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<title>Science et M&eacute;thode d'Henri Poincar&eacute;</title></head>
<body>

<a href="index.htm"><img src="icons/contents_motif.gif" alt="Index"></img></a><hr />

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<div class="p"><!----></div>















    
  
  
   <b><font size="+2">Préface</font></b>

<div class="p"><!----></div>
Henri Poincaré publia <i>Science et méthode</i> 
en 1908 chez Flammarion, dans la Bibliothèque de Philosophie 
Scientifique fondée par Gustave Le Bon. Ce livre ne fut pas, à proprement parler, 
rédigé pour l'occasion et il s'apparente plus à un recueil 
de textes philosophiques. Comme dans ses deux précédents 
ouvrages destinés à cette collection (<i>La science et l'hypothèse</i> 
et <i>La valeur de la science</i>), Poincaré composa son livre à partir d'une multitude 
d'articles initialement parus dans des revues mathématiques, 
philosophiques ou littéraires. Ce travail de composition s'apparente 
à un véritable `patchwork'&nbsp;: si certains articles furent repris 
presque intégralement et sans grands changements, d'autres, 
en revanche, furent modifiés radicalement, au point qu'il est 
parfois difficile de déterminer l'origine de certains chapitres.

<div class="p"><!----></div>
Sans entrer dans le détail des modifications, ajouts, copiages, 
découpages contenus dans cet ouvrage, voici au moins l'origine 
de ses différents chapitres, telle que nous avons pu la reconstituer. 
L'introduction et la conclusion semblent avoir été rédigées 
pour la circonstance.

<div class="p"><!----></div>

<center>Livre I<br />
Le savant et la science
</center>

<div class="p"><!----></div>
Le chapitre I (Le choix des faits) reprend la préface de l'édition 
américaine de <i>La valeur de la science&nbsp;</i>: "The Choice of 
Facts", <i>The Value of Science</i>, texte traduit en anglais par 
G. B. Halsted, New-York, 1907. Cette préface fut 
publiée également en 1909 dans la revue philosophique américaine <i>The 
Monist</i>&nbsp;: "The Choice of Facts", <i>The Monist</i> <b>19</b> (avril 1909), 
pp. 231-239. Il ne semble pas y avoir de différences notables 
entre les deux textes.<br />
Le chapitre II (L'avenir des mathématiques) reprend une conférence 
faite au Congrès International de Mathématiques de Rome en 
1908. Elle fut publiée cette même année dans diverses revues 
sous le même titre&nbsp;: "L'avenir des mathématiques", <i>Atti 
IV Congr. Internaz. Matematici</i><i>, Roma, 11 Aprile 1908</i>, pp. 
167-182&nbsp;; <i>Bulletin des sciences mathématiques</i>, 2e 
série, <b>32</b>, pp. 168-190&nbsp;; <i>Rendiconti del Circolo matematico 
di Palermo</i> <b>16</b>, pp. 162-168&nbsp;; <i>Revue gén</i><i>é</i><i>rale 
des sciences pures et appliquées</i> <b>19</b>, pp. 930-939&nbsp;; <i>Scientia 
(</i><i>Rivista di Scienza</i><i>)</i> <b>2</b>, pp. 1-23. Le chapitre diffère 
quelque peu du texte original, puisque Poincaré supprime quelques sections relativement 
techniques (entre autres les sections sur les "Équations aux 
dérivées partielles", sur les "Les fonctions abéliennes" 
ou sur la "Théorie des groupes").

<div class="p"><!----></div>
Le chapitre III (L'invention mathématique) est une reprise 
d'un article homonyme publié en 1908 dans plusieurs revues&nbsp;: 
"L'invention mathématique", <i>L'enseignement mathématique</i> <b>10</b> (1908), 
pp. 357-371&nbsp;; <i>Bulletin de l'Institut général de psychologie</i> <b>8</b> (1908), 
pp. 175-187&nbsp;; <i>Revue du mois</i> <b>6</b> (1908), pp. 9-21&nbsp;; <i>Revue 
g</i><i>é</i><i>nérale des sciences pures et appliquées</i> <b>19</b> (1908), 
pp. 521-526. Par ailleurs, ce texte fut publié dans le livre 
de Fehr, H., <i>Enquête de L'enseignement mathématique 
sur la méthode de travail des math</i><i>é</i><i>maticiens</i>, Paris 
/ Genève, Gauthier-Villars / Georg &amp; Cie, 1912, pp. 123-137. 
Il ne semble pas y avoir de différences notables entre l'article 
et le chapitre.

<div class="p"><!----></div>
Le chapitre IV (Le hasard) reprend un article publié dans la <i>Revue 
du mois</i> en 1907&nbsp;: "Le hasard", <i>Revue du mois</i> <b>3</b> (1907), 
pp. 257-276. Ce chapitre ne modifie pas de manière significative 
l'article original.

<div class="p"><!----></div>

<center>Livre II<br />
Le raisonnement mathématique
</center>

<div class="p"><!----></div>
Le chapitre I (La relativité de l'espace) constitue une reprise 
de l'article du même nom publié en 1907 dans l'<i>Année 
psycholog</i><i>i</i><i>que&nbsp;</i>: "La relativité de l'espace", <i>Année 
psychologique</i> <b>13</b> (1907), pp. 1-17. L'article est reproduit 
intégralement dans le chapitre, sans changement apparent.<br />
Le chapitre II (Les définitions mathématiques et l'enseignement) 
reprend un article de 1904 intitulé "Les définitions générales 
en mathématiques". Il fut publié deux reprises&nbsp;: "Les définitions 
générales en mathématiques", <i>in</i> Conférences du Musée 
pédagogique (Collectif), <i>L'enseignement des sciences mathématiques 
et des sciences physiques</i>, chapitre 1, (Paris&nbsp;: Imprimerie Nationale) 
pp. 1-28&nbsp;; <i>L'enseignement mathématique</i> <b>6</b>, pp. 257-283. 
Le chapitre donne une version quelque peu allégée de l'article 
original puisque les sections sur le calcul différentiel et 
sur le calcul intégral n'y apparaissent pas.<br />
Entre 1905 et 1906, Poincaré publia dans la <i>Revue de mét</i><i>a</i><i>physique 
et de morale</i> trois articles sous le titre "Les mathématiques 
et la logique". Le contenu de ces trois textes se retrouve dans 
les chapitres III, IV et V de <i>Science et méthode</i>, mais 
avec dans le désordre et avec de multiples modifications. Nous 
nous contentons donc de mentionner les origines de ces chapitres, 
sans entrer dans le détail de leur composition. Pour une analyse 
de ce problème nous renvoyons au livre de Gerhard Heinzmann, <i>Poincaré</i><i>, Russell</i><i>, Ze</i><i>r</i><i>melo</i> <i>et Peano</i><i>, textes de la discussion (1906-1912) sur 
les fond</i><i>e</i><i>ments des mathématiques&nbsp;: des antinomies à 
la prédicativité</i>. (Paris&nbsp;: Blanchard), pp. 11-53.<br />
Le chapitre III (Les mathématiques et la logique) reproduit, 
avec quelques coupes, le début d'un article homonyme publié 
en 1905 dans la <i>Revue de métaphysique et de morale&nbsp;</i>: "Les 
mathématiques et la logique", <i>Revue de métaphysique et 
de morale</i> <b>14</b> (1905), pp. 294-317.<br />
Le chapitre IV (Les logiques nouvelles) reprend d'abord la fin 
de l'article précédent&nbsp;: "Les mathématiques et la logique", <i>Revue 
de métaphysique et de morale</i> <b>14</b> (1905), pp. 294-317. Il 
reproduit ensuite une partie de l'article de 1906 du même nom&nbsp;: 
"Les mathématiques et la logique", <i>Revue de métaphysique 
et de morale</i> <b>14</b> (1906), pages 17-34. Le changement d'article 
intervient au niveau de la section VI consacrée à "La logique 
de Hilbert" (page 179 de l'édition originale de <i>Science 
et m</i><i>é</i><i>thode</i>).<br />
Le chapitre V (Les derniers efforts des logisticiens) semble 
emprunter son contenu au second article publié en 1906 dans 
la <i>R</i><i>e</i><i>vue de métaphysique et de morale</i> sous le titre 
"Les mathématiques et la logique"&nbsp;: "Les mathématiques et 
la logique", <i>Revue de mét</i><i>a</i><i>physique et de morale</i> <b>14</b> (1906), 
pp. 294-317

<div class="p"><!----></div>

<center>Livre III<br />
La mécanique nouvelle
</center>

<div class="p"><!----></div>
Les trois chapitres reproduisent un seul et même article publié 
en 1908 dans la <i>Revue générale des sciences pures et 
appliquées&nbsp;</i>: il s'agit de "La dynamique de l'électron", <i>Revue 
générale des sciences pures et appliquées</i> <b>19</b> (1908), 
pages 386-402. Cet article reprend sous une forme largement simplifiée 
les résultats exposés dans deux articles du même titre 
en 1905 et 1906&nbsp;: d'une part, "Sur la dynamique de l'électron", <i>Comptes-rendus 
de l'Académie des Sciences</i> <b>140</b> (1905), pp. 1504-1508&nbsp;; d'autre 
part, "Sur la dynamique de l'électron", <i>Rendiconti del 
Circolo matematico di Palermo</i> <b>21</b> (1906), pp. 129-176. <i>Œuvres</i>, 
tome <b>IX</b>, pp. 494-550.<br />
Le chapitre I (La mécanique et le radium) emprunte son contenu 
au début de l'article original. On ne décèle pas de modifications 
notables.<br />
Le chapitre II (La mécanique et l'optique) emprunte son contenu 
à la suite de l'article d'origine, à partir de la section 
consacrée à "L'aberration". Quelques changements affectent 
cette section, ainsi que les sections sur "Le principe de relativité" 
et sur "Le principe de l'inertie" (principalement des disparitions 
de figures et de paragraphes).<br />
Le chapitre III (La mécanique nouvelle et l'astronomie), enfin, 
tire son contenu de la fin de l'article, à partir de la section 
XIII consacrée à "La gravitation". Certaines formules mathématiques 
complexes y sont supprimées.

<div class="p"><!----></div>

<center>Livre IV<br />
La science astronomique
</center>

<div class="p"><!----></div>
Le chapitre I (La voie lactée et la théorie des gaz) constitue 
une reprise de l'article du même nom publié en 1906&nbsp;: "La 
voie lactée et la théorie des gaz", <i>Bulletin de la Société 
astronomique de France</i> <b>20</b> (1906), pp. 153-165. Les changements 
y sont mineurs, si ce n'est que les illustrations agrémentant 
l'article original n'y apparaissent pas.
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mo>*</mo></mrow>
</msup>
</mrow></math><a href="#tthFtNtAAB" name="tthFrefAAB">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a><br />
Le chapitre II (La géodésie française) reprend le texte 
d'une conférence prononcée à la Séance des Cinq Académies 
le 25 octobre 1900. Cette conférence fit l'objet de deux publications 
sous deux titres différents&nbsp;: "La géodésie française", <i>Mémoires 
de l'Institut</i> <b>20</b> (1900), pp. 13-25&nbsp;; "La mesure de la Terre 
et la géodésie française", <i>Bulletin de la Société 
astronomique de France</i> <b>14</b> (1900), pp. 513-521. Le chapitre 
reprend l'article du <i>Bulletin</i> sans changements notable si 
ce n'est quelques aménagements de style. Néanmoins, deux 
illustrations disparaissent&nbsp;: une carte représentant la mesure 
d'un arc du méridien faite par Cassini et une gravure tirée d'un livre sur la mesure 
de la Terre.

<div class="p"><!----></div>
Une partie de la frappe a été effectuée par Pierre Édouard 
Bour
et Séverine Hannaire.
 Qu'ils en soient remerciés ici.<br />
Nous avons cru bon de faire apparaître, par des numéros 
entre `&lt;&#62;', la pagination de l'ouvrage original. Les numéros <i>annoncent 
le début d'une nouvelle page</i> (&lt;5&#62; indique par exemple que le 
texte placé <i>après</i> ce signe correspond au contenu de la 
page 5 de l'édition originale). Nous espérons que ce procédé 
de renvoi n'alourdira pas trop la présentation de cette édition.<br />
Bonne lecture... 

<div class="p"><!----></div>

<div align="right">Laurent Rollet
</div>

<div class="p"><!----></div>
<br /><br /><b>Science et Méthode</b>

<div class="p"><!----></div>

<h1>Table des matières </h1>

<h2>Introduction</h2>

<div class="p"><!----></div>
Je réunis ici diverses études qui se rapportent plus ou moins 
directement à des questions de méthodologie scientifique. 
La méthode scientifique consiste à observer et à expérimenter&nbsp;; 
si le savant disposait d'un temps infini, il n'y aurait qu'à 
lui dire&nbsp;: "Regardez et regardez bien"&nbsp;; mais, comme il n'a pas 
le temps de tout regarder et surtout de tout bien regarder, et 
qu'il vaut mieux ne pas regarder que de mal regarder, il est 
nécessaire qu'il fasse un choix. La première question est 
donc de savoir comment il doit faire ce choix. Cette question 
se pose au physicien comme à l'historien&nbsp;; elle se pose également 
au mathématicien, et les principes qui doivent les guider les 
uns et les autres ne sont pas sans analogie. Le savant s'y conforme 
instinctivement, et on peut, en réfléchissant sur ces principes, 
présager de ce que peut être l'avenir des mathématiques. &lt;2&#62;<br />
On s'en rendra mieux compte encore si l'on observe le savant à 
l'œuvre et tout d'abord il faut connaître le mécanisme 
psychologique de l'invention et, en particulier, celle de l'invention 
mathématique. L'observation des procédés de travail du 
mathématicien est particulièrement instructive pour le psychologue.<br />
Dans toutes les sciences d'observation, il faut compter avec 
les erreurs dues aux imperfections de nos sens et de nos instruments. 
Heureusement, on peut admettre que, dans certaines conditions, 
ces erreurs se compensent en partie, de façon à disparaître 
dans les moyennes&nbsp;; cette compensation est due au hasard. Mais 
qu'est-ce que le hasard&nbsp;? Cette notion est difficile à justifier 
et même à définir&nbsp;; et pourtant ce que je viens de dire, 
au sujet des erreurs d'observation, montre que le savant ne peut 
s'en passer. Il est donc nécessaire de donner une définition 
aussi précise que possible de cette notion si indispensable 
et si insaisissable.

<div class="p"><!----></div>
Ce sont là des généralités qui s'appliquent en somme 
à toutes les sciences&nbsp;; et par exemple le mécanisme de l'invention 
mathématique ne diffère pas sensiblement du mécanisme de 
l'invention en général. J'aborde ensuite des questions qui 
se rapportent plus particulièrement à certaines sciences 
spéciales et d'abord aux mathématiques pures.

<div class="p"><!----></div>
Je suis obligé, dans les chapitres qui leur sont consacrés, 
de traiter des sujets un peu plus abstraits. Je dois d'abord 
parler de la notion d'espace&nbsp;; tout le monde sait que l'espace 
est relatif, ou plutôt tout le monde le dit, mais que de personnes 
pensent encore &lt;3&#62; comme si elles le croyaient absolu&nbsp;; il suffit 
cependant de réfléchir un peu pour apercevoir à quelles 
contradictions elles sont exposées.<br />
Les questions d'enseignement ont leur importance, d'abord par 
elles-mêmes, ensuite parce que, réfléchir sur la meilleure 
manière de faire pénétrer des notions nouvelles dans les 
cerveaux vierges, c'est en même temps réfléchir sur la 
façon dont ces notions ont été acquises par nos ancêtres, 
et par conséquent sur leur véritable origine, c'est-à-dire 
au fond sur leur véritable nature. Pourquoi les enfants ne 
comprennent-ils rien le plus souvent aux définitions qui satisfont 
les savants&nbsp;? Pourquoi faut-il leur en donner d'autres&nbsp;? C'est 
la question que je me pose dans le chapitre suivant et dont la 
solution pourrait, je crois, suggérer d'utiles réflexions 
aux philosophes qui s'occupent de la logique des sciences. <br />
D'autre part, bien des géomètres croient qu'on peut réduire 
les mathématiques aux règles de la logique formelle. Des 
efforts inouïs ont été tentés dans ce sens&nbsp;; pour y parvenir, 
on n'a pas craint, par exemple, de renverser l'ordre historique 
de la genèse de nos conceptions et on a cherché à expliquer 
le fini par l'infini. Je crois être parvenu, pour tous ceux 
qui aborderont le problème sans parti pris, à montrer qu'il 
y a une illusion décevante. J'espère que le lecteur comprendra 
l'importance de la question et me pardonnera l'aridité des pages 
que j'ai dû y consacrer. 

<div class="p"><!----></div>
Les derniers chapitres relatifs à la mécanique et à l'astronomie 
seront d'une lecture plus facile. &lt;4&#62;

<div class="p"><!----></div>
La mécanique semble sur le point de subir une révolution 
complète. Les notions qui paraissaient le mieux établies 
sont battues en brèche par de hardis novateurs. Mais il y a 
intérêt à faire connaître leurs doctrines, et c'est ce 
que j'ai cherché à faire. J'ai suivi le plus possible l'ordre 
historique&nbsp;; car les nouvelles idées sembleraient trop étonnantes 
si on ne voyait comment elles ont pu prendre naissance.<br />
L'astronomie nous offre des spectacles grandioses et soulève 
de gigantesques problèmes. On ne peut songer à leur appliquer 
directement la méthode expérimentale&nbsp;; nos laboratoires sont 
trop petits. Mais l'analogie avec les phénomènes que ces 
laboratoires nous permettent d'atteindre peut néanmoins guider 
l'astronome. La Voie Lactée, par exemple, est un ensemble de 
Soleils dont les mouvements semblent d'abord capricieux. Mais 
cet ensemble ne peut-il être comparé à celui des molécules 
d'un gaz dont la théorie cinétique des gaz nous a fait connaître 
les propriétés&nbsp;? C'est ainsi que, par une voie détournée, 
la méthode du physicien peut venir en aide à l'astronome.<br />
Enfin j'ai voulu faire en quelques lignes l'histoire du développement 
de la géodésie française&nbsp;; j'ai montré au prix de quels 
efforts persévérants, souvent de quels dangers, les géodésiens 
nous ont procuré les quelques notions que nous possédons 
sur la figure de la Terre. Est-ce bien là une question &lt;5&#62; 
de méthode&nbsp;? Oui, sans doute, cette histoire nous enseigne 
en effet de quelles précautions il faut entourer une entreprise 
scientifique sérieuse et ce qu'il faut de temps et de peines 
pour conquérir une décimale nouvelle.

