantimpré), dans le pire des cas ils restent inédits et à déchiffrer sur manuscrits. On se trouve, par exemple, proche de ce deuxième cas de figure pour des textes encyclopédiques sur lesquels des investigations ont commencé dans le cadre de ce programme mais feront l'objet d'une phase ultérieure d'exploitation, comme le Compendium philosophiae anonyme et le Liber introductorius de Michel Scot. Dans le cas de certains commentaires sur les Parva naturalia d'Aristote par Albert le Grand (De vegetabilibus, De animalibus) et de l'Historia naturalis de Juan Gil de Zamora, on dispose d'éditions critiques à enregistrer. Dans tous ces cas, la plus grosse part du travail consiste à identifier de manière approfondie les sources de ces compilations encyclopédiques. La difficulté relative de ce travail d'identification dépend du progrès de la recherche en ce domaine.
Le travail de recherche sur les sources dépend évidemment de l'état divers de la documentation moderne érudite sur les auteurs et les textes, de la disponibilité et de la qualité des textes existants. Ces textes encyclopédiques de taille et de structures diverses, qui par nature sont des compilations, constituent donc des œuvres composites construites à 90% par tissage de nombreux auteurs et d'œuvres de nature très différente. Ainsi, le Speculum maius est très clairement structuré (livres, chapitres, marqueurs de source), ce qui n'est pas le cas de tous les textes encyclopédiques, le cas extrême étant peut-être celui du Liber introductorius de Michel Scot, dont la structure est encore à déterminer et qui connaît plusieurs versions dont la succession n'est pas encore connue.
Il faut donc poursuivre le très large travail d'identification des citations déjà commencé. Cela suppose une analyse critique des sources par des recherches historiques, des recherches bibliographiques, les transcriptions éventuelles des passages utilisés par les encyclopédistes, l'établissement des liens entre les auteurs par le repérage des sources communes et la mise en évidence des médiations (sources intermédiaires non mentionnées par le compilateur).
Le travail est largement amorcé pour le Speculum maius, dont les citations sont répertoriées pour l'instant dans une base documentaire contenant 24 000 fiches individuées d'après les "marqueurs de sources" utilisés systématiquement par Vincent de Beauvais. Pour le De floribus rerum naturalium d'Arnold de Saxe, les sources sont identifiées à 95 %; pour Thomas de Cantimpré, l'apparat critique des sources de l'édition de H. Boese n'est jamais paru, mais on peut regrouper un certain nombre de résultats parus dans des publications dispersées et les identifications déjà faites à l'Atelier. Pour Barthélemy l'Anglais, la progression se fera au rythme de l'édition critique en cours coordonnée par Io. Ventura et dirigée par Chr. Meier-Staubach, H. Meyer et B. Van den Abeele.
Pour le Compendium philosophiae anonyme, une thèse de doctorat est entreprise depuis septembre 2008 par E. Kuhry, visant à fournir une édition critique et une étude de la philosophie naturelle présente dans cette encyclopédie.
L'outil mis en oeuvre est un large corpus annoté des encyclopédies latines du XIIIe siècle, doté d'un ensemble considérable de méta-données critiques formant plusieurs apparats:
- mémentos bio-bibliographiques sur les sources et les auteurs qui font l'objet d'un "marqueur de source" dans les encyclopédies elles-mêmes,
- identifications précises des passages cités,
- annotations de chercheurs sur les modalités de la transmission des sources (divers types d'annotations sur l'histoire et la transmission de chaque source).
Cet ensemble de notes, différent d'un apparat philologique traditionnel, est centré sur l'histoire des textes. Il tiendra compte des progrès de l'historiographie des trente-cinq dernières années dans le domaine des encyclopédies médiévales et des réseaux de savoir.
Outre la constitution d'un vaste corpus encyclopédique, le projet doit aussi déboucher en 2010 sur la constitution d'une plate-forme collaborative où les chercheurs pourront poursuivre l'introduction d'informations vérifiées scientifiquement. Dans un premier temps, cette plate-forme sera ouverte aux chercheurs impliqués dans le projet; par la suite, il est prévu que tout chercheur pourra, après autorisation, enrichir la documentation fournie, qui sera vérifiée par les collaborateurs. Une fois disponible sur Internet, le corpus annoté sera diversement interrogeable, pour permettre de répondre à toutes sortes de questions érudites sur les contenus philosophiques et scientifiques de ces encyclopédies. Il s'agit donc, d'un point de vue matériel, de créer une base de données sur ces encyclopédies, indexée de multiples façons, ainsi qu'un logiciel accessible et utilisable en ligne.