<div class="p"><!----></div>

<div align="right"><font size="+2">Livre Premier<br />
Le Savant et la Science</font>
</div>

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre I. Le Choix des Faits</h2>

<div class="p"><!----></div>
Tolstoï explique quelque part pourquoi "la Science 
pour la Science" est à ses yeux une conception absurde. Nous 
ne pouvons connaître <i>tous</i> les faits, puisque leur nombre 
est pratiquement infini. Il faut choisir&nbsp;; dès lors, pouvons-nous 
régler ce choix sur le simple caprice de notre curiosité&nbsp;; 
ne vaut-il pas mieux nous laisser guider par l'utilité, par 
nos besoins pratiques et surtout moraux&nbsp;; n'avons-nous pas mieux 
à faire que de compter le nombre de coccinelles qui existent 
sur notre planète&nbsp;?<br />
Il est clair que le mot utilité n'a pas pour lui le &lt;10&#62; sens 
que lui attribuent les hommes d'affaires, et derrière eux la 
plupart de nos contemporains. Il se soucie peu des applications 
de l'industrie, des merveilles de l'électricité ou de l'automobilisme 
qu'il regarde plutôt comme des obstacles au progrès moral&nbsp;; 
l'utile, c'est uniquement ce qui peut rendre l'homme meilleur. 
<br />
Pour moi, ai-je besoin de le dire, je ne saurais me contenter 
ni de l'un, ni de l'autre idéal&nbsp;; je ne voudrais ni cette ploutocratie 
avide et bornée, ni cette démocratie vertueuse et médiocre, 
uniquement occupée à tendre la joue gauche, et où vivraient 
des sages sans curiosité qui, évitant les excès, ne mourraient 
pas de maladie, mais à coup sûr mourraient d'ennui. Mais 
cela, c'est une affaire de goût et ce n'est pas ce point que 
je veux discuter.<br />
La question n'en subsiste pas moins, et elle doit retenir notre 
attention&nbsp;; si notre choix ne peut être déterminé que par 
le caprice ou par l'utilité immédiate, il ne peut y avoir 
de science pour la science, ni par conséquent de science. Cela 
est-il vrai&nbsp;? Qu'il faille faire un choix, cela n'est pas contestable&nbsp;; 
quelle que soit notre activité, les faits vont plus vite que 
nous, et nous ne saurions les rattraper&nbsp;; pendant que le savant 
découvre un fait, il s'en produit des milliards de milliards 
dans un millimètre cube de son corps. Vouloir faire tenir la 
nature dans la science, ce serait vouloir faire entrer le tout 
dans la partie.

<div class="p"><!----></div>
Mais les savants croient qu'il y a une hiérarchie des faits 
et qu'on peut faire entre eux un choix judicieux&nbsp;; ils ont raison, 
puisque sans cela il n'y aurait pas de science et que la science 
existe. Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que les conquêtes 
de l'industrie qui ont enrichi tant d'hommes pratiques n'auraient 
jamais vu le jour si ces hommes pratiques avaient seuls existé, 
et s'ils n'avaient été devancés par des fous désintéressés 
qui sont morts pauvres, qui ne pensaient jamais à l'utile, 
et qui pourtant avaient un autre guide que leur caprice. 

<div class="p"><!----></div>
C'est que, comme l'a dit Mach, ces fous ont économisé à leurs successeurs 
la peine de penser. Ceux qui auraient travaillé uniquement 
en vue d'une application immédiate n'auraient rien laissé 
derrière eux et, en face d'un besoin nouveau, tout aurait été 
à recommencer. Or, la plupart des hommes n'aiment pas à penser, 
et c'est peut-être un bien, puisque l'instinct les guide, et 
le plus souvent mieux que la raison ne guiderait une pure intelligence, 
toutes les fois du moins qu'ils poursuivent un but immédiat 
et toujours le même&nbsp;; mais l'instinct c'est la routine, et si 
la pensée ne le fécondait pas, il ne progresserait pas plus 
chez l'homme que chez l'abeille ou la fourmi. Il faut donc penser 
pour ceux qui n'aiment pas à penser et, comme ils sont nombreux, 
il faut que chacune de nos pensées soit aussi souvent utile 
que possible, et c'est pourquoi une loi sera d'autant plus précieuse 
qu'elle sera plus générale.

<div class="p"><!----></div>
Cela nous montre comment doit se faire notre choix&nbsp;; les faits 
les plus intéressants sont ceux qui peuvent servir plusieurs 
fois&nbsp;; ce sont ceux qui ont chance de se renouveler. Nous avons 
eu le bonheur de naître dans un monde où il y en a. Supposons 
qu'au lieu de 60 éléments chimiques, nous en ayons 60 milliards, 
qu'ils ne soient pas les uns communs et les autres rares, mais 
qu'ils soient répartis uniformément. Alors, toutes les fois 
que nous ramasserions un nouveau caillou, il y aurait une grande 
probabilité pour qu'il soit formé de quelque substance inconnue&nbsp;; 
tout ce que nous saurions des autres cailloux ne vaudrait rien 
pour lui&nbsp;; devant chaque objet nouveau nous serions comme l'enfant 
qui vient de naître&nbsp;; comme lui nous ne pourrions qu'obéir 
à nos caprices ou à nos besoins&nbsp;; dans un pareil monde, il 
n'y aurait pas de science&nbsp;; peut-être la pensée et même 
la vie y seraient-elles impossibles, puisque l'évolution n'aurait 
pu y développer les instincts conservateurs. Grâce à Dieu, 
il n'en est pas ainsi&nbsp;; comme tous les bonheurs auxquels on est 
accoutumé, celui-là n'est pas apprécié à sa valeur. 
Le biologiste serait tout aussi embarrassé s'il n'y avait que 
des individus et pas d'espèce et si l'hérédité ne faisait 
pas les fils semblables aux pères. 

<div class="p"><!----></div>
Quels sont donc les faits qui ont chance de se renouveler&nbsp;? Ce 
sont d'abord les faits simples. Il est clair que dans un fait 
complexe, mille circonstances sont réunies par hasard, et qu'un 
hasard bien moins vraisemblable encore pourrait seul les réunir 
de nouveau. Mais y a-t-il des faits simples, et s'il y en a, 
comment les reconnaître&nbsp;? Qui nous dit que ce que nous croyons 
simple ne recouvre pas une effroyable &lt;11&#62; complexité&nbsp;? Tout 
ce que nous pouvons dire, c'est que nous devons préférer 
les faits qui <i>paraissent</i> simples à ceux où notre œil 
grossier discerne des éléments dissemblables. Et alors, de 
deux choses l'une, ou bien cette simplicité est réelle, ou 
bien les éléments sont assez intimement mélangés pour 
ne pouvoir être distingués. Dans le premier cas, nous avons 
chance de rencontrer de nouveau ce même fait simple, soit dans 
toute sa pureté, soit entrant lui-même comme élément 
dans un ensemble complexe. Dans le second cas, ce mélange intime 
a également plus de chance de se reproduire qu'un assemblage 
hétérogène&nbsp;; le hasard sait mélanger, il ne sait pas 
démêler, et pour faire avec des éléments multiples un 
édifice bien ordonné dans lequel on distingue quelque chose, 
il faut le faire exprès. Il y a donc peu de chance pour qu'un 
assemblage où on distingue quelque chose se reproduise jamais. 
Il y en a beaucoup au contraire pour qu'un mélange qui semble 
homogène au premier coup d'œil se renouvelle plusieurs fois. 
Les faits qui paraissent simples, même s'ils ne le sont pas, 
seront donc plus facilement ramenés par le hasard.<br />
C'est ce qui justifie la méthode instinctivement adoptée 
par le savant, et ce qui la justifie peut-être mieux encore, 
c'est que les faits fréquents nous paraissent simples, précisément 
parce que nous y sommes habitués.

<div class="p"><!----></div>
Mais où est le fait simple&nbsp;? Les savants ont été le chercher 
aux deux extrémités, dans l'infiniment grand et dans l'infiniment 
petit. L'Astronome l'a &lt;12&#62; trouvé parce que les distances des 
astres sont immenses, si grandes, que chacun d'eux n'apparaît 
plus que comme un point&nbsp;; si grandes que les différences qualitatives 
s'effacent et parce qu'un point est plus simple qu'un corps qui 
a une forme et des qualités. Et, le Physicien, au contraire, 
a cherché le phénomène élémentaire en découpant fictivement 
les corps en cubes infiniment petits, parce que les conditions 
du problème, qui subissent des variations lentes et continues 
quand on passe d'un point du corps à l'autre, pourront être 
regardées comme constantes à l'intérieur de chacun de ces 
petits cubes. De même le Biologiste a été instinctivement 
porté à regarder la cellule comme plus intéressante que 
l'animal entier, et l'événement lui a donné raison, puisque 
les cellules, appartenant aux organismes les plus divers, sont 
plus semblables entre elles, pour qui sait reconnaître leurs 
ressemblances, que ne le sont ces organismes eux-mêmes. Le 
Sociologue est plus embarrassé&nbsp;; les éléments, qui pour 
lui sont des hommes, sont trop dissemblables, trop variables, 
trop capricieux, trop complexes eux-mêmes en un mot&nbsp;; aussi, 
l'histoire ne recommence pas&nbsp;; comment alors choisir le fait intéressant 
qui est celui qui recommence&nbsp;; la méthode, c'est précisément 
le choix des faits, il faut donc se préoccuper d'abord d'inventer 
une méthode, et on en a imaginé beaucoup, parce qu'aucune 
ne s'imposait&nbsp;; chaque thèse de sociologie propose une méthode 
nouvelle que d'ailleurs le nouveau docteur se garde bien d'appliquer, 
de sorte que la sociologie est la science &lt;13&#62; qui possède 
le plus de méthodes et le moins de résultats.

<div class="p"><!----></div>
C'est donc par les faits réguliers qu'il convient de commencer&nbsp;; 
mais dès que la règle est bien établie, dès qu'elle est 
hors de doute, les faits qui y sont pleinement conformes sont 
bientôt sans intérêt, puisqu'ils ne nous apprennent plus 
rien de nouveau. C'est alors l'exception qui devient importante. 
On cessera de rechercher les ressemblances pour s'attacher avant 
tout aux différences, et parmi les différences on choisira 
d'abord les plus accentuées, non seulement parce qu'elles seront 
les plus frappantes, mais parce qu'elles seront les plus instructives. 
Un exemple simple fera mieux comprendre ma pensée&nbsp;; je suppose 
qu'on veuille déterminer une courbe en observant quelques-uns 
de ses points. Le praticien qui ne se préoccuperait que de 
l'utilité immédiate observerait seulement les points dont 
il aurait besoin pour quelque objet spécial&nbsp;; ces points se 
répartiraient mal sur la courbe&nbsp;; ils seraient accumulés 
dans certaines régions, rares dans d'autres, de sorte qu'il 
serait impossible de les relier par un trait continu, et qu'ils 
seraient inutilisables pour d'autres applications. Le savant 
procédera différemment&nbsp;; comme il veut étudier la courbe 
pour elle-même, il répartira également les points à observer 
et dès qu'il en connaîtra quelques-uns, il les joindra par 
un tracé régulier et il possédera la courbe toute entière. 
Mais pour cela comment va-t-il faire&nbsp;? S'il a déterminé un 
point extrême de la courbe, il ne va pas rester tout près 
de cette &lt;14&#62; extrémité, mais il va courir d'abord à l'autre 
bout&nbsp;; après les deux extrémités, le point le plus instructif 
sera celui du milieu, et ainsi de suite.<br />
Ainsi, quand une règle est établie, ce que nous devons rechercher 
d'abord ce sont les cas où cette règle a le plus de chances 
d'être en défaut. De là, entre autres raisons, l'intérêt 
des faits astronomiques, celui du passé géologique&nbsp;; en allant 
très loin dans l'espace, ou bien très loin dans le temps, 
nous pouvons trouver nos règles habituelles entièrement bouleversées&nbsp;; 
et ces grands bouleversements nous aideront à mieux voir ou 
à mieux comprendre les petits changements qui peuvent se produire 
plus près de nous, dans le petit coin de monde où nous sommes 
appelés à vivre et à agir. Nous connaîtrons mieux ce 
coin pour avoir voyagé dans les pays lointains où nous n'avions 
rien faire.<br />
Mais ce que nous devons viser, c'est moins de constater les ressemblances 
et les différences, que de retrouver les similitudes cachées 
sous les divergences apparentes. Les règles particulières 
semblent d'abord discordantes, mais en y regardant de plus près, 
nous voyons en général qu'elles se ressemblent&nbsp;; différentes 
par la matière, elles se rapprochent par la forme, par l'ordre 
de leurs parties. Quand nous les envisagerons de ce biais, nous 
les verrons s'élargir et tendre à tout embrasser. Et voilà 
ce qui fait le prix de certains faits qui viennent compléter 
un ensemble et montrer qu'il est l'image fidèle d'autres ensembles 
connus.

<div class="p"><!----></div>
Je ne puis insister davantage, mais ces quelques &lt;15&#62; mots suffisent 
pour montrer que le savant ne choisit pas au hasard les faits 
qu'il doit observer. Il ne compte pas des coccinelles, comme 
le dit Tolstoï, parce que le nombre de ces animaux, si intéressants 
qu'ils soient, est sujet à de capricieuses variations. Il cherche 
à condenser beaucoup d'expérience et beaucoup de pensées 
sous un faible volume, et c'est pourquoi un petit livre de physique 
contient tant d'expériences passées et mille fois plus d'expériences 
possibles dont on sait d'avance le résultat. <br />
Mais nous n'avons encore envisagé qu'un des côtés de la 
question. Le savant n'étudie pas la nature parce qu'elle est 
utile&nbsp;; il l'étudie parce qu'il y prend plaisir et il y prend 
plaisir parce qu'elle est belle. Si la nature n'était pas belle, 
elle ne vaudrait pas la peine d'être connue, la vie ne vaudrait 
pas la peine d'être vécue. Je ne parle pas ici, bien entendu, 
de cette beauté qui frappe les sens, de la beauté des qualités 
et des apparences&nbsp;; non que j'en fasse fi, loin de là, mais 
elle n'a rien à faire avec la science&nbsp;; je veux parler de cette 
beauté plus intime qui vient de l'ordre harmonieux des parties, 
et qu'une intelligence pure peut saisir. C'est elle qui donne 
un corps, un squelette pour ainsi dire aux chatoyantes apparences 
qui flattent nos sens, et sans ce support, la beauté de ces 
rêves fugitifs ne serait qu'imparfaite parce qu'elle serait 
indécise et toujours fuyante. Au contraire, la beauté intellectuelle 
se suffit à elle-même, et c'est pour elle, plus peut-être 
que pour le bien futur de l'humanité, que le savant se condamne 
à de longs et pénibles travaux. &lt;16&#62;

<div class="p"><!----></div>
C'est donc la recherche de cette beauté spéciale, le sens 
de l'harmonie du monde, qui nous fait choisir les faits les plus 
propres à contribuer à cette harmonie, de même que l'artiste 
choisit, parmi les traits de son modèle, ceux qui complètent 
le portrait et lui donnent le caractère et la vie. Et il n'y 
a pas à craindre que cette préoccupation instinctive et inavouée 
détourne le savant de la recherche de la vérité. On peut 
rêver un monde harmonieux, combien le monde réel le laissera 
loin derrière lui&nbsp;; les plus grands artistes qui furent jamais, 
les Grecs, s'étaient construit un ciel&nbsp;; qu'il est mesquin auprès 
du vrai ciel, du nôtre. 

<div class="p"><!----></div>
Et c'est parce que la simplicité, parce que la grandeur est 
belle, que nous rechercherons de préférence les faits simples 
et les faits grandioses, que nous nous complairons tantôt à 
suivre la course gigantesque des astres, tantôt à scruter 
avec le microscope cette prodigieuse petitesse qui est aussi 
une grandeur, tantôt à rechercher dans les temps géologiques 
les traces d'un passé qui nous attire parce qu'il est lointain. 

<div class="p"><!----></div>
Et l'on voit que le souci du beau nous conduit aux mêmes choix 
que celui de l'utile. Et c'est ainsi également que cette économie 
de pensée, cette économie d'effort, qui est d'après Mach la tendance constante de la science, est une source 
de beauté en même temps qu'un avantage pratique. Les édifices 
que nous admirons sont ceux où l'architecte a su proportionner 
les moyens au but, et où les colonnes semblent porter sans 
efforts et allègrement le poids &lt;17&#62; qu'on leur a imposé, 
comme les gracieuses cariatides de l'Erechthéion.<br />
D'où vient cette concordance&nbsp;? Est-ce simplement que les choses 
qui nous semblent belles sont celles qui s'adaptent le mieux 
à notre intelligence, et que par suite elles sont en même 
temps l'outil que cette intelligence sait le mieux manier&nbsp;? Ou 
bien y a-t-il là un jeu de l'évolution et de la sélection 
naturelle&nbsp;? Les peuples dont l'idéal était le plus conforme 
à leur intérêt bien entendu ont-ils exterminé les autres 
et pris leur place&nbsp;? Les uns et les autres poursuivaient leur 
idéal, sans se rendre compte des conséquences, mais tandis 
que cette recherche menait les uns à leur perte, aux autres 
elle donnait l'empire. On serait tenté de la croire&nbsp;; si les 
Grecs ont triomphé des barbares et si l'Europe, héritière 
de la pensée des Grecs, domine le monde, c'est parce que les 
sauvages aimaient les couleurs criardes et les sons bruyants 
du tambour qui n'occupaient que leurs sens, tandis que les Grecs 
aimaient la beauté intellectuelle qui se cache sus la beauté 
sensible et que c'est celle-là qui fait l'intelligence sûre 
et forte.

<div class="p"><!----></div>
Sans doute un pareil triomphe ferait horreur à Tolstoï et il ne voudrait pas reconnaître qu'il 
puisse être vraiment utile. Mais cette recherche désintéressée 
du vrai pour sa beauté propre est saine aussi et peut rendre 
l'homme meilleur. Je sais bien qu'il y a des mécomptes, que 
le penseur n'y puise pas toujours la sérénité qu'il devrait 
y trouver, et même qu'il y a des savants qui ont très mauvais 
caractère. &lt;18&#62; 

<div class="p"><!----></div>
Doit-on dire pour cela qu'il faut abandonner la science et n'étudier 
que la morale&nbsp;? 

<div class="p"><!----></div>
Eh quoi, pense-t-on que les moralistes eux-mêmes sont irréprochables 
quand ils sont descendus de leur chaire&nbsp;? &lt;19&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre II. L'Avenir des Mathématiques</h2>

<div class="p"><!----></div>
Pour prévoir l'avenir des mathématiques, la vraie méthode 
est d'étudier leur histoire et leur état présent.

<div class="p"><!----></div>
N'est-ce pas là, pour nous autres mathématiciens, un procédé 
en quelque sorte professionnel&nbsp;? Nous sommes accoutumés à <i>extr</i><i>a</i><i>poler</i>, 
ce qui ce qui est un moyen de déduire l'avenir du passé et 
du présent, et comme nous savons bien ce qu'il vaut, nous ne 
risquons pas de nous faire illusion sur la portée des résultats 
qu'il nous donne.<br />
Il a eu autrefois des prophètes de malheur. Ils répétaient 
volontiers que tous les problèmes susceptibles d'être résolus 
l'avaient été déjà, et qu'après eux il n'y aurait plus 
qu'à glaner. Heureusement l'exemple du passé nous rassure. 
Bien des fois déjà on a cru avoir résolu tous les problèmes, 
ou, tout au moins, avoir fait l'inventaire de ceux qui comportent 
une solution. Et puis le sens du mot solution s'est élargi, 
les problèmes insolubles sont devenus les &lt;20&#62; plus intéressants 
de tous et d'autres problèmes se sont posés auxquels on n'avait 
pas songé. Pour les Grecs, une bonne solution était celle 
qui n'emploie que la règle et le compas&nbsp;; ensuite, cela a été 
celle qu'on obtient par l'extraction de radicaux, puis celle où 
ne figurent que des fonctions algébriques ou logarithmiques. 
Les pessimistes se trouvaient ainsi toujours débordés, toujours 
forcés de reculer, de sorte qu'à présent je crois bien 
qu'il n'y en a plus.<br />
Mon intention n'est donc pas de les combattre puisqu'ils sont 
morts&nbsp;; nous savons bien que les mathématiques continueront 
à se développer, mais il s'agit de savoir dans quel sens. 
On me répondra ,,dans tous les sens" et cela est vrai en partie&nbsp;; 
mais si cela était tout-à-fait vrai, cela deviendrait un 
peu effrayant. Nos richesses ne tarderaient pas à devenir encombrantes 
et leur accumulation produirait un fatras aussi impénétrable 
que l'était pour l'ignorant la vérité inconnue.

<div class="p"><!----></div>
L'historien , le physicien lui-même, doivent faire un choix 
entre les faits&nbsp;; le cerveau du savant, qui n'est qu'un coin de 
l'univers, ne pourra jamais contenir l'univers tout entier&nbsp;; de 
sorte que, parmi les faits innombrables que la nature nous offre, 
il en est qu'on laissera de côté et d'autres qu'on retiendra. 
Il en est de même, <i>a fortiori</i>, en mathématiques&nbsp;; le mathématicien, 
lui non plus, ne peut conserver pêle-mêle tous les faits 
qui se présentent à lui&nbsp;; d'autant plus que ces faits c'est 
lui, j'allais dire c'est son caprice, qui les crée. C'est lui 
qui construit de &lt;21&#62; toutes pièces une combinaison nouvelle 
en en rapprochant les éléments&nbsp;; ce n'est pas en général 
la nature qui la lui apporte toute faite.<br />
Sans doute il arrive quelquefois que le mathématicien aborde 
un problème pour satisfaire à un besoin de la physique&nbsp;; 
que le physicien ou l'ingénieur lui demandent de calculer un 
nombre en vue d'une application. Dira-t-on que, nous autres géomètres, 
nous devons nous borner à attendre les commandes, et, au lieu 
de cultiver notre science pour notre plaisir, n'avoir d'autre 
souci que de nous accommoder au goût de la clientèle&nbsp;? Si 
les mathématiques n'ont d'autre objet que de venir en aide à 
ceux qui étudient la nature, c'est de ces derniers que nous 
devons attendre le mot d'ordre. Cette façon de voir est-elle 
légitime&nbsp;? Certainement non&nbsp;; si nous n'avions pas cultivé 
les sciences exactes pour elles-mêmes, nous n'aurions pas créé 
l'instrument mathématique, et le jour où serait venu le mot 
d'ordre du physicien, nous aurions été désarmés.

<div class="p"><!----></div>
Les physiciens non plus n'attendent pas, pour étudier un phénomène, 
que quelque besoin urgent de la vie matérielle leur en ait 
fait une nécessité, et ils ont bien raison&nbsp;; si les savants 
du XVIII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle avaient délaissé l'électricité, parce 
qu'elle n'aurait à leurs yeux qu'une curiosité sans intérêt 
pratique, nous n'aurions au XX
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle ni télégraphie, 
ni électrochimie, ni électrotechnique. Les physiciens, forcés 
de choisir, ne sont donc pas guidés dans leur choix uniquement 
par l'utilité. Comment donc font-ils pour choisir entre les 
faits naturels&nbsp;? Nous l'avons &lt;22&#62; expliqué dans le chapitre 
précédent&nbsp;; les faits qui les intéressent ce sont ceux 
qui peuvent conduire à la découverte d'une loi&nbsp;; ce sont donc 
ceux qui sont analogues à beaucoup d'autres faits, qui ne nous 
apparaissent pas comme isolés, mais comme étroitement groupés 
avec d'autres. Le fait isolé frappe tous les yeux, ceux du 
vulgaire comme ceux du savant. Mais ce que le vrai physicien 
seul sait voir, c'est le lien qui unit plusieurs faits dont l'analogie 
est profonde, mais cachée. L'anecdote de la pomme de Newton n'est probablement pas vraie, mais elle est 
symbolique&nbsp;; parlons-en donc comme si elle était vraie. Eh 
bien, nous devons croire qu'avant Newton
Newton, Sir Isaac&nbsp;: bien des hommes avaient vu tomber des pommes&nbsp;: 
aucun n'avait rien su en conclure. Les faits seraient stériles 
s'il n'y avait des esprits capables de choisir entre eux en discernant 
ceux derrière lesquels il se cache quelque chose et de reconnaître 
ce qui se cache derrière, des esprits qui, sous le fait brut, 
sentiront l'âme du fait.<br />
En mathématiques nous faisons tout-à-fait la même chose&nbsp;; 
des éléments variés dont nous disposons, nous pouvons faire 
sortir des millions de combinaisons différentes&nbsp;; mais une 
de ces combinaisons, tant qu'elle est isolée, est absolument 
dépourvue de valeur&nbsp;; nous nous sommes souvent donné beaucoup 
de peine pour la construire, mais cela ne sert absolument à 
rien, si ce n'est peut-être à donner un sujet de devoir pour 
l'enseignement secondaire. Il en sera tout autrement le jour 
où cette combinaison prendra place dans une classe de &lt;23&#62; 
combinaisons analogues et où nous aurons remarqué cette analogie&nbsp;; 
nous ne serons plus en présence d'un fait, mais d'une loi. Et, 
ce jour-là, le véritable inventeur, ce ne sera pas l'ouvrier 
qui aura patiemment édifié quelques-unes unes de ces combinaisons, 
ce sera celui qui aura mis en évidence leur parenté. Le premier 
n'aura vu que le fait brut, l'autre seul aura senti l'âme du 
fait. Souvent, pour affirmer cette parenté, il lui aura suffi 
d'inventer un mot nouveau, et ce mot aura été créateur&nbsp;; 
l'histoire de la science nous fournirait une foule d'exemples 
qui sont familiers à tous.<br />
Le célèbre philosophe viennois Mach a dit que le rôle de la Science est de produire 
l'économie de pensée, de même que la machine produit l'économie 
d'effort. Et cela est très juste. Le sauvage calcule avec ses 
doigts ou en assemblant de petits cailloux. En apprenant aux 
enfants la table de multiplication, nous leur épargnons pour 
plus tard d'innombrables manœuvres de cailloux. Quelqu'un autrefois 
a reconnu, avec des cailloux ou autrement, que 6 fois 7 font 
42 et il a eu l'idée de noter le résultat, et c'est pour cela 
que nous n'avons pas besoin de recommencer. Celui-là n'a pas 
perdu son temps si même il ne calculait que pour son plaisir&nbsp;; 
son opération ne lui a pris que deux minutes, elle en aurait 
exigé deux milliards, si un milliard d'hommes avait dû la 
recommencer après lui.

<div class="p"><!----></div>
L'importance d'un fait se mesure donc à son rendement, c'est-à-dire 
à la quantité de pensée qu'elle nous permet d'économiser. &lt;24&#62;

<div class="p"><!----></div>
En physique, les faits à grand rendement sont ceux qui rentrent 
dans une loi très générale, parce qu'ils permettent d'en 
prévoir un très grand nombre d'autres, et il n'en est pas 
autrement en mathématiques. Je me suis à un calcul compliqué 
et suis arrivé péniblement à un résultat&nbsp;; je ne serai 
pas payé de ma peine si je ne suis devenu par là capable 
de prévoir les résultats d'autres calculs analogues et de 
les diriger à coup sûr en évitant les tâtonnements auxquels 
j'ai dû me résigner la première fois. Je n'aurais pas perdu 
mon temps, au contraire, si ces tâtonnements mêmes ont fini 
par me révéler l'analogie profonde du problème que je viens 
de traiter avec une classe beaucoup plus étendue d'autres problèmes&nbsp;; 
s'ils m'en ont montré à la fois les ressemblances et les différences, 
si en un mot ils m'ont fait entrevoir la possibilité d'une généralisation. 
Ce n'est pas alors un résultat nouveau que j'aurais acquis, 
c'est une force nouvelle.

<div class="p"><!----></div>
Une formule algébrique qui nous donne la solution d'un type 
de problèmes numériques, pourvu que l'on remplace à la 
fin les lettres par des nombres, est l'exemple simple qui se 
présente tout d'abord à l'esprit. Grâce à elle un seul 
calcul algébrique nous épargne la peine de recommencer sans 
cesse de nouveaux calculs numériques. Mais ce n'est là qu'un 
exemple grossier&nbsp;; tout le monde sent qu'il y a des analogies 
qui ne peuvent s'exprimer par une formule et qui sont les plus 
précieuses.

<div class="p"><!----></div>
Si un résultat nouveau a du prix, c'est quand en reliant des 
éléments connus depuis longtemps, mais &lt;25&#62; jusque-là épars 
et paraissant étrangers les uns aux autres, il introduit subitement 
l'ordre là où régnait l'apparence du désordre. Il nous 
permet alors de voir d'un coup d'œil chacun de ces éléments 
et la place qu'il occupe dans l'ensemble. Ce fait nouveau non 
seulement est précieux par lui-même, mais lui seul donne 
leur valeur à tous les faits anciens qu'il relie. Notre esprit 
est infirme comme le sont nos sens&nbsp;; il se perdrait dans la complexité 
du monde si cette complexité n'était harmonieuse, il n'en 
verrait que les détails à la façon d'un myope et il serait 
forcé d'oublier chacun de ces détails avant d'examiner le 
suivant, parce qu'il serait incapable de tout embrasser. Les 
seuls faits dignes de notre attention sont ceux qui introduisent 
de l'ordre dans cette complexité et la rende ainsi accessible.<br />
Les mathématiciens attachent une grande importance à l'élégance 
de leurs méthodes et de leurs résultats&nbsp;; ce n'est pas là 
du pur dilettantisme. Qu'est-ce qui nous donne en effet dans 
une solution, dans une démonstration, le sentiment de l'élégance&nbsp;? 
C'est l'harmonie des diverses parties, leur symétrie, leur heureux 
balancement&nbsp;; c'est en un mot tout ce qui y met de l'ordre, tout 
ce qui leur donne de l'unité, ce qui nous permet par conséquent 
d'y voir clair et d'en comprendre l'ensemble en même temps que 
les détails. Mais, précisément, c'est là aussi ce qui 
lui donne un grand rendement&nbsp;; en effet, plus nous verrons cet 
ensemble clairement et d'un seul coup d'œil, mieux nous apercevrons 
ses analogies avec d'autres objets voisins, plus par conséquent &lt;26&#62; 
nous aurons de chances de deviner les généralisations possibles. 
L'élégance peut provenir du sentiment de l'imprévu par la 
rencontre inattendue d'objets qu'on n'est pas accoutumé à 
rapprocher&nbsp;; là encore elle est féconde, puisqu'elle nous 
dévoile ainsi des parentés jusque-là méconnues&nbsp;; elle 
est féconde même quand elle ne résulte que du contraste 
entre la simplicité des moyens et la complexité du problème 
posé&nbsp;; elle nous fait alors réfléchir à la raison de 
ce contraste et le plus souvent elle nous fait voir que cette 
raison n'est pas le hasard et qu'elle se trouve dans quelque loi 
insoupçonnée. En un mot, le sentiment de l'élégance mathématique 
n'est autre chose que la satisfaction due à je ne sais quelle 
adaptation entre la solution que l'on vient de découvrir et 
les besoins de notre esprit, et c'est à cause de cette adaptation 
même que cette solution peut être pour nous un instrument. 
Cette satisfaction esthétique est par suite liée à l'économie 
de pensée. C'est encore la comparaison de l'Erechthéion qui 
me vient à l'esprit, mais je ne veux pas la resservir trop 
souvent. 

<div class="p"><!----></div>
C'est pour la même raison que, quand un calcul un peu long 
nous a conduits à quelque résultat simple et frappant, nous 
ne sommes pas satisfaits tant que nous n'avons pas montré que 
nous aurions <i>pu prévoir</i>, sinon ce résultat tout entier, 
du moins ses traits les plus caractéristiques. Pourquoi&nbsp;? Qu'est-ce 
qui nous empêche de nous contenter d'un calcul qui nous a appris, 
semble-t-il, tout ce que nous désirions savoir&nbsp;? C'est parce 
que, dans des cas analogues &lt;27&#62;, le long calcul ne pourrait 
pas resservir, et qu'il n'en est pas de même du raisonnement 
souvent à demi intuitif qui aurait pu nous permettre de prévoir. 
Ce raisonnement étant court, on en voit d'un seul coup toutes 
les parties, de sorte qu'on aperçoit immédiatement tout ce 
qu'il y faut changer pour l'adapter à tous les problèmes de 
même nature qui peuvent se présenter. Et puisqu'il nous permet 
de prévoir si la solution de ces problèmes sera simple, il 
nous montre tout au moins si le calcul mérite d'être entrepris.

<div class="p"><!----></div>
Ce que nous venons de dire suffit pour montrer combien il serait 
vain de chercher à remplacer par un procédé mécanique 
quelconque la libre initiative du mathématicien. Pour obtenir 
un résultat qui ait une valeur réelle, il ne suffit pas de 
mettre les choses en ordre&nbsp;; ce n'est pas seulement l'ordre, c'est 
l'ordre inattendu qui vaut quelque chose. La machine peut mordre 
sur le fait brut, l'âme du fait lui échappera toujours.<br />
Depuis le milieu du siècle dernier, les mathématiciens sont 
de plus en plus soucieux d'atteindre à l'absolue rigueur&nbsp;; ils 
ont bien raison et cette tendance s'accentuera de plus en plus. 
En mathématiques la rigueur n'est pas tout, mais sans elle 
il n'y a rien&nbsp;; une démonstration qui n'est pas rigoureuse, 
c'est le néant. je crois que personne ne contestera cette vérité. 
Mais si on la prenait trop à la lettre, on serait amené à 
conclure qu'avant 1820, par exemple, il n'y avait pas de mathématiques&nbsp;; 
ce &lt;28&#62; serait manifestement excessif&nbsp;; les géomètres de ce 
temps sous-entendaient volontiers ce que nous expliquons par 
de prolixes discours&nbsp;; cela ne veut pas dire qu'ils ne le voyaient 
pas du tout&nbsp;; mais ils passaient là-dessus trop rapidement, 
et pour le bien voir, il aurait fallu qu'ils prissent la peine 
de le dire.<br />
Seulement est-il toujours nécessaire de le dire tant de fois&nbsp;; 
ceux qui les premiers se sont préoccupés avant tout de la 
rigueur nous ont donné des raisonnements que nous pouvons essayer 
d'imiter&nbsp;; mais si les démonstrations de l'avenir doivent être 
bâties sur ce modèle, les traités de mathématiques vont 
devenir bien longs&nbsp;; et si je crains les longueurs, ce n'est pas 
seulement parce que je redoute l'encombrement des bibliothèques, 
mais parce que je crains qu'en s'allongeant, nos démonstrations 
perdent cette apparence d'harmonie dont j'ai expliqué tout à 
l'heure le rôle utile.

<div class="p"><!----></div>
C'est à l'économie de pensée que l'on doit viser, ce n'est 
donc pas assez de donner des modèles à imiter. Il faut qu'on 
puisse après nous se passer de ces modèles et, au lieu de 
répéter un raisonnement déjà fait, le résumer en quelques 
lignes. Et c'est à quoi l'on a déjà réussi quelquefois&nbsp;; 
par exemple il y avait tout un type de raisonnements qui se ressemblaient 
tous et qu'on retrouvait partout&nbsp;; ils étaient parfaitement 
rigoureux, mais ils étaient longs. Un jour on a imaginé le 
mot d'uniformité de la convergence et ce mot seul les a rendus 
inutiles&nbsp;; on n'a plus eu besoin de les répéter puisqu'on 
pouvait &lt;29&#62; les sous-entendre. Les coupeurs de difficultés 
en quatre peuvent donc nous rendre un double service&nbsp;; c'est d'abord 
de nous apprendre à faire comme eux au besoin, mais c'est surtout 
de nous permettre le plus souvent possible de ne pas faire comme, 
sans pourtant rien sacrifier à la rigueur.<br />
Nous venons de voir par un exemple quelle est l'importance des 
mots en mathématiques, mais j'en pourrais citer beaucoup d'autres. 
On ne saurait croire combien un mot bien choisi peut économiser 
de pensée, comme disait Mach. Je ne sais si je n'ai pas déjà dit quelque 
part que la mathématique est l'art de donner le même nom 
à des choses différentes. Il convient que ces choses, différentes 
par la matière, soient semblables par la forme, qu'elles puissent 
pour ainsi dire se couler dans le même moule. Quand le langage 
a été bien choisi, on est tout étonné de voir que toutes 
les démonstrations, faites pour un objet connu, s'appliquent 
immédiatement à beaucoup d'objets nouveaux&nbsp;; on n'a rien à 
y changer, pas même les mots, puisque les noms sont devenus 
les mêmes.

<div class="p"><!----></div>
Un mot bien choisi suffit le plus souvent pour faire disparaître 
les exceptions que comportaient les règles énoncées dans 
l'ancien langage&nbsp;; c'est pour cela qu'on a imaginé les quantités 
négatives, les quantités imaginaires, les points à l'infini, 
que sais-je encore&nbsp;? Et les exceptions, ne l'oublions pas, sont 
pernicieuses, parce qu'elles cachent les lois.<br />
Eh bien, c'est l'un des caractères auxquels on &lt;30&#62; reconnaît 
les faits à grand rendement, ce sont ceux qui permettent ces 
heureuses innovations de langage. Le fait brut est alors quelquefois 
sans grand intérêt, on a pu le signaler bien des fois sans 
avoir rendu grand service à la science&nbsp;; il ne prend de valeur 
que le jour où un penseur mieux avisé aperçoit le rapprochement 
qu'il met en évidence et le symbolise par un mot.<br />
Les physiciens, d'ailleurs agissent absolument de même&nbsp;; ils 
ont inventé le mot d'énergie, et ce mot a été prodigieusement 
fécond, parce que lui aussi créait la loi en éliminant 
les exceptions, parce qu'il donnait le même nom à des choses 
différentes par la matière et semblables par la forme.