À terme, une « hypernavigation » sera créée à partir des unités textuelles des encyclopédies, uniformisées et balisées: chapitres, mots-clés, citations et segments de citation, formes originelles, noms propres, etc.
On considère comme une unité de citation tout le groupe de citations mis sous un même marqueur, le marqueur étant la référence médiévale à la ou aux citations qui vont suivre. Pour les questions d'automatisation, il faut tenir compte d'une donnée essentielle: le caractère intrinsèquement et par nature redondant de l'écriture médiévale, dans son vocabulaire, dans ses thèmes, mais aussi au niveau syntaxique, par exemple par l'utilisation des règles de la disputatio et de ses formules figées (ad unum, ad secundum, et respondeo, quaeritur, etc.). Cette redondance « par nature » ne permet donc pas les traitements automatiques ni les comparaisons systématiques. Le balisage des données est donc essentiellement manuel. Il sert à structurer le texte, chaque balise délimitant un élément du texte auquel est attaché une fiche documentaire et documentée (= métadonnées). Il permet d'isoler des éléments à comparer, qui sont reliés par des clés.
L'intérêt, à terme, est donc de pouvoir mettre en évidence le phénomène de la médiation: non pas seulement d'identifier une citation de Pline constituée de plusieurs passages juxtaposés, abrégés ou synthétisés, mais surtout de montrer qu'il est présent dans une encyclopédie du XIIIe siècle par l'intermédiaire, soit de Solin, soit d'Isidore de Séville, ou encore à travers d'une compilation médicale comme le circa instans. Le cas de Dioscoride est souvent encore bien plus compliqué et connaît des médiations très diverses, alors que le « marqueur » médiéval de la source reste le même.
La longueur des citations varie d'un auteur à l'autre, mais surtout, les marqueurs de citations médiévaux sont parfois très peu systématiques et recouvrent des éléments de nature différente, comme des interventions de l'encyclopédiste pour lier son discours. D'autre part, il existe, partout, plusieurs niveaux de citations à l'intérieur du texte allégué à un marqueur, les compilations encyclopédiques citant elles-mêmes d'autres compilations ou une leçon qui fait appel à des sentences d'auteurs, puisque c'est la nature même de la construction d'un texte de la pratique intellectuelle médiévale. Il ne s'agit pas seulement de Barthélemy qui cite Isidore qui se sert de Pline, mais aussi de Vincent de Beauvais qui utilise Thomas de Cantimpré qui utilise Jacques de Vitry qui cite, marqueur à l'appui, Isidore. Le problème est encore plus complexe lorsque le compilateur a eu recours aux florilèges ou à des questions disputées contemporaines, restées anonymes ou à un autre texte fluctuant par nature. Le projet "Sourcencyme" prévoit d'indexer l'ensemble de ces sources internes (appelés "marqueurs secondaires") présentes à l'intérieur des citations encyclopédiques.
Le travail d'identification s'avère difficile quand il faut recourir aux éditions anciennes, ou travailler sur des sources totalement inédites (sous forme manuscrite), comme les reportationes de discussions philosophiques contemporaines, qui contiennent elles-mêmes souvent des allégations de nouvelles sources, ou certaines compilations arabo-latines inédites qui nécessitent une identification de la version utilisée et le recours à la lecture des manuscrits originaux conservés. Pour les sources qui sont manifestement des compilations rares, dont le texte n'a pu être retrouvé dans les manuscrits existants, l'établissement de rapprochements textuels a lieu via la tradition parallèle.
Il existe donc une grande diversité de relations ou de niveaux de relation entre les citations chez les encyclopédistes: soit il s'agit d'une source primaire et le texte de la citation est identique (rapport d'égalité) chez deux ou plusieurs auteurs, parce que la version de la source est la même et n'a pas subi d'abréviation, soit le texte est proche ou parent (rapport de proximité/parenté), soit il s'agit d'une même source (comme par exemple le De somno et vigilia d'Aristote, citée à la fois chez Vincent de Beauvais, Albert le Grand, Barthélemy l'Anglais), mais à l'état « secondaire » car passée par des intermédiaires différents (p. ex., du grec à l'arabe ou au latin ou via un auteur intermédiaire) et s'énonçant donc très différemment. La fiche complexe du corpus annoté, liée aux métadonnées, dira donc si l'on peut faire le lien avec une source précise, un texte passeur, un texte parallèle ou seulement un témoin d'une tradition commune.
Outre les membres de l'Atelier, des chercheurs associés à l'Atelier VdB participent au projet. Entre autres:
Dernière modification : 04/11/2008