<div class="p"><!----></div>
Parmi les mots qui ont exercé la plus heureuse influence, je 
signalerai ceux de groupe et d'invariant. Ils nous ont fait apercevoir 
l'essence de bien des raisonnements mathématiques&nbsp;; ils nous 
ont montré dans combien de cas les anciens mathématiciens 
considéraient des groupes sans le savoir, et comment, se croyant 
bien éloignés les uns des autres, ils se trouvaient tout 
à coup rapprochés sans comprendre pourquoi.<br />
Nous dirions aujourd'hui qu'ils avaient envisagé les groupes 
isomorphes. Nous savons maintenant que dans un groupe la matière 
nous intéresse peu, que c'est la forme seule qui importe et 
que quand on connaît bien un groupe, on connaît par cela 
même tous les groupes isomorphes&nbsp;; et grâce à ces mots 
de groupe et d'isomorphisme qui résument en quelques syllabes 
cette règle subtile et la rendent &lt;31&#62; promptement familière 
à tous les esprits, le passage est immédiat et peut se faire 
en économisant tout effort de pensée. L'idée de groupe 
se rattache d'ailleurs à celle de transformation&nbsp;; pourquoi 
attache-t-on tant de prix à l'invention d'une transformation 
nouvelle&nbsp;? Parce que d'un seul théorème elle nous permet d'en 
tirer dix ou vingt&nbsp;; elle a la même valeur qu'un zéro ajouté 
à la droite d'un nombre entier.

<div class="p"><!----></div>
Voilà ce qui a déterminé jusqu'ici le sens du mouvement 
de la science mathématique, et c'est aussi bien certainement 
ce qui le déterminera dans l'avenir. Mais la nature des problèmes 
qui se posent y contribue également. Nous ne pouvons oublier 
quel doit être notre but&nbsp;; selon moi ce but est double&nbsp;; notre 
science combine à la fois à la philosophie et à la physique, 
et c'est pour nos deux voisines que nous travaillons&nbsp;; aussi nous 
avons toujours vu et nous verrons encore les mathématiciens 
marcher dans deux directions opposées.<br />
D'une part, la science mathématique doit réfléchir sur 
elle-même et cela est utile, parce que réfléchir sur elle-même, 
c'est réfléchir sur l'esprit humain qui l'a créée, d'autant 
plus que c'est celle de ses créations pour laquelle il a fait 
le moins d'emprunts au dehors. C'est pourquoi certaines spéculations 
mathématiques sont utiles, comme celles qui visent l'étude 
des postulats, des géométries inaccoutumées, des fonctions 
à allures étranges. Plus ces spéculations s'écarteront 
des conceptions les plus communes, et par conséquent de la 
nature &lt;32&#62; et des applications, mieux elles nous montreront 
ce que l'esprit humain peut faire, quand il se soustrait de plus 
en plus à la tyrannie du monde extérieur, mieux par conséquent 
elles nous le feront connaître en lui-même.

<div class="p"><!----></div>
Mais c'est du côté opposé, du côté de la nature, qu'il 
faut diriger le gros de notre armée.

<div class="p"><!----></div>
Là nous rencontrons le physique ou l'ingénieur qui nous disent&nbsp;: 
"Pourriez-vous m'intégrer cette équation différentielle, 
j'en aurai besoin d'ici à huit jours en vue de telle construction 
qui doit être terminée pour telle date". "Cette équation, 
répondons-nous, ne rentre pas dans l'un des types intégrables, 
vous savez qu'il n'y en a pas beaucoup". "Oui, je le sais, mais 
alors à quoi servez-vous&nbsp;?". Le plus souvent, il suffirait 
de s'entendre&nbsp;; l'ingénieur, en réalité, n'a pas besoin de 
l'intégrale en termes finis&nbsp;; il a besoin de connaître l'allure 
générale de la fonction intégrale, ou simplement il voudrait 
un certain chiffre qui se déduirait facilement de cette intégrale 
si on la connaissait. Ordinairement on ne la connaît pas, 
mais on pourrait calculer ce chiffre sans elle, si on savait 
au juste de quel chiffre l'ingénieur a besoin et avec quelle 
approximation.<br />
Autrefois, on ne considérait une équation comme résolue 
que quand on en avait exprimé la solution à l'aide d'un nombre 
fini de fonctions connues&nbsp;; mais cela n'est possible qu'une fois 
sur cent à peine. Ce que nous pouvons toujours faire, ou plutôt 
ce que nous devons toujours chercher à faire, c'est de &lt;33&#62; 
résoudre le problème <i>qualitativement</i> pour ainsi dire, 
c'est-à-dire de chercher à connaître la forme générale 
de la courbe qui représente la fonction inconnue.<br />
Il reste ensuite à trouver la solution <i>quantitative</i> du 
problème&nbsp;; mais si l'inconnue ne peut être déterminée 
par un calcul fini, on peut la représenter toujours par une 
série infinie convergente qui permet de la calculer. Cela peut-il 
être regardé comme une vraie solution&nbsp;? On raconte que Newton communiqua à Leibnitz un anagramme à peu près comme 
ceci&nbsp;: <i>aaaaabbbeeeeii</i>, etc. Leibnitz naturellement, n'y comprit rien 
du tout&nbsp;; mais nous qui avons la clef, nous savons que cet anagramme 
veut dire, en le traduisant dans le langage moderne&nbsp;: "Je sais 
intégrer toutes les équations différentielles", et nous 
sommes amenés à nous dire que Newton avait bien de la chance ou qu'il se faisait 
de singulières illusions. Il voulait dire tout simplement qu'il 
pouvait former (par la méthode des coefficients indéterminés) 
une série de puissances satisfaisant formellement à l'équation 
proposée.

<div class="p"><!----></div>
Une semblable solution aujourd'hui ne nous satisferait plus, 
et cela pour deux raisons&nbsp;; parce que la convergence est trop 
lente et parce que les termes se succèdent sans obéir à 
aucune loi. Au contraire, la série 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&Theta;</mi></mrow></math> nous paraît ne rien 
laisser à désirer, d'abord parce qu'elle converge très vite 
(cela, c'est &lt;34&#62; pour le praticien qui désire avoir son nombre 
le plus promptement possible) et ensuite parce que nous apercevons 
d'un coup d'œil la loi des termes (cela, c'est pour satisfaire 
aux besoins esthétiques du théoricien).

<div class="p"><!----></div>
Mais alors il n'y a plus des problèmes résolus et d'autres 
qui ne le sont pas&nbsp;; il y a seulement des problèmes <i>plus 
ou moins</i> résolus, selon qu'ils le sont par une série de convergence 
plus ou moins rapide, ou régie par une loi plus ou moins harmonieuse. 
Il arrive toutefois qu'une solution imparfaite nous achemine 
vers une solution meilleure. Quelquefois la série de convergence 
est si lente que le calcul est impraticable et qu'on n'a réussi 
qu'à démontrer la possibilité du problème.

<div class="p"><!----></div>
Et alors l'ingénieur trouve cela dérisoire, et il a raison, 
puisque cela ne l'aidera pas à terminer sa construction pour 
la date fiée. Il se préoccupe peu de savoir si cela sera 
utile aux ingénieurs du XXIIème siècle&nbsp;; nous, nous pensons 
autrement et nous sommes quelquefois plus heureux d'avoir économisé 
un jour de travail à nos petits-fils qu'une heure à nos contemporains.

<div class="p"><!----></div>
Quelquefois, en tâtonnant, empiriquement pour ainsi dire, nous 
arrivons à une formule suffisamment convergente. Que voulez-vous 
de plus, nous dit l'ingénieur&nbsp;; et nous, malgré tout, nous 
ne sommes pas satisfaits, nous aurions voulu <i>prévoir</i> cette 
convergence. Pourquoi&nbsp;? Parce que si nous avions su la prévoir 
une fois, nous saurions la prévoir une autre fois. Nous avons 
réussi, c'est peu de choses à nos yeux si nous n'avons sérieusement 
l'espoir de recommencer.

<div class="p"><!----></div>
A mesure que la science se développe, il devient &lt;35&#62; plus 
difficile de l'embrasser tout entière&nbsp;; alors on cherche à 
la couper en morceaux, à se contenter de l'un des ces morceaux&nbsp;; 
en un mot, à se spécialiser. Si l'on continuait dans ce sens, 
ce serait un obstacle fâcheux aux progrès de la Science. 
Nous l'avons dit, c'est par des rapprochements inattendus entre 
ses diverses parties que ses progrès peuvent se faire. Trop 
se spécialiser, ce serait s'interdire ces rapprochements. Espérons 
que des congrès comme ceux de Heidelberg ou de Rome, en nous 
mettant en rapport les uns avec les autres, nous ouvriront des 
vues sur le champ du voisin, nous obligeront à le comparer 
au nôtre, à sortir un peu de notre petit village&nbsp;; ils seront 
ainsi le meilleur remède au danger que je viens de signaler.<br />
Mais je me suis trop attardé à des généralités, il 
est temps d'entrer dans le détail.

<div class="p"><!----></div>
Passons en revue les diverses sciences particulières dont l'ensemble 
forme les mathématiques&nbsp;; voyons ce que chacune d'elles a fait, 
où elle tend et ce qu'on peut en espérer. Si les vues qui 
précèdent sont justes, nous devons voir que les grands progrès 
du passé se sont produits lorsque deux de ces sciences se sont 
rapprochées, lorsqu'on a pris conscience de la similitude de 
leur forme, malgré la dissemblance de leur matière, lorsqu'elles 
se sont modelées l'une sur l'autre, de telle façon que chacune 
d'elles pût profiter des conquêtes de l'autre. Nous devons 
en même temps entrevoir, dans des rapprochements du même 
genre, les progrès de l'avenir. &lt;36&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>L'arithmétique
</center>

<div class="p"><!----></div>
Les progrès de l'arithmétique ont été beaucoup plus lents 
que ceux de l'algèbre et de l'analyse, et il est aisé de comprendre 
pourquoi. Le sentiment de la continuité est un guide précieux 
qui fait défaut à l'arithméticien&nbsp;; chaque nombre entier 
est séparé des autres, il a pour ainsi dire son individualité 
propre&nbsp;; chacun d'eux est une sorte d'exception et c'est pourquoi 
les théorèmes généraux seront plus rares dans la théorie 
des nombres, c'est pourquoi aussi ceux qui existent seront plus 
cachés et échapperont plus longtemps aux chercheurs.

<div class="p"><!----></div>
Si l'arithmétique est en retard sur l'algèbre et sur l'analyse, 
ce qu'elle a de mieux à faire c'est de chercher à se modeler 
sur ces sciences afin de profiter de leur avance. L'arithméticien 
doit donc prendre pour guide les analogies avec l'algèbre. 
Ces analogies sont nombreuses et si, dans bien des cas, elles 
n'ont pas encore été étudiées d'assez près pour devenir 
utilisables, elles sont au moins pressenties depuis longtemps 
et le langage même des deux sciences montre qu'on les a aperçues. 
C'est ainsi qu'on parle de nombres transcendants, et qu'on se 
rend compte ainsi que la classification future des ces nombres 
a déjà pour image la classification des fonctions transcendantes, 
et cependant on ne voit pas encore très bien comment on pourra 
passer d'une classification à l'autre&nbsp;; mais si on l'avait vu, 
cela serait déjà fait, et ce ne serait plus l'œuvre de 
l'avenir. &lt;37&#62;<br />
Le premier exemple qui me vient à l'esprit est la théorie 
des congruences, où l'on trouve un parallélisme parfait avec 
celle des équations algébriques. Certainement, on arrivera 
à compléter ce parallélisme, qui doit subsister par exemple 
entre la théorie des courbes algébriques et celle des congruences 
à deux variables. Et quand les problèmes relatifs aux congruences 
à plusieurs variables seront résolus, ce sera un premier 
pas vers la solution de beaucoup de questions d'analyse indéterminée.

<div class="p"><!----></div>

<center>L'algèbre
</center>

<div class="p"><!----></div>
La théorie des équations algébriques retiendra encore longtemps 
l'attention des géomètres&nbsp;; les côtés par où on peut 
l'aborder sont nombreux et divers.<br />
Il ne faut pas croire que l'algèbre soit terminée parce qu'elle 
nous fournit des règles pour former toutes les combinaisons 
possibles&nbsp;; il reste à chercher les combinaisons intéressantes, 
celles qui satisfont à telle ou telle condition. Ainsi se constituera 
une sorte d'analyse indéterminée où les inconnues ne seront 
plus des nombres entiers, mais des polynômes. C'est alors cette 
fois l'algèbre qui prendra modèle sur l'arithmétique, en 
se guidant sur l'analogie du nombre entier, soit avec le polynôme 
entier à coefficients quelconques, soit avec le polynôme 
entier à coefficients entiers. &lt;38&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>La géométrie
</center>

<div class="p"><!----></div>
Il semble que la géométrie ne puisse rien contenir qui ne 
soit déjà dans l'algèbre ou dans l'analyse&nbsp;; que les faits 
géométriques, ne soient autre chose que les faits algébriques 
ou analytiques exprimés dans un autre langage. On pourrait 
donc croire qu'après la revue que nous venons de passer, il 
ne nous reste plus rien à dire qui se rapporte spécialement 
à la géométrie. Ce serait méconnaître l'importance 
même d'un langage bien fait, ne pas comprendre ce qu'ajoute 
aux choses elles-mêmes la façon d'exprimer ces choses et 
par conséquent de les grouper.

<div class="p"><!----></div>
D'abord les considérations géométriques nous amènent 
à nous poser de nouveaux problèmes&nbsp;; ce sont bien, si l'on 
veut, des problèmes analytiques, mais que nous ne nous serions 
jamais posés à propos d'analyse. L'analyse en profite cependant 
comme elle profite de ceux qu'elle est obligée de résoudre 
pour satisfaire aux besoins de la Physique.<br />
Un grand avantage de la géométrie, c'est précisément 
que les sens y peuvent venir au secours de l'intelligence, et 
aident à deviner la route à suivre, et bien des esprits préfèrent 
ramener les problèmes d'analyse à la forme géométrique. 
Malheureusement, nos sens ne peuvent nous mener bien loin, et 
ils nous faussent compagnie dès que nous voulons nous envoler 
en dehors des trois dimensions classiques. Est-ce à dire que, 
sortis de ce domaine restreint où &lt;39&#62; ils semblent vouloir 
nous enfermer, nous ne devons plus compter que sur l'analyse 
pure et que toute géométrie à plus de trois dimensions 
est vaine et sans objet&nbsp;? Dans la génération qui nous a précédés, 
les plus grands maîtres auraient répondu "oui"&nbsp;; nous sommes 
aujourd'hui tellement familiarisés avec cette notion que nous 
pouvons en parler, même dans un cours d'université, sans 
provoquer trop d'étonnement.<br />
Mais à quoi peut-elle servir&nbsp;? Il est aisé de le voir&nbsp;: elle 
nous donne d'abord un langage très commode, qui exprime en 
termes très concis ce que le langage analytique ordinaire dirait 
en phrases prolixes. De plus, ce langage nous fait nommer du 
même nom ce qui se ressemble et affirme des analogies qu'il 
ne nous laisse plus oublier. Il nous permet donc encore de nous 
diriger dans cet espace qui est trop grand pour nous et que nous 
ne pouvons voir, en nous rappelant sans cesse l'espace visible 
qui n'en est qu'une image imparfaite sans doute, mais qui en est 
encore une image. Ici encore, comme dans tous les exemples précédents, 
c'est l'analogie avec ce qui est simple qui nous permet de comprendre 
ce qui est complexe.<br />
Cette géométrie à plus de trois dimensions n'est pas une 
simple géométrie analytique, elle n'est pas purement quantitative, 
elle est aussi qualitative et c'est par là surtout qu'elle devient 
intéressante. Il y a une science qu'on appelle l'<i>Analysis 
Situs</i> et qui a pour objet l'étude des relations de position 
des divers éléments d'une figure, abstraction faite de &lt;40&#62; 
leurs grandeurs. Cette géométrie est purement qualitative&nbsp;; 
ses théorèmes resteraient vrais si les figures, au lieu d'être 
exactes, étaient grossièrement imitées par un enfant. On 
peut faire aussi une <i>Analysis Situs</i> à plus de trois dimensions. 
L'importance de l'<i>Analysis Situs</i> est énorme et je ne saurais 
trop y insister&nbsp;; le parti qu'en a tiré Riemann, l'un de ses principaux créateurs, suffirait 
à le démontrer. Il faut qu'on arrive à la construire complètement 
dans les espaces supérieurs&nbsp;; on aura alors un instrument qui 
permettra réellement de voir dans l'hyperespace et de suppléer 
à nos sens.

<div class="p"><!----></div>
Les problèmes de l'<i>Analysis Situs</i> ne se seraient peut-être 
pas posés si on n'avait parlé que le langage analytique&nbsp;; 
ou plutôt, je me trompe, ils se seraient posés certainement, 
puisque leur solution est nécessaire à une foule de questions 
d'analyse&nbsp;; mais ils se seraient posés isolément, les uns 
après les autres, et sans qu'on puisse apercevoir leur lien 
commun.

<div class="p"><!----></div>

<center>Le cantorisme
</center>

<div class="p"><!----></div>
J'ai parlé plus haut du besoin que nous avons de remonter sans 
cesse aux premiers principes de notre science et du profit qu'en 
peut tirer l'étude de l'esprit humain. C'est ce besoin qui a 
inspiré deux tentatives qui ont tenu une très grande place 
dans l'histoire la plus récente des mathématiques. La première 
est le cantorisme, qui a rendu à la science les services que 
l'on sait. Cantor a introduit dans la &lt;41&#62; science une manière 
nouvelle de considérer l'infini mathématique et nous aurons 
l'occasion d'en reparler au chapitre VII. Un des traits caractéristiques 
du cantorisme, c'est qu'au lieu de s'élever au général en 
bâtissant des constructions de plus en plus compliquées et 
de définir par construction, il part du <i>genus supremum</i> 
et ne définit, comme auraient dit les scolastiques, que <i>per 
genus proximum et differentiam specificam.</i> De là l'horreur qu'il 
a quelquefois inspirée à certains esprits, à Hermite par exemple, dont l'idée favorite était 
de comparer les sciences mathématiques aux sciences naturelles. 
Chez la plupart d'entre nous ces préventions s'étaient dissipées, 
mais il est arrivé qu'on s'est heurté à certains paradoxes, 
à certaines contradictions apparentes, qui auraient comblé 
de joie Zénon d'Élée et l'école de Mégare. Et alors chacun de chercher le remède. Je pense 
pour mon compte, et je ne suis pas le seul, que l'important c'est 
de ne jamais introduire que des êtres que l'on puisse définir 
complètement en un nombre fini de mots. Quel que soit le remède 
adopté, nous pouvons nous promettre la joie du médecin appelé 
à suivre un beau cas pathologique.

<div class="p"><!----></div>

<center>La recherche des postulats
</center>

<div class="p"><!----></div>
On s'est efforcé d'autre part d'énumérer les axiomes et 
les postulats plus ou moins dissimulés, qui servent de fondement 
aux diverses théories &lt;42&#62; mathématiques. M.&nbsp;Hilbert a obtenu les résultats les plus brillants. 
Il semble d'abord que ce domaine soit bien limité et qu'il n'y 
ait plus rien à y faire quand l'inventaire sera terminé, 
ce qui ne saurait tarder. Mais quand on aura tout énuméré, 
il y aura bien des manières de tout classer&nbsp;; un bon bibliothécaire 
trouve toujours à s'occuper, et chaque classification nouvelle 
sera instructive pour le philosophe.

<div class="p"><!----></div>
J'arrête cette revue, que je ne saurais songer à rendre complète. 
Je pense que ces exemples auront suffi pour montrer par quel 
mécanisme les sciences mathématiques ont progressé dans 
le passé, et dans quel sens elles doivent marcher dans l'avenir. &lt;43&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre III. L'Invention Mathématique</h2>

<div class="p"><!----></div>
La genèse de l'Invention mathématique est un problème qui 
doit inspirer le plus vif intérêt au psychologue. C'est l'acte 
dans lequel l'esprit humain semble le moins emprunter au monde 
extérieur, où il n'agit ou ne paraît agir que par lui-même 
et sur lui-même, de sorte qu'en étudiant le processus de 
la pensée géométrique, c'est ce qu'il y a de plus essentiel 
dans l'esprit humain que nous pouvons espérer atteindre.

<div class="p"><!----></div>
On l'a compris depuis longtemps, et il y a quelques mois une 
revue intitulée l'<i>Enseignement Mathématique</i> et dirigée 
par MM.&nbsp;Laisant et Fehr, a entrepris une enquête sur les habitudes d'esprit 
et les méthodes de travail des différents mathématiciens. 
J'avais arrêté les principaux traits de cet article quand 
les résultats de cette enquête ont été publiés&nbsp;; je 
n'ai donc guère pu les utiliser, je me bornerai à dire que 
la majorité des témoignages confirment mes conclusions, je 
ne dis pas l'unanimité, car &lt;44&#62; quand on consulte le suffrage 
universel, on ne peut se flatter de réunir l'unanimité.

<div class="p"><!----></div>
Un premier fait doit nous étonner, ou plutôt devrait nous 
étonner, si nous n'y étions si habitués. Comment se fait-il 
qu'il y ait des gens qui ne comprennent pas les mathématiques&nbsp;? 
Si les mathématiques n'invoquent que les règles de la logique, 
celles qui sont acceptées par tous les esprits bien faits&nbsp;; 
si leur évidence est fondée sur des principes qui sont communs 
à tous les hommes et que nul ne saurait nier sans être fou, 
comment se fait-il qu'il y ait tant de personnes qui y soient 
totalement réfractaires&nbsp;?<br />
Que tout le monde ne soit pas capable d'invention, cela n'a rien 
de mystérieux. Que tout le monde ne puisse retenir une démonstration 
qu'il a apprise autrefois, passe encore. Mais que tout le monde 
ne puisse pas comprendre un raisonnement mathématique au moment 
où on lui expose, voilà qui parait bien surprenant quand 
on y réfléchit. Et pourtant ceux qui ne peuvent suivre ce 
raisonnement qu'avec peine sont en majorité&nbsp;: cela est incontestable 
et l'expérience des maîtres de l'enseignement secondaire 
ne me contredira certes pas.<br />
Et il y a plus&nbsp;: comment l'erreur est-elle possible en mathématiques&nbsp;? 
Une intelligence saine ne doit pas commettre de faute de logique, 
et cependant il y a des esprits très fins, qui ne broncheront 
pas dans un raisonnement court tels que ceux que l'on a à faire 
dans les actes ordinaires de la vie, et qui &lt;45&#62; sont incapables 
de suivre ou de répéter sans erreur les démonstrations 
des mathématiques qui sont plus longues, mais qui ne sont après 
tout qu'une accumulation de petits raisonnements tout à fait 
analogues à ceux qu'ils font si facilement. Est-il nécessaire 
d'ajouter que les mathématiciens eux-mêmes ne sont pas infaillibles&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
La réponse me semble s'imposer. Imaginons une longue série 
de syllogismes, et que les conclusions des premiers servent de 
prémisses aux suivants&nbsp;: nous serons capables de saisir chacun 
de ces syllogismes, et ce n'est pas dans le passage des prémisses 
à la conclusion que nous risquons de nous tromper. Mais entre 
le moment où nous rencontrons pour la première fois une proposition, 
comme conclusion d'un syllogisme, et celui où nous la retrouvons 
comme prémisse d'un autre syllogisme, il se sera écoulé 
parfois beaucoup de temps, on aura déroulé de nombreux anneaux 
de la chaîne&nbsp;; il peut donc arriver qu'on l'ait oubliée&nbsp;; 
ou, ce qui est plus grave, qu'on en ait oublié le sens. Il 
peut donc se faire qu'on la remplace par une proposition un peu 
différente, ou que, tout en conservant le même énoncé, 
on lui attribue un sens un peu différent, et c'est ainsi qu'on 
est exposé à l'erreur.

<div class="p"><!----></div>
Souvent le mathématicien doit se servir d'une règle&nbsp;: naturellement 
il a commencé par démontrer cette règle&nbsp;; et au moment 
où cette démonstration était toute fraîche dans son 
souvenir il en comprenait parfaitement le sens et la portée, 
et il ne risquait pas de l'altérer. Mais ensuite il l'a confiée 
à &lt;46&#62; sa mémoire et il ne l'applique plus que d'une façon 
mécanique&nbsp;; et alors si la mémoire lui fait défaut, il 
peut l'appliquer tout de travers. C'est ainsi, pour prendre un 
exemple simple et presque vulgaire, que nous faisons quelquefois 
des fautes de calcul parce que nous avons oublié notre table 
de multiplication.

<div class="p"><!----></div>
A ce compte, l'aptitude spéciale aux mathématiques ne serait 
due qu'à une mémoire très sûre, ou bien à une force 
d'attention prodigieuse. Ce serait une qualité analogue à 
celle du joueur de whist, qui retient les cartes tombées&nbsp;; 
ou bien, pour nous élever d'un degré, à celle du joueur 
d'échecs qui peut envisager un nombre très grand de combinaisons 
et les garder dans sa mémoire. Tout bon mathématicien devrait 
être en même temps bon joueur d'échecs et inversement&nbsp;; 
il devrait être également un bon calculateur numérique. 
Certes, cela arrive quelquefois, ainsi Gauß était à la fois un géomètre 
de génie et un calculateur très précoce et très sûr.

<div class="p"><!----></div>
Mais il y a des exceptions, ou plutôt je me trompe, je ne puis 
pas appeler cela des exceptions, sans quoi les exceptions seraient 
plus nombreuses que les cas conformes à la règle. C'est Gauß, au contraire, qui est une exception. 
Quant à moi, je suis obligé de l'avouer, je suis absolument 
incapable de faire une addition sans faute. Je serais également 
un fort mauvais joueur d'échecs&nbsp;; je calculerais bien qu'en 
jouant de telle façon je m'expose à tel danger ; je passerais 
en revue beaucoup d'autres &lt;47&#62; coups que je rejetterais pour 
d'autres raisons, et je finirais par jouer le coup d'abord examiné, 
ayant oublié dans l'intervalle le danger que j'avais prévu.

<div class="p"><!----></div>
En un mot ma mémoire n'est pas mauvaise, mais elle serait insuffisante 
pour faire de moi un bon joueur d'échecs. Pourquoi donc ne 
me fait-elle pas défaut dans un raisonnement mathématique 
difficile où la plupart des joueurs d'échecs se perdraient&nbsp;? 
C'est évidemment parce qu'elle est guidée par la marche générale 
du raisonnement. Une démonstration mathématique n'est pas 
une simple juxtaposition de syllogismes, ce sont des syllogismes <i>placés 
dans un certain ordre</i>, et l'ordre dans lequel ces éléments 
sont placés est beaucoup plus important que ne le sont ces 
éléments eux-mêmes. Si j'ai le sentiment, l'intuition pour 
ainsi dire de cet ordre, de façon à apercevoir d'un coup 
d'œil l'ensemble du raisonnement, je ne dois plus craindre d'oublier 
l'un des éléments, chacun d'eux viendra se placer lui-même 
dans le cadre qui lui est préparé, et sans que j'aie à 
faire aucun effort de mémoire.

<div class="p"><!----></div>
Il me semble alors, en répétant un raisonnement appris, que 
j'aurais pu l'inventer&nbsp;; ce n'est souvent qu'une illusion&nbsp;; mais, 
même alors, même si je ne suis pas assez fort pour créer 
par moi-même, je le réinvente moi-même, à mesure que 
je le répète.<br />
On conçoit que ce sentiment, cette intuition de l'ordre mathématique, 
qui nous fait deviner des harmonies et des relations cachées, 
ne puisse appartenir &lt;48&#62; à tout le monde. Les uns ne posséderont 
ni ce sentiment délicat, et difficile à définir, ni une 
force de mémoire et d'attention au-dessus de l'ordinaire, et 
alors ils seront absolument incapables de comprendre les mathématiques 
un peu élevées&nbsp;; c'est le plus grand nombre. D'autres n'auront 
ce sentiment qu'à un faible degré, mais ils seront doués 
d'une mémoire peu commune et d'une grande capacité d'attention. 
Ils apprendront par cœur les détails les uns après les 
autres, ils pourront comprendre les mathématiques et quelquefois 
les appliquer, mais ils seront hors d'état de créer. Les 
autres enfin posséderont à un plus ou moins haut degré 
l'intuition spéciale dont je viens de parler et alors non seulement 
ils pourront comprendre les mathématiques, quand même leur 
mémoire n'aurait rien d'extraordinaire, mais ils pourront devenir 
créateurs et chercher à inventer avec plus ou moins de succès, 
suivant que cette intuition est chez eux plus ou moins développée.<br />
Qu'est-ce, en effet, que l'invention mathématique&nbsp;? Elle ne 
consiste pas à faire de nouvelles combinaisons avec des êtres 
mathématiques déjà connus. Cela, n'importe qui pourrait 
le faire, mais les combinaisons que l'on pourrait former ainsi 
seraient en nombre infini, et le plus grand nombre serait absolument 
dépourvu d'intérêt. Inventer, cela consiste précisément 
à ne pas construire les combinaisons inutiles et à construire 
celles qui sont utiles et qui ne sont qu'une infime minorité. 
Inventer, c'est discerner, c'est choisir. &lt;49&#62;

<div class="p"><!----></div>
Comment doit se faire ce choix, je l'ai expliqué plus haut&nbsp;; 
les faits mathématiques dignes d'être étudiés, ce sont 
ceux qui par leur analogie avec d'autres faits, sont susceptibles 
de nous conduire à la connaissance d'une loi mathématique 
de la même façon que les faits expérimentaux nous conduisent 
à la connaissance d'une loi physique. Ce sont ceux qui nous 
révèlent des parentés insoupçonnées entre d'autres 
faits connus depuis longtemps, mais qu'on croyait à tort étrangers 
les uns aux autres.

<div class="p"><!----></div>
Parmi les combinaisons que l'on choisira, les plus fécondes 
seront souvent celles qui sont formées d'éléments empruntés 
à des domaines très éloignés&nbsp;; et je ne veux pas dire 
qu'il suffise pour inventer de rapprocher des objets aussi disparates 
que possible&nbsp;; la plupart des combinaisons qu'on formerait ainsi 
seraient entièrement stériles&nbsp;; mais quelques-unes d'entre 
elles, bien rares, sont les plus fécondes de toutes.

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Inventer, je l'ai dit, c'est choisir&nbsp;; mais le mot n'est peut-être 
pas tout à fait juste, il fait penser à un acheteur à qui 
on présente un grand nombre d'échantillons et qui les examine 
l'un après l'autre de façon à faire son choix. Ici les échantillons 
seraient tellement nombreux qu'une vie entière ne suffirait 
pas pour les examiner. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent. 
Les combinaisons stériles ne se présenteront même pas à 
l'esprit de l'inventeur. Dans le champ de sa conscience n'apparaîtront 
jamais que les combinaisons réellement utiles, et quelques-unes 
qu'il rejettera, mais qui participent &lt;50&#62; un peu des caractères 
des combinaisons utiles. Tout se passe comme si l'inventeur était 
un examinateur du deuxième degré qui n'aurait plus à interroger 
que les candidats déclarés admissibles après une première 
épreuve.

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Mais ce que j'ai dit jusqu'ici, c'est ce qu'on peut observer ou 
inférer, en lisant les écrits des géomètres, à la condition 
de faire cette lecture avec quelque réflexion.

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Il est temps de pénétrer plus avant et de voir ce qui se 
passe dans l'âme même du mathématicien. Pour cela, je crois 
que ce que j'ai de mieux à faire, c'est de rappeler des souvenirs 
personnels. Seulement, je vais me circonscrire et vous raconter 
comment j'ai écrit mon premier mémoire sur les fonctions 
fuchsiennes. Je vous demande pardon, je vais quelques expressions 
techniques, mais elles ne doivent pas vous effrayer, vous n'avez 
aucun besoin de les comprendre. Je dirai, par exemple, j'ai trouvé 
la démonstration de tel théorème dans telles circonstances, 
ce théorème aura un nom barbare, que beaucoup d'entre vous 
ne connaîtront pas, mais cela n'a aucune importance&nbsp;; ce qui 
est intéressant pour le psychologue, ce n'est pas le théorème, 
ce sont les circonstances.<br />
Depuis quinze jours, je m'efforçais de démontrer qu'il ne 
pouvait exister aucune fonction analogue à ce que j'ai appelé 
depuis les fonctions fuchsiennes&nbsp;; j'étais alors fort ignorant&nbsp;; 
tous les jours, je m'asseyais à ma table de travail, j'y passais 
une heure ou deux, j'essayais un grand nombre de combinaisons &lt;51&#62; 
et je n'arrivais à aucun résultat. Un soir, je pris du café 
noir, contrairement à mon habitude, je ne pus m'endormir&nbsp;: les 
idées surgissaient en foule&nbsp;; je les sentais comme se heurter, 
jusqu'à ce que deux d'entre elles s'accrochassent, pour ainsi 
dire, pour former une combinaison stable. Le matin, j'avais établi 
l'existence d'une classe de fonctions fuchsiennes, celles qui 
dérivent de la série hypergéométrique&nbsp;; je n'eus plus 
qu'à rédiger les résultats, ce qui ne me prit que quelques 
heures.

<div class="p"><!----></div>
Je voulus ensuite représenter ces fonctions par le quotient 
de deux séries&nbsp;; cette idée fut parfaitement consciente et 
réfléchie&nbsp;; l'analogie avec les fonctions elliptiques me guidait. 
Je me demandai quelles devraient être les propriétés de 
ces séries, si elles existaient, et j'arrivai sans difficulté 
à former les séries que j'ai appelées thétafuchsiennes.

<div class="p"><!----></div>
A ce moment, je quittai Caen, où j'habitais alors, pour prendre 
part à une course géologique entreprise par l'École des 
Mines. Les péripéties du voyage me firent oublier mes travaux 
mathématiques&nbsp;; arrivés à Coutances, nous montâmes dans 
un omnibus pour je ne sais quelle promenade&nbsp;; au moment où 
je mettai le pied sur le marche-pied, l'idée me vint, sans 
que rien de mes pensées antérieures parût m'y avoir préparé, 
que les transformations dont j'avais fait usage pour définir 
les fonctions fuchsiennes étaient identiques à celles de 
la géométrie non-euclidienne. Je ne fis pas la vérification&nbsp;; 
je n'en aurais pas eu le temps, puisque, à peine assis dans 
l'omnibus, je repris la conversation commencée &lt;52&#62;, mais j'eus 
tout de suite une entière certitude. De retour à Caen, je 
vérifiai le résultat à tête reposée pour l'acquit de 
ma conscience.<br />
Je me mis alors à étudier des questions d'arithmétique 
sans grand résultat apparent et sans soupçonner que cela 
put avoir le moindre rapport avec mes recherches antérieures. 
Dégoûté de mon insuccès, j'allai passer quelques jours 
au bord de la mer, et je pensai à tout autre chose. Un jour, 
en me promenant sur la falaise, l'idée me vint, toujours avec 
les mêmes caractères de brièveté, de soudaineté et 
de certitude immédiate, que les transformations arithmétiques 
des formes quadratiques ternaires indéfinies étaient identiques 
à celles de la géométrie non-euclidienne.<br />
Étant revenu à Caen, je réfléchis sur ce résultat, 
et j'en tirai les conséquences&nbsp;; l'exemple des formes quadratiques 
me montrait qu'il y avait des groupes fuchsiens autres que ceux 
qui correspondent à la série hypergéométrique&nbsp;; je vis 
que je pouvais leur appliquer la théorie des séries thétafuchsiennes 
et que, par conséquent, il existait des fonctions fuchsiennes 
autres que celles que celles qui dérivent de la série hypergéométrique, 
les seules que je connusse jusqu'alors. Je me proposai naturellement 
de former toutes ces fonctions&nbsp;; j'en fis un siège systématique 
et j'enlevai l'un après l'autre tous les ouvrages avancés&nbsp;; 
il y en avait un cependant qui tenait encore et dont la chute 
devait entraîner celle du corps de place. Mais tous mes efforts 
ne servirent d'abord qu'à me mieux faire connaître la difficulté, 
ce qui &lt;53&#62; était déjà quelque chose. Tout ce travail fut 
parfaitement conscient.<br />
Là-dessus, je partis pour le Mont-Valérien, où je devais 
faire mon service militaire&nbsp;; j'eus donc des préoccupations 
très différentes. Un jour, en traversant le boulevard, la 
solution de la difficulté qui m'avait arrêté m'apparut tout 
à coup. Je ne cherchai pas à l'approfondir immédiatement, 
et ce fut seulement après mon service que je repris la question. 
J'avais tous les éléments, je n'avais qu'à les rassembler 
et à les ordonner. Je rédigeai donc mon mémoire définitif 
d'un trait et sans aucune peine.<br />
Je me bornerai à cet exemple unique, il est inutile de les 
multiplier&nbsp;; en ce qui concerne mes autres recherches, j'aurais 
à faire des récits tout à fait analogues&nbsp;; et les observations 
rapportées par d'autres mathématiciens dans l'enquête de <i>L'Enseignement 
Math</i><i>é</i><i>matique</i> ne pourraient faire que les confirmer.<br />
Ce qui frappera tout d'abord, ce sont ces apparences d'illumination 
subite, signes manifestes d'un long travail inconscient antérieur&nbsp;; 
le rôle de ce travail inconscient dans l'invention mathématique 
me parait incontestable, et on en trouverait trace dans d'autres 
cas où il est moins évident. Souvent, quand on travaille 
une question difficile, on ne fait rien de bon la première 
fois qu'on se met à la besogne&nbsp;; ensuite on prend un repos plus 
ou moins long, et on s'assoit de nouveau devant sa table. Pendant 
la première demi-heure, on continue à ne rien trouver et 
puis tout à coup l'idée décisive se &lt;54&#62; présente à 
l'esprit. On pourrait dire que le travail conscient a été 
plus fructueux, parce qu'il a été interrompu et que le repos 
a rendu à l'esprit sa force et sa fraîcheur. Mais il est 
plus probable que ce repos a été rempli par un travail inconscient, 
et que le résultat de ce travail s'est révélé ensuite 
au géomètre, tout à fait comme dans les cas que j'ai cités&nbsp;; 
seulement la révélation, au lieu de se faire jour pendant 
une promenade ou un voyage, s'est produite pendant une période 
de travail conscient, mais indépendamment de ce travail qui 
joue tout au plus un rôle de déclenchement, comme s'il était 
l'aiguillon qui aurait excité les résultats déjà acquis 
pendant le repos, mais restés inconscients, à revêtir la 
forme consciente.

<div class="p"><!----></div>
Il y a une autre remarque à faire au sujet des conditions de 
ce travail inconscient&nbsp;: c'est qu'il n'est possible et en tout 
cas qu'il n'est fécond que s'il est d'une part précédé, 
et d'autre part suivi d'une période de travail conscient. Jamais 
(et les exemples que j'ai cités le prouvent suffisamment) ces 
inspirations subtiles ne se produisent qu'après quelques jours 
d'efforts volontaires, qui ont paru absolument infructueux et 
où l'on a cru ne rien faire de bon, où il semble qu'on a fait 
totalement fausse route. Ces efforts n'ont donc pas été aussi 
stériles qu'on le pense, ils ont mis en branle la machine inconsciente, 
et, sans eux, elle n'aurait pas marché et n'aurait rien produit.<br />
La nécessité de la seconde période de travail conscient, 
après l'inspiration, se comprend mieux &lt;55&#62; encore. Il faut 
mettre en œuvre les résultats de cette inspiration, en déduire 
les conséquences immédiates, les ordonner, rédiger les 
démonstrations, mais surtout il faut les vérifier. J'ai parlé 
du sentiment de certitude absolue qui accompagne l'inspiration&nbsp;; 
dans les cas cités, ce sentiment n'était pas trompeur, et 
le plus souvent, il en est ainsi&nbsp;; mais il faut se garder de 
croire que ce soit une règle sans exception&nbsp;; souvent ce sentiment 
nous trompe sans pour cela être moins vif et on ne s'en aperçoit 
que quand on cherche à mettre la démonstration sur pied. 
J'ai observé surtout le fait pour les idées qui me sont venues 
le matin ou le soir dans mon lit, à l'état semi-hypnagogique.

<div class="p"><!----></div>
Tels sont les faits, et voici maintenant les réflexions qu'ils 
nous imposent. Le moi inconscient ou, comme on dit, le moi subliminal, 
joue un rôle capital dans l'invention mathématique, cela 
résulte de tout ce qui précède. Mais on considère d'ordinaire 
le moi subliminal comme purement automatique. Or, nous avons 
vu que le travail mathématique n'est pas un simple travail 
mécanique, qu'on ne saurait le confier à une machine, quelque 
perfectionnée qu'on la suppose. Il ne s'agit pas seulement d'appliquer 
des règles, de fabriquer le plus de combinaisons possibles 
d'après certaines lois fixes. Les combinaisons ainsi obtenues 
seraient extrêmement nombreuses, inutiles et encombrantes. 
Le véritable travail de l'inventeur consiste à choisir entre 
ces combinaisons, de façon à éliminer celles qui sont inutiles 
ou plutôt à ne pas se donner la peine de les faire. &lt;56&#62; 
Et les règles qui doivent guider ce choix sont extrêmement 
fines et délicates, il est à peu près impossible de les 
énoncer dans un langage précis&nbsp;; elles se sentent plutôt 
qu'elles ne se formulent&nbsp;; comment, dans ces conditions, imaginer 
un crible capable de les appliquer mécaniquement&nbsp;?<br />
Et alors une première hypothèse se présente à nous&nbsp;: 
le moi subliminal n'est nullement inférieur au moi conscient&nbsp;; 
il n'est pas purement automatique, il est capable de discernement, 
il a du tact, de la délicatesse&nbsp;; il sait choisir, il sait 
deviner. Que dis-je, il sait mieux deviner que le moi conscient, 
puisqu'il réussit là où celui-ci avait échoué. En un 
mot, le moi subliminal n'est-il pas supérieur au moi conscient&nbsp;? 
Vous comprenez toute l'importance de cette question. M.&nbsp;Boutroux, dans une conférence récente, a montré 
comment elle s'était posée à des occasions toutes différentes 
et quelles conséquences entraînerait une réponse affirmative. 
(Voir aussi, du même auteur, <i>Science et Religion</i>, page 
313 sqq.).<br />
Cette réponse affirmative nous est-elle imposée par les faits 
que je viens d'exposer&nbsp;j'avoue que, pour ma part, je ne l'accepterais 
pas sans répugnance. Revoyons donc les faits et cherchons s'ils 
ne comporteraient pas une autre explication.

<div class="p"><!----></div>
Il est certain que les combinaisons qui se présentent à l'esprit 
dans une sorte d'illumination subite, après un travail inconscient 
un peu prolongé, sont généralement des combinaisons utiles 
et fécondes, qui semblent le résultat d'un premier triage. 
S'ensuit-il que le moi subliminal, ayant deviné par une &lt;57&#62; 
intuition délicate que ces combinaisons pouvaient être utiles, 
n'a formé que celles-là, ou bien en a-t-il formé beaucoup 
d'autres qui étaient dépourvues d'intérêt et qui sont 
demeurées inconscientes.<br />
Dans cette seconde manière de voir, toutes les combinaisons 
se formeraient par suite de l'automatisme du moi subliminal, 
mais seules, celles qui seraient intéressantes pénétreraient 
dans le champ de la conscience. Et cela est encore très mystérieux. 
Quelle est la cause qui fait que, parmi les mille produits de 
notre activité inconsciente, il y en a qui sont appelés à 
franchir le seuil, tandis que d'autres restent en deçà&nbsp;? Est-ce 
un simple hasard qui leur confère ce privilège&nbsp;? Évidemment 
non&nbsp;; parmi toutes les excitations de nos sens, par exemple, 
les plus intenses seules retiendront notre attention, à moins 
que cette attention n'ait été attirée sur elles par d'autres 
causes. Plus généralement, les phénomènes inconscients 
privilégiés, ceux qui sont susceptibles de devenir conscients, 
ce sont ceux qui, directement ou indirectement, affectent le 
plus profondément notre sensibilité.

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On peut s'étonner de voir invoquer la sensibilité à propos 
de démonstrations mathématiques qui, semble-t-il, ne peuvent 
intéresser que l'intelligence. Ce serait oublier le sentiment 
de la beauté mathématique, de l'harmonie des nombres et des 
formes, de l'élégance géométrique. C'est un vrai sentiment 
esthétique que tous les vrais mathématiciens connaissent. 
Et c'est bien là de la sensibilité.<br />
Or, quels sont les êtres mathématiques auxquels &lt;58&#62; nous 
attribuons ce caractère de beauté et d'élégance, et qui 
sont susceptibles de développer en nous une sorte d'émotion 
esthétique&nbsp;? Ce sont ceux dont les éléments sont harmonieusement 
disposés, de façon que l'esprit puisse sans effort en embrasser 
l'ensemble tout en pénétrant les détails. Cette harmonie 
est à la fois une satisfaction pour nos besoins esthétiques 
et une aide pour l'esprit qu'elle soutient et qu'elle guide. Et 
en même temps, en mettant sous nos yeux un tout bien ordonné, 
elle nous fait pressentir une loi mathématique. Or, nous l'avons 
dit plus haut, les seuls faits mathématiques dignes de retenir 
notre attention et susceptibles d'être utiles, sont ceux qui 
peuvent nous faire connaître une loi mathématique. De sorte 
que nous arrivons à la conclusion suivante. Les combinaisons 
utiles, ce sont précisément les plus belles, je veux dire 
celles qui peuvent le mieux charmer cette sensibilité spéciale 
que tous les mathématiciens connaissent, mais que les profanes 
ignorent au point qu'ils sont souvent tentés d'en sourire.<br />
Qu'arrive-t-il alors&nbsp;? Parmi les combinaisons en très grand 
nombre que le moi subliminal a aveuglément formées, presque 
toutes sont sans intérêt et sans utilité&nbsp;; mais, par cela 
même, elles sont sans action sur la sensibilité esthétique&nbsp;; 
la conscience ne les connaîtra jamais&nbsp;; quelques-unes seulement 
sont harmonieuses, et, par suite, à la fois utiles et belles, 
elles seront capables d'émouvoir cette sensibilité du géomètre 
dont je viens de parler, et qui, une fois excitée, appellera 
sur elles notre attention &lt;59&#62;, et leur donnera ainsi l'occasion 
de devenir conscientes.<br />
Ce n'est là qu'une hypothèse, et cependant voici une observation 
qui pourrait la confirmer&nbsp;: quand une illumination subite envahit 
l'esprit du mathématicien, il arrive le plus souvent qu'elle 
ne le trompe pas&nbsp;; mais il arrive aussi quelquefois, je l'ai dit, 
qu'elle ne supporte pas l'épreuve d'une vérification&nbsp;; eh bien&nbsp;! 
On remarque presque toujours cette idée fausse, si elle avait 
été juste, aurait flatté notre instinct naturel de l'élégance 
mathématique.

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Ainsi c'est cette sensibilité esthétique spéciale, qui 
joue le rôle du crible délicat dont je parlais plus haut, 
et cela fait comprendre assez pourquoi celui qui en est dépourvu 
ne sera jamais un véritable inventeur.

<div class="p"><!----></div>
Toutes les difficultés n'ont pas disparu cependant&nbsp;; le moi 
conscient est étroitement borné&nbsp;; quant au moi subliminal, 
nous n'en connaissons pas les limites et c'est pourquoi nous ne 
répugnons pas trop à supposer qu'il a pu former en peu de 
temps plus de combinaisons diverses que la vie entière d'un 
être conscient ne pourrait en embrasser. Ces limites existent 
cependant&nbsp;; est-il vraisemblable qu'il puisse former toutes les 
combinaisons possibles dont le nombre effrayerait l'imagination&nbsp;? 
Cela semblerait nécessaire néanmoins, car s'il ne produit 
qu'une petite partie de ces combinaisons, il y aura bien peu 
de chances pour que la <i>bonne</i>, celle qu'on doit choisir, se 
trouve parmi elles. &lt;60&#62;

<div class="p"><!----></div>
Peut-être faut-il chercher l'explication dans cette période 
de travail conscient préliminaire qui précède toujours 
tout travail inconscient fructueux. Qu'on me permette une comparaison 
grossière. Représentons-nous les éléments futurs de nos 
combinaisons comme quelque chose de semblable aux atomes crochus 
d'Épicure. Pendant le repos complet de l'esprit, ces atomes 
sont immobiles, ils sont, pour ainsi dire, accrochés au mur&nbsp;; 
ce repos complet peut donc se prolonger indéfiniment sans que 
ces atomes se rencontrent, et, par conséquent, sans qu'aucune 
combinaison puisse se produire entre eux.

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Au contraire, pendant une période de repos apparent et de travail 
inconscient, quelques-uns d'entre eux sont détachés du mur 
et mis en mouvement. Ils sillonnent dans tous les sens l'espace, 
j'allais dire la pièce dans laquelle ils sont enfermés, comme 
pourrait le faire, par exemple, une nuée de moucherons ou, 
si l'on préfère, une comparaison plus savante, comme le font 
les molécules gazeuses dans la théorique cinématique des 
gaz. Leurs chocs mutuels peuvent alors produire des combinaisons 
nouvelles.<br />
Quel va être le rôle du travail conscient préliminaire&nbsp;? 
C'est évidemment de mobiliser quelques-uns de ces atomes, de 
les décrocher du mur et de les mettre en branle. On croit qu'on 
n'a rien fait de bon, parce qu'on a remué ces éléments de 
mille façons diverses pour chercher à les assembler et qu'on 
n'a pu trouver d'assemblage satisfaisant. Mais, après cette 
agitation qui leur a été imposée par notre volonté &lt;61&#62;, 
ces atomes ne rentrent pas dans leur repos primitif. Ils continuent 
librement leur danse.

<div class="p"><!----></div>
Or, notre volonté ne les a pas choisis au hasard, elle poursuivait 
un but parfaitement déterminé&nbsp;; les atomes mobilisés ne 
sont donc pas des atomes quelconques&nbsp;: ce sont dont on peut raisonnablement 
attendre la solution cherchée. Les atomes mobilisés vont 
alors subir des chocs, qui les feront entrer en combinaison, 
soit entre eux, soit avec d'autres atomes restés immobiles 
et qu'ils seront venus heurter dans leur course. Je demande pardon 
encore une fois, ma comparaison est bien grossière&nbsp;. Mais je 
ne sais trop comment je pourrais faire comprendre autrement ma 
pensée.

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Quoi qu'il en soit, les seules combinaisons qui ont chance de 
se former, ce sont celles où l'un des éléments au moins 
est l'un de ces atomes librement choisis par notre volonté. 
Or, c'est évidemment parmi elles que se trouve ce que j'appelais 
tout à l'heure la <i>bonne combinaison</i>. Peut-être y-a-t-il 
là un moyen d'atténuer ce qu'il y a avait de paradoxal dans 
l'hypothèse primitive.<br />
Autre observation. Il n'arrive jamais que le travail inconscient 
nous fournisse <i>tout fait</i> le résultat d'un calcul un peu 
long, où l'on n'a qu'à appliquer des règles fixes. On pourrait 
croire que le moi subliminal, tout automatique, est particulièrement 
apte à ce genre de travail qui est en quelque sorte exclusivement 
mécanique. Il semble qu'en pensant le soir aux facteurs d'une 
multiplication, on pourrait espérer trouver le produit tout 
fait à son réveil, ou bien &lt;62&#62; encore qu'un calcul algébrique, 
une vérification, par exemple, pourrait se faire inconsciemment. 
Il n'en est rien, l'observation le prouve. Tout ce qu'on peut 
espérer de ces inspirations, qui sont les fruits du travail 
inconscient, ce sont des points de départ pour de semblables 
calculs.&nbsp;; quant aux calculs eux-mêmes, il faut les faire dans 
la seconde période de travail conscient, celle qui suit l'inspiration&nbsp;; 
celle où l'on vérifie les résultats de cette inspiration 
et où l'on en tire les conséquences. Les règles de ces 
calculs sont strictes et compliquées&nbsp;; elles exigent la discipline, 
l'attention, la volonté, et, par suite, la conscience. Dans 
le moi subliminal règne, au contraire, ce que j'appellerai 
la liberté, si l'on pouvait donner ce nom à la simple absence 
de discipline et au désordre né du hasarde. Seulement, ce 
désordre même permet des accouplements inattendus.<br />
Je ferai une dernière remarque&nbsp;: quand j'ai exposé plus haut 
quelques observations personnelles, j'ai parlé d'une nuit d'excitation, 
où je travaillais comme malgré moi&nbsp;; les cas où il en est 
ainsi sont fréquents, et il n'est pas nécessaire que l'activité 
cérébrale anormale soit causée par un excitant physique 
comme dans celui que j'ai cité. Eh bien&nbsp;! Il semble que, dans 
ces cas, on assiste soi-même à son propre travail inconscient, 
qui est devenu partiellement perceptible à la conscience surexcitée 
et qui n'a pas pour cela changé de nature. On se rend alors 
vaguement compte de ce qui distingue les deux mécaniques ou, 
si l'on veut, les méthodes de travail &lt;63&#62; des deux moi. Et 
les observations psychologiques que j'ai pu faire ainsi me semblent 
confirmer dans leurs traits généraux les vues que je viens 
d'émettre.

<div class="p"><!----></div>
Certes, elles en ont bien besoin, car elles sont et restent malgré 
tout bien hypothèses&nbsp;: l'intérêt de la question est si grand 
que je ne me repens pas de les avoir soumises au lecteur. &lt;64&#62;<br />

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre IV. Le Hasard</h2>

<div class="p"><!----></div>
"Comment oser parler des lois du hasard&nbsp;? Le hasard n'est-il 
pas l'antithèse de toute loi&nbsp;?" Ainsi s'exprime Bertrand au début de son <i>Calcul des probabilités</i>. 
La probabilité est opposée à la certitude&nbsp;; c'est donc ce 
qu'on ignore et par conséquent semble-t-il ce qu'on ne saurait 
calculer. Il y a là une contradiction au moins apparente et 
sur laquelle on a déjà beaucoup écrit.

<div class="p"><!----></div>
Et d'abord qu'est-ce que le hasard&nbsp;? Les anciens distinguaient 
les phénomènes qui semblaient obéir à des lois harmonieuses, 
établies une fois pour toute, et ceux qu'ils attribuaient au 
hasard&nbsp;; c'était ceux qu'on ne pouvait prévoir, parce qu'ils 
étaient rebelle à toute loi. Dans chaque domaine, les lois 
précises ne décidaient pas de tout, elles traversaient seulement 
les limites entre lesquelles il était permis au hasard de se 
mouvoir. Dans cette conception &lt;65&#62;, le mot hasard avait un sens 
précis, objectif&nbsp;: ce qui était hasard pour l'un, était 
aussi hasard pour l'autre et même pour les dieux.<br />
Mais cette conception n'est plus la nôtre&nbsp;; nous sommes devenus 
des déterministes absolus, et ceux mêmes qui veulent réserver 
les droits du libre arbitre humain laissent du moins le déterminisme 
régner sans partage dans le monde inorganique. Tout phénomène, 
si minime qu'il soit, a une cause, et un esprit infiniment puissant, 
infiniment bien informé des lois de la nature, aurait ou le 
prévoir dès le commencement des siècles. Si un pareil esprit 
existait, on ne pourrait jouer avec lui à aucun jeu de hasard, 
on perdrait toujours.

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Pour lui en effet le mot de hasard n'aurait pas de sens, ou plutôt 
il n'y aurait pas de hasard. C'est à cause de notre faiblesse 
et de notre ignorance qu'il y en aurait un pour nous. Et, même 
sans sortir de notre faible humanité, ce qui est hasard pour 
l'ignorant, n'est plus hasard pour le savant. Le hasard n'est 
que la mesure de notre ignorance. Les phénomènes fortuits 
sont, par définition, ceux dont nous ignorons les lois.

<div class="p"><!----></div>
Mais cette définition est-elle bien satisfaisante&nbsp;? Quand les 
premiers bergers chaldéens suivaient des yeux le mouvement 
des astres, ils ne connaissaient pas encore les lois de l'Astronomie, 
auraient-ils songé à dire que les astres se meuvent au hasard&nbsp;? 
Si un physicien moderne observe un phénomène nouveau, et 
s'il en découvre la loi le mardi, aurait-il dit le lundi que 
le phénomène était fortuit&nbsp;? Mais il &lt;66&#62; y a plus&nbsp;: n'invoque-t-on 
pas souvent, pour prédire un phénomène, ce que Bertrand appelle les lois du hasard&nbsp;? Et par exemple 
dans la théorie cinétique des gaz, on retrouve les lois connues 
de Mariotte et de Gay-Lussac, grâce à cette hypothèse que 
les vitesses des molécules gazeuses varient irrégulièrement, 
c'est-à-dire au hasard. Les lois observables seraient beaucoup 
moins simples, diront tous les physiciens, si les vitesses étaient 
réglées par quelque loi élémentaire simple, si les molécules 
étaient, comme on dit, <i>organisées</i>, si elles obéissaient 
à quelque discipline. C'est grâce au hasard, c'est-à-dire 
grâce à notre ignorance que nous pouvons conclure&nbsp;; et alors 
si le mot hasard est tout simplement synonyme d'ignorance qu'est-ce 
que cela veut dire&nbsp;? Faut-il donc traduire comme il suit&nbsp;?<br />
"Vous me demandez de vous prédire les phénomènes qui vont 
se produire. Si par malheur, je connaissais les lois de ces phénomènes, 
je ne pourrais y arriver que par des calculs inextricables et 
je devrais renoncer à vous répondre&nbsp;; mais, comme j'ai la 
chance de les ignorer, je vais vous répondre tout de suite. 
Et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ma réponse 
sera juste".<br />
Il faut donc bien que le hasard soit autre chose que le nom que 
nous donnons à notre ignorance, que parmi les phénomènes 
dont nous ignorons les causes, nous devions distinguer les phénomènes 
fortuits, sur lesquels le calcul des probabilités nous renseignera 
provisoirement, et ceux qui ne sont pas fortuits et sur lesquels 
nous ne pouvons &lt;67&#62; rien dire tant que nous n'aurons pas déterminé 
les lois qui les régissent. Et pour les phénomènes fortuits 
eux-mêmes, il est clair que les renseignements que nous fournit 
le calcul des probabilités ne cesseront pas d'être vrais 
le jour où ces phénomènes seront mieux connus.<br />
Le directeur d'une compagnie d'assurance sur la vie ignore quand 
mourra chacun de ses assurés, mais il compte sur le calcul 
des probabilités et sur la loi des grands nombres et il ne 
se trompe pas puisqu'il distribue des dividendes à ses actionnaires. 
Ces dividendes ne s'évanouiraient pas si un médecin très 
perspicace et très discret venait, une fois les polices signées, 
renseigner le directeur sur les chances de vie des assurés. 
Ce médecin dissiperait l'ignorance du directeur, mais il n'aurait 
aucune influence sur les dividendes qui ne sont évidemment 
pas un produit de cette ignorance.

<div class="p"><!----></div>

<center>II

<div class="p"><!----></div>
</center>Pour trouver une meilleure définition du hasard, il nous faut 
examiner quelques-uns des faits que l'on s'accorde à regarder 
comme fortuits, et auxquels le calcul des probabilités paraît 
s'appliquer&nbsp;; nous rechercherons ensuite quels sont leurs caractères 
communs.

<div class="p"><!----></div>
Le premier exemple que nous allons choisir est celui de l'équilibre 
instable&nbsp;; si un cône repose sur sa pointe, nous savons bien 
qu'il va tomber, mais &lt;68&#62; nous ne savons pas de quel côté&nbsp;; 
il nous semble que le hasard seul va en décider. Si le cône 
était parfaitement symétrique, si son axe était parfaitement 
vertical, s'il n'était soumis à aucune autre force que la 
pesanteur, il ne tomberait pas du tout. Mais le moindre défaut 
de symétrie va le faire pencher légèrement d'un côté 
ou de l'autre, et dès qu'il penchera, si peu que ce soit, il 
tombera tout à fait de ce côté. Si même la symétrie 
est parfaite, une trépidation très légère, un souffle 
d'air pourra le faire incliner de quelques secondes d'arc&nbsp;; ce 
sera assez pour déterminer sa chute et même le sens de sa 
chute qui sera celui de l'inclinaison initiale.

<div class="p"><!----></div>
Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet 
considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors 
nous disons que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions 
exactement les lois de la nature et la situation de l'univers 
à l'instant initial, nous pourrions prédire exactement la 
situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, 
lors même que les lois naturelles n'auraient plus de secret 
pour nous, nous ne pourrons connaître la situation initiale 
qu'<i>approximativement</i>. Si cela nous permet de prévoir la 
situation ultérieure <i>avec la même approximation</i>, c'est 
tout ce qu'il nous faut, nous disons que le phénomène a été 
prévu, qu'il est régi par des lois&nbsp;; mais il n'en est pas 
toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences 
dans les conditions initiales en engendrent de très grandes 
dans les phénomènes finaux&nbsp;; une petite erreur sur les premières 
produirait une &lt;69&#62; erreur énorme sur les derniers. La prédiction 
devient impossible et nous avons le phénomène fortuit.<br />
Notre second exemple sera fort analogue au premier et nous l'emprunterons 
à la météorologie. Pourquoi les météorologistes ont-ils 
tant de peine à prédire le temps avec quelque certitude&nbsp;? 
Pourquoi les chutes de pluie, les tempêtes elles-mêmes nous 
semblent-elles arriver au hasard, de sorte que bien des gens 
trouvent tout naturel de prier pour avoir la pluie ou le beau 
temps, alors qu'ils jugeraient ridicule de demander une éclipse 
par une prière&nbsp;? Nous voyons que les grandes perturbations 
se produisent généralement dans les régions où l'atmosphère 
est en équilibre instable. Les météorologistes voient bien 
que cet équilibre est instable, qu'un cyclone va naître quelque 
part&nbsp;; mais où, ils sont hors d'état de le dire&nbsp;; un dixième 
de degré en plus ou en moins en un point quelconque, le cyclone 
éclate ici et non pas là, et il étend ses ravages sur des 
contrées qu'il aurait épargnées. Si on avait connu ce dixième 
de degré, on aurait pu le savoir d'avance, mais les observations 
n'étaient ni assez serrées, ni assez précises, et c'est 
pour cela que tout semble dû à l'intervention du hasard. 
Ici encore nous retrouvons le même contraste entre une cause 
minime, inappréciable pour l'observateur, et des effets considérables, 
qui sont quelquefois d'épouvantables désastres.<br />
Passons à un autre exemple, la distribution des petites planètes 
sur le zodiaque. Leurs longitudes &lt;70&#62; initiales ont pu être 
quelconques&nbsp;; mais leurs moyens mouvements étaient différents 
et elles circulent depuis si longtemps qu'on peut dire qu'actuellement, 
elles sont distribuées <i>au hasard</i> le long du zodiaque. De 
très petites différences initiales entre leurs distances 
au soleil, ou ce qui revient au même entre leurs mouvements 
moyens, ont fini par donner d'énormes différences entre leurs 
longitudes actuelles&nbsp;; un excès d'un millième de seconde dans 
le moyen mouvement diurne, donnera en effet une seconde ne trois 
ans, un degré en dix mille ans, une circonférence entière 
en trois ou quatre millions d'années, et qu'est-ce que cela 
auprès du temps qui s'est écoulé depuis que les petites 
planètes se sont détachées de la nébuleuse de Laplace&nbsp;? Voici donc une fois de 
plus une petite cause et un grand effet&nbsp;; ou mieux de petites 
différences dans la cause et de grandes différences dans 
l'effet.<br />
Le jeu de la roulette nous éloigne moins qu'il ne semble de 
l'exemple précédent. Supposons une aiguille qu'on peut faire 
tourner autour d'un pivot, sur un cadran divisé en 100 secteurs 
alternativement rouges et noirs. Si elle s'arrête sur un secteur 
rouge, la partie est gagnée, sinon, elle est perdue. Tout dépend 
évidemment de l'impulsion initiale que nous donnons à l'aiguille. 
L'aiguille fera je suppose 10 ou 20 fois le tour, mais elle s'arrêtera 
plus ou moins vite, suivant que j'aurai poussé plus ou moins 
fort. Seulement il suffit que l'impulsion varie d'un millième, 
ou d'un deux millième, pour que mon aiguille s'arrête à 
un secteur qui est noir, ou au &lt;71&#62; secteur suivant qui est rouge. 
Ce sont là des différences que le sens musculaire ne peut 
apprécier et qui échapperaient même à des instruments 
plus délicats. Il m'est donc impossible de prévoir ce que 
va faire l'aiguille que je viens de lancer, et c'est pourquoi 
mon cœur bat et que j'attends tout du hasard. La différence 
dans la cause est imperceptible, et la différence dans l'effet 
est pour moi de la plus haute importance, puisqu'il y va de toute 
ma mise.

<div class="p"><!----></div>

<center>III

<div class="p"><!----></div>
</center>Qu'on me permette à ce propos une réflexion un peu étrangère 
à mon sujet. Un philosophe a dit il y a quelques années que 
l'avenir était déterminé par le passé, mais que le passé 
ne l'était pas par l'avenir&nbsp;; ou, en d'autres termes, que de 
la connaissance du présent nous pouvions déduire celle de 
l'avenir, mais non celle du passé&nbsp;; parce que, disait-il, une 
cause ne peut produire qu'un effet, tandis qu'un même effet 
peut être produit par plusieurs causes différentes. Il est 
clair qu'aucun savant ne peut souscrire à cette conclusion&nbsp;; 
les lois de la nature lient l'antécédent au conséquent 
de telle sorte que l'antécédent est déterminé par le 
conséquent aussi bien que le conséquent par l'antécédent. 
Mais quelle a pu être l'origine de l'erreur de ce philosophe&nbsp;? 
Nous savons qu'en vertu du principe de Carnot, les phénomènes physiques sont irréversibles 
et que le monde tend vers l'uniformité &lt;72&#62;. Quand deux corps 
de température différente sont en présence, le plus chaud 
cède de la chaleur au plus froid&nbsp;; nous pouvons donc prévoir 
que les températures s'égaliseront. Mais une fois que les 
températures seront devenues égales, si on nous interroge 
sur l'état antérieur, que pourrons-nous répondre&nbsp;? Nous 
dirons bien que l'un des corps était chaud et l'autre froid, 
mais nous ne pourrons pas deviner lequel de ces deux était 
autrefois le plus chaud.

<div class="p"><!----></div>
Et cependant en réalité, les températures n'arrivent jamais 
à l'égalité parfaite. La différence des températures 
tend seulement vers zéro d'une façon asymptotique. Il arrive 
alors un moment où nos thermomètres sont impuissants à 
la déceler. Mais si nous avions des thermomètres mille fois 
plus, cent mille fois plus sensibles, nous reconnaîtrions 
qu'il subsiste encore une petite différence et que l'un des 
corps est resté un peu plus chaud que l'autre.

<div class="p"><!----></div>
Il y a donc alors, contrairement à ce que nous avons vu dans 
les exemples précédents, de grandes différences dans la 
cause et de petites différences dans l'effet. Flammarion avait imaginé autrefois un observateur 
qui s'éloignerait de la Terre avec une vitesse plus grande 
que celle de la lumière&nbsp;; pour lui le temps serait changé 
de signe. L'histoire serait retournée et Waterloo précéderait 
Austerlitz. Eh bien, pour cet observateur, les effets et les 
causes seraient intervertis&nbsp;; l'équilibre instable ne serait &lt;73&#62; plus 
l'exception&nbsp;; à cause de l'irréversibilité universelle, 
tout lui semblerait sortir d'une sorte de chaos en équilibre 
instable&nbsp;; la nature entière lui apparaîtrait comme livrée 
au hasard.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV

<div class="p"><!----></div>
</center>Voici maintenant d'autres exemples où nous allons voir apparaître 
des caractères un peu différents. Prenons d'abord la théorie 
cinétique des gaz. Comment devons-nous nous représenter un 
récipient rempli de gaz&nbsp;? D'innombrables molécules, animées 
de grandes vitesses, sillonnent ce récipient dans tous les 
sens&nbsp;; à chaque instant elles choquent les parois, ou bien 
elles se choquent entre elles&nbsp;; et ces chocs ont lieu dans les 
conditions les plus diverses. Ce qui nous frappe surtout ici, 
ce n'est pas la petitesse des causes, c'est leur complexité. 
Et cependant le premier élément se retrouve encore ici et 
joue un rôle important. Si une molécule était déviée 
vers la gauche ou la droite de sa trajectoire, d'une quantité 
très petite, comparable au rayon d'action des molécules gazeuses, 
elle éviterait un choc, ou elle le subirait dans des conditions 
différentes, et cela ferait varier, peut-être de 90° ou de 
180°, la direction de sa vitesse après le choc.

<div class="p"><!----></div>
Et ce n'est pas tout, il suffit, nous venons de le voir, de dévier 
la molécule avant le choc d'une quantité infiniment petite, 
pour qu'elle soit déviée, après le choc, d'une quantité 
finie. Si alors la molécule &lt;74&#62; subit deux chocs successifs, 
il suffira de la dévier, avant le premier choc, d'une quantité 
infiniment petite du premier ordre et après le second choc 
d'une quantité finie. Et la molécule ne subira pas deux chocs 
seulement, elle en subira un très grand nombre par seconde. 
De sorte que si le premier choc a multiplié la déviation 
par un très nombre A, après <i>n</i> chocs, elle sera multipliée 
par A
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi fontstyle="italic">n</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math>&nbsp;; elle sera donc devenue très grande, non seulement 
parce que A est grand, c'est-à-dire parce que les petites causes 
produisent de grands effets, mais parce que l'exposant <i>n</i> est 
grand, c'est-à-dire parce que les chocs sont très nombreux 
et que les causes sont très complexes.

<div class="p"><!----></div>
Passons à un deuxième exemple&nbsp;; pourquoi, dans une averse, 
les gouttes de pluie nous semblent-elles distribuées au hasard&nbsp;? 
C'est encore à cause de la complexité des causes qui déterminent 
leur formation. Des ions se sont répandus dans l'atmosphère, 
pendant longtemps ils ont été soumis à des courants d'air 
constamment changeants, ils ont été entraînés dans des 
tourbillons de très petites dimensions, de sorte que leur distribution 
finale n'a plus aucun rapport avec leur distribution initiale. 
Tout à coup, la température s'abaisse, la vapeur se condense 
et chacun de ces ions devient le centre d'une goutte de pluie. 
Pour savoir quelle sera la distribution de ces gouttes et combien 
il en tombera sur chaque pavé, il ne suffirait pas de connaître 
la &lt;75&#62; situation initiale des ions, il faudrait supputer l'effet 
de mille courants d'air minuscules et capricieux.<br />
Et c'est encore la même chose si on met des grains de poussière 
en suspension dans l'eau&nbsp;; le vase est sillonné par des courants 
dont nous ignorons la loi, nous savons seulement qu'elle est 
très compliquée, au bout d'un certain temps, les grains seront 
distribués au hasard, c'est-à-dire uniformément, dans ce 
vase&nbsp;; et cela est dû précisément à la complication de 
ces courants. S'ils obéissaient à quelque loi simple, si, 
par exemple, le vase était de révolution et si les courants 
circulaient autour de l'axe du vase en décrivant des cercles, 
il n'en serait plus de même, puisque chaque grain conserverait 
sa hauteur initiale et sa distance initiale à l'axe.<br />
On arriverait au même résultat en envisageant le mélange 
de deux liquides ou de deux poudres à grains fins. Et pour 
prendre un exemple plus grossier, c'est aussi ce qui arrive quand 
on bat les cartes d'un jeu. A chaque coup, les cartes subissent 
une permutation (analogue à celle qu'on étudie dans la théorie 
des substitutions). Quelle est celle qui se réalisera&nbsp;? La 
probabilité pour que ce soit telle permutation (par exemple 
celle qui amène au rang <i>n</i> la carte qui occupait le rang

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&phiv;</mi><mi>n</mi></mrow></math>)
avant la permutation), cette probabilité, dis-je, dépend 
des habitudes du joueur. Mais si ce joueur bat les cartes assez 
longtemps, il y aura un grand nombre de permutations successives&nbsp;; 
et l'ordre final qui en résultera ne sera plus régi que par 
le hasard&nbsp;; je veux dire que tous les ordres possibles seront 
également probables &lt;76&#62;. C'est au grand nombre des permutations 
successives, c'est-à-dire à la complexité du phénomène 
que ce résultat est dû.<br />
Un mot enfin de la théorie des erreurs. C'est ici que les causes 
sont complexes et qu'elles sont multiples. A combien de pièges 
n'est pas exposé l'observateur, même avec le meilleur instrument&nbsp;! 
Il doit s'attacher à apercevoir les plus gros et à les éviter. 
Ce sont ceux qui donnent naissance aux erreurs systématiques. 
Mais quand il les a éliminés, en admettant qu'il y parvienne, 
il en reste beaucoup de petits, mais qui, en accumulant leurs 
effets, peuvent devenir dangereux. C'est de là que proviennent 
les erreurs accidentelles&nbsp;; et nous les attribuons au hasard 
parce que leurs causes sont trop compliquées et trop nombreuses. 
Ici encore, nous n'avons que de petites causes, mais chacune 
d'elles ne produirait qu'un petit effet, c'est par leur union 
et par leur nombre que leurs effets deviennent redoutables.

<div class="p"><!----></div>

<center>V
</center>

<div class="p"><!----></div>
On peut se placer encore à un troisième point de vue qui 
a moins d'importance que les deux premiers et sur lequel j'insisterai 
moins. Quand on cherche à prévoir un fait et qu'on en examine 
les antécédents, on s'efforce de s'enquérir de la situation 
antérieure&nbsp;; mais on ne saurait le faire pour toutes les parties 
de l'univers, on se contente de savoir ce qui se passe dans le 
voisinage du point où le fait doit se &lt;77&#62; produire, ou ce 
qui paraît avoir quelque rapport avec ce fait. Une enquête 
ne peut être complète, et il faut savoir choisir. Mais il 
peut arriver que nous ayons laissé de côté des circonstances 
qui, au premier abord, semblaient complètement étrangères 
au fait prévu, auxquelles on n'aurait jamais songé à attribuer 
aucune influence et qui, cependant, contre toute prévision, 
viennent à jouer un rôle important.<br />
Un homme passe dans la rue en allant à ses affaires&nbsp;; quelqu'un 
qui aurait été au courant de ces affaires, pourrait dire 
pour quelle raison il est parti à telle heure, pourquoi il 
est passé par telle rue. Sur le toit, travaille un couvreur&nbsp;; 
l'entrepreneur qui l'emploie pourra, dans une certaine mesure, 
prévoir ce qu'il va faire. Mais l'homme ne pense guère couvreur, 
ni le couvreur à l'homme&nbsp;: ils semblent appartenir à deux 
mondes complètement étrangers l'un à l'autre. Et pourtant, 
le couvreur laisse tomber une tuile qui tue l'homme, et on n'hésitera 
pas à dire que c'est là un hasard.

<div class="p"><!----></div>
Notre faiblesse ne nous permet pas d'embrasser l'univers tout 
entier, et nous oblige à le découper en tranches. Nous cherchons 
à faire aussi peu artificiellement que possible, et néanmoins, 
il arrive, de temps en temps, que deux de ces tranches réagissent 
l'une sur l'autre. les effets de cette action mutuelle nous paraissent 
alors dus au hasard.<br />
Est-ce là une manière de concevoir le hasard&nbsp;? Pas toujours&nbsp;; 
en effet, la plupart du temps, on est ramené à la première 
ou à la seconde. Toutes les fois que deux mondes, généralement 
étrangers &lt;78&#62; l'un à l'autre, viennent ainsi à réagir 
l'un sur l'autre, les lois de cette réaction ne peuvent être 
que très complexes, et, d'autre part, il aurait suffi d'un très 
petit changement dans les conditions initiales de ces deux mondes 
pour que la réaction n'eût pas lieu. Qu'il aurait fallu peu 
de choses pour que l'homme passât une seconde plus tard, ou 
que le couvreur laissât tomber sa tuile une seconde plus tôt&nbsp;!

<div class="p"><!----></div>

<center>VI

<div class="p"><!----></div>
</center>Tout ce que nous venons de dire ne nous explique pas encore pourquoi 
le hasard obéit à des lois. Suffit-il que les causes soient 
petites, ou qu'elles soient complexes, pour que nous puissions 
prévoir, sinon quels en sont les effets <i>dans chaque cas</i>, 
mais au moins ce que seront ces effets <i>en moyenne&nbsp;</i>? Pour répondre 
à cette question, le mieux est de reprendre quelques-uns des 
exemples cités plus haut.<br />
Je commencerai par celui de la roulette. J'ai dit que le point 
où s'arrêtera l'aiguille va dépendre de l'impulsion initiale 
qui lui est donnée. Quelle est la probabilité pour que cette 
impulsion ait telle ou telle valeur&nbsp;? Je n'en sais rien, mais 
il m'est difficile de ne pas admettre que cette probabilité 
est représentée par une fonction analytique continue. La 
probabilité pour que l'impulsion soit comprise entre 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi></mrow></math> et 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mi>&epsilon;</mi></mrow></math>, 
sera alors sensiblement égale à la probabilité pour qu'elle 
soit comprise entre 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> et 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mn>2</mn><mi>&epsilon;</mi></mrow></math>, <i>pourvu que</i> 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> <i>soit 
très petit</i>. C'est là une propriété &lt;79&#62; commune à toutes 
les fonctions analytiques. Les petites variations de la fonction 
sont proportionnelles aux petites variations de la variable.

<div class="p"><!----></div>
Mais, nous l'avons supposé, une très petite variation de 
l'impulsion suffit pour changer la couleur du secteur devant 
lequel l'aiguille finira par s'arrêter. De 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi></mrow></math> à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> 
c'est le rouge, de 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi><mo>+</mo><mn>2</mn><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> c'est le noir&nbsp;; 
la probabilité de chaque secteur rouge est donc la même que 
celle du secteur noir suivant, et, par conséquent, la probabilité 
totale du rouge est égale à la probabilité totale du noir.<br />
Les données de la question, c'est la fonction analytique qui 
représente la probabilité d'une impulsion initiale déterminée. 
Mais le théorème reste vrai, quelle que soit cette donnée, 
parce qu'il dépend d'une propriété commune à toutes les 
fonctions analytiques. Il en résulte que finalement nous n'avons 
plus aucun besoin de la donnée.<br />
Ce que nous venons de dire pour le cas de la roulette, s'applique 
aussi à l'exemple des petites planètes. Le zodiaque peut 
être regardé comme une immense roulette sur laquelle le créateur 
a lancé un très grand nombre de petites boules auxquelles 
il a communiqué des impulsions initiales diverses, variant 
suivant une loi d'ailleurs quelconque. Leur distribution actuelle 
est uniforme et indépendante de cette loi, pour la même raison 
que dans le cas précédent. On voit ainsi pourquoi les phénomènes 
obéissent aux lois du hasard quand de petites différences 
dans les causes suffisent pour amener de grandes différences 
dans les effets. Les &lt;80&#62; probabilités de ces petites différences 
peuvent alors être regardées comme proportionnelles à ces 
différences elles-mêmes, justement parce que ces différences 
sont petites et que les petits accroissements d'une fonction 
continue sont proportionnels à ceux de la variable.

<div class="p"><!----></div>
Passons à un exemple entièrement différent, où intervient 
surtout la complexité des causes&nbsp;; je suppose qu'un joueur batte 
un jeu de cartes. A chaque battement, il intervertit l'ordre 
des cartes, et il peut les intervertir de plusieurs manières. 
Supposons trois cartes seulement pour simplifier l'exposition. 
les cartes qui, avant le battement, occupaient respectivement 
les rangs 123 &lt;81&#62;&nbsp;, pourront, après le battement, occuper les 
rangs

<div class="p"><!----></div>

<center>123, 231, 312, 321, 132, 213.

<div class="p"><!----></div>
</center>Chacune de ces six hypothèses est possible et elles ont respectivement 
pour probabilités&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>

<center><i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>4</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>5</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>6</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
</center>La somme des six nombres est égale à 1&nbsp;; mais c'est tout ce 
que nous en savons&nbsp;; ces six probabilités dépendent naturellement 
des habitudes du joueur que nous ne connaissons pas.

<div class="p"><!----></div>
Au second battement et aux suivants, cela recommencera et dans 
les mêmes conditions&nbsp;; je veux dire que <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>4</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>, par exemple, 
représente toujours la probabilité pour que les trois cartes 
qui occupaient après le <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> battement et avant le <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> 
les rangs 123, pour que ces trois cartes, dis-je, occupent les 
rangs 321 après le <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> battement. Et cela reste vrai, 
quel que soit le nombre <i>n</i> puisque les habitudes du joueur, 
sa façon e battre restent les mêmes.

<div class="p"><!----></div>
Mais si le nombre des battements est très grand, les cartes 
qui, avant le 1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>er</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> battement, occupaient les rangs 123, pourront, 
après le dernier battement, occuper les rangs,

<div class="p"><!----></div>

<center>123, 231, 312, 321, 132, 213

<div class="p"><!----></div>
</center>et la probabilité de ces six hypothèses sera sensiblement 
la même et égale 

<div class="p"><!----></div>

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<mfrac><mrow><mn>1</mn></mrow>
<mrow><mn>6</mn></mrow>
</mfrac>
</mrow></math>
&nbsp;; et cela sera vrai, quels que soient les nombres <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>... ... , <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>6</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> 
que nous ne connaissons pas. Le grand nombre des battements, 
c'est-à-dire la complexité des causes, a produit l'uniformité.

<div class="p"><!----></div>
Cela s'appliquerait sans changement s'il y avait plus de trois 
cartes, mais, même avec trois cartes, la démonstration serait 
compliquée&nbsp;; je me contenterai de la donner pour deux cartes 
seulement. Nous n'avons plus que deux hypothèses

<div class="p"><!----></div>

<center>12, 21

<div class="p"><!----></div>
</center>avec les probabilités <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> et <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>&nbsp;=&nbsp;1&nbsp;-&nbsp;<i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>. Supposons <i>n</i> 
battements et supposons que je gagne 1 franc si les cartes sont 
finalement dans l'ordre initial, et que j'en perde un si elles 
sont finalement interverties. Alors, mon espérance mathématique 
sera

<div class="p"><!----></div>

<center>(<i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>&nbsp;- <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>)
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi fontstyle="italic">n</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math>. &lt;82&#62;

<div class="p"><!----></div>
</center>La différence <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math>&nbsp;- <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> est certainement plus petite 
que 1&nbsp;; de sorte que si <i>n</i> est très grand, mon espérance 
sera nulle&nbsp;; nous n'avons pas besoin de connaître <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> et <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> 
pour savoir que le jeu est équitable.

<div class="p"><!----></div>
Il y aurait une exception toutefois, si l'un des nombres <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> 
et <i>p</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msub><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msub>
</mrow></math> était égal à 1 et l'autre nul. <i>Cela ne marcherait 
plus alors parce que nos hypothèses initiales seraient trop 
simples</i>.

<div class="p"><!----></div>
Ce que nous venons de voir ne s'applique pas seulement au mélange 
des cartes, mais à tous les mélanges, à ceux des poudres 
et des liquides&nbsp;; et même à ceux des molécules gazeuses 
dans la théorie cinétique des gaz. Pour en revenir à cette 
théorie, supposons pour un instant un gaz dont les molécules 
ne puissent se choquer mutuellement, mais puissent être déviées 
par les chocs sur les parois du vase où le gaz est renfermé. 
Si la forme du vase est suffisamment compliquée, la distribution 
des molécules et celle des vitesses ne tarderont pas à devenir 
uniformes. Il n'en sera plus e même si le vase est sphérique 
ou s'il a la forme d'un parallélépipède rectangle&nbsp;; pourquoi&nbsp;? 
Parce que, dans le premier cas, la distance du centre à une 
trajectoire quelconque demeurera constante&nbsp;; dans le second cas 
ce sera la valeur absolue de l'angle de chaque trajectoire avec 
les faces du parallélépipède.

<div class="p"><!----></div>
On voit ainsi ce que l'on doit entendre par conditions <i>trop 
simples&nbsp;</i>; ce sont celles qui conservent quelque chose, qui laissent 
subsister un invariant. Les équations différentielles du 
problème sont-elles trop simples pour que nous puissions appliquer 
les &lt;83&#62; lois du hasard&nbsp;? Cette question paraît, au premier 
abord, dénuée de sens précis&nbsp;; nous savons maintenant ce 
qu'elle veut dire. Elles sont trop simples, si elles conservent 
quelque chose, si elles admettent une intégrale uniforme&nbsp;; 
si quelque chose des conditions initiales demeure inaltéré, 
il est clair que la situation finale ne pourra plus être indépendante 
de la situation initiale.<br />
Venons enfin à la théorie des erreurs. A quoi sont dues 
les erreurs accidentelles, nous l'ignorons, et c'est justement 
parce que nous l'ignorons que nous savons qu'elles vont obéir 
à la loi de Gauß. Tel est le paradoxe. Il s'explique à 
peu près de la même manière que dans les cas précédents. 
Nous n'avons besoin de savoir qu'une chose&nbsp;: que les erreurs sont 
très nombreuses, qu'elles sont très petites, que chacune 
d'elles peut être aussi bien négative que positive. Quelle 
est la courbe de probabilité de chacune d'elles&nbsp;? Nous n'en 
savons rien, nous supposons seulement que cette courbe est symétrique. 
On démontre alors que l'erreur résultante est indépendante 
des lois particulières que nous ne connaissons pas. Ici encore 
la simplicité du résultat est née de la complication même 
des données.

<div class="p"><!----></div>

<center>VII

<div class="p"><!----></div>
</center>Mais nous ne sommes pas au bout des paradoxes. J'ai repris tout 
à l'heure la fiction de Flammarion &lt;84&#62;, celle de l'homme qui va plus vite que la 
lumière et pour qui le temps est changé de signe. J'ai dit 
que pour lui tous les phénomènes sembleraient dus au hasard. 
Cela est vrai à un certain point de vue et cependant tous ces 
phénomènes à un instant donné ne seraient pas distribués 
conformément aux lois du hasard, puisqu'ils le seraient comme 
pour nous, qui les voyant se dérouler harmonieusement et sans 
sortir d'un chaos primitif, ne les regardons pas comme réglés 
par le hasard.<br />
Qu'est-ce que cela veut dire&nbsp;? Pour Lumen, l'homme de Flammarion, de petites causes semblent produire de 
grands effets&nbsp;; pourquoi les choses ne se passent-elles pas comme 
pour nous quand nous croyons voir de grands effets dus à de 
petites causes&nbsp;? Le même raisonnement ne serait-il pas applicable 
à son cas&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Revenons sur ce raisonnement&nbsp;: quand de petites différences 
dans les causes en engendrent de grandes dans les effets, pourquoi 
ces effets sont-ils distribués d'après les lois du hasard&nbsp;? 
Je suppose qu'une différence d'un millimètre sur la cause, 
produise une différence d'un kilomètre dans l'effet. Si je 
dois gagner dans le cas où l'effet correspondra à un kilomètre 
portant un numéro pair, ma probabilité de gagner sera de 

<div class="p"><!----></div>

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<mfrac><mrow><mn>1</mn></mrow>
<mrow><mn>2</mn></mrow>
</mfrac>
</mrow></math>
&nbsp;; pourquoi&nbsp;? Parce qu'il faut pour cela que la cause corresponde 
à un millimètre de numéro pair. Or, selon toute apparence, 
la probabilité pour que la cause varie entre certaines limites 
sera proportionnelle à la distance de ces limites &lt;85&#62;, pourvu 
que cette distance soit très petite. Si l'on n'admettait pas 
cette hypothèse, il n'y aurait plus moyen de représenter 
la probabilité par une fonction continue.

<div class="p"><!----></div>
Qu'arrivera-t-il maintenant quand de grandes causes produiront 
de petits effets&nbsp;? C'est le cas où nous n'attribuerions pas 
le phénomène au hasard, et où Lumen au contraire l'attribuerait au hasard. A une différence 
d'un kilomètre dans la cause correspondrait une différence 
d'un millimètre dans l'effet. La probabilité pour que la cause 
soit comprise entre deux limites distantes de <i>n</i> kilomètres 
sera-t-elle encore proportionnelle à <i>n&nbsp;</i>? Nous n'avons aucune 
raison de le supposer puisque cette distance de <i>n</i> kilomètres 
est grande. Mais la probabilité pour que l'effet reste compris 
entre deux limites distantes de <i>n</i> millimètres sera précisément 
la même, elle ne sera donc pas proportionnelle à <i>n</i>, et 
cela bien que cette distance de <i>n</i> millimètres soit petite. 
Il n'y a donc pas moyen de représenter la loi de probabilité 
des effets par une courbe continue&nbsp;; entendons-nous bien, cette 
courbe pourra rester continue au sens <i>analytique</i> du mot, 
à des variations <i>infiniment petites</i> de l'abscisse correspondront 
des variations infiniment de l'ordonnée. Mais <i>pratiquement</i> 
elle ne serait pas continue puisque, à des variations <i>très 
petites</i> de l'abscisse ne correspondraient pas des variations 
très petites de l'ordonnée. Il deviendrait impossible de 
tracer la courbe avec un crayon ordinaire&nbsp;: voilà ce que je 
veux dire. &lt;86&#62;<br />
Que devons-nous donc conclure&nbsp;? Lumen n'a pas le droit de dire que la probabilité de la cause 
(celle de <i>sa</i> cause, qui est notre effet à nous) doit nécessairement 
être représentée par une fonction continue. Mais alors, 
nous, pourquoi avons-nous ce droit&nbsp;? C'est parce que cet état 
d'équilibre instable, que nous appelions tout à l'heure initial, 
n'est lui-même que le point d'aboutissement d'une longue histoire 
antérieure. Dans le cours de cette histoire, des causes complexes 
ont agi et elles ont agi longtemps&nbsp;: elles ont contribué à 
opérer le mélange des éléments et elles ont tendu à 
tout uniformiser au moins dans un petit espace&nbsp;; elles ont arrondi 
les angles, nivelé les montagnes et comblé les vallées&nbsp;; 
quelque capricieuse et irrégulière qu'et pu être la courbe 
primitive qu'on leur a livrée, elles ont tant travaillé à 
la régulariser, qu'elles nous rendront finalement une courbe 
continue. Et c'est pourquoi nous en pouvons en toute confiance 
admettre la continuité.<br />
Lumen n'aurait pas les mêmes raisons de conclure ainsi&nbsp;; pour 
lui, les causes complexes ne lui paraissent pas des agents de 
régularité et de nivellement, elles ne créeraient au contraire 
que la différenciation et l'inégalité. Il verrait sortir 
un monde de plus en plus varié d'une sorte de chaos primitif&nbsp;; 
les changements qu'il observerait seraient pour lui imprévus 
et impossibles à prévoir&nbsp;; ils lui paraîtraient dus à 
je ne sais quel caprice&nbsp;; mais ce caprice serait tout autre chose 
que notre hasard, puisqu'il serait rebelle à toute loi, tandis 
que notre &lt;87&#62; hasard a encore les siennes. Tous ces points demanderaient 
de longs développements, qui aideraient peut-être à mieux 
comprendre l'irréversibilité de l'univers.

<div class="p"><!----></div>

<center>VIII

<div class="p"><!----></div>
</center>Nous avons cherché à définir le hasard, et il convient 
maintenant de se poser une question. Le hasard, étant ainsi 
défini dans la mesure où il peut l'être, a-t-il un caractère 
objectif&nbsp;?<br />
On peut se le demander. J'ai parlé de causes très petites 
ou très complexes. Mais ce qui est très petit pour l'un ne 
peut-il être grand pour l'autre, et ce qui semble très complexe 
à l'un ne peut-il paraître simple à l'autre&nbsp;? J'ai déjà 
répondu en partie puisque j'ai dit plus haut d'une façon précise 
dans quel cas les équations différentielles deviennent trop 
simples pour que les lois du hasard restent applicables. Mais 
il convient d'examiner la chose d'un peu plus près, car on peut 
se placer encore à d'autres points de vue.<br />
Que signifie le mot très petit&nbsp;? Il suffit pour le comprendre 
de se reporter à ce que nous avons dit plus haut. Une différence 
est très petite, un intervalle est très petit lorsque, dans 
les limites de cet intervalle, la probabilité reste sensiblement 
constante. Et pourquoi cette probabilité peut-elle être regardée 
comme constante dans un petit intervalle&nbsp;? C'est parce que nous 
admettons que la loi de probabilité est représentée par 
une courbe continue&nbsp;; et &lt;88&#62; non seulement continue au sens analytique 
du mot, mais <i>pratiquement</i> continue, comme je l'expliquais 
plus haut. Cela veut dire que non seulement elle ne présentera 
pas d'hiatus absolu mais qu'elle n'aura pas non plus de saillants 
ou de rentrants trop aigus ou trop accentués.<br />
Et qu'est-ce qui nous donne le droit de faire cette hypothèse&nbsp;? 
Nous l'avons dit plus haut, c'est parce que, depuis le commencement 
des siècles, il y a des causes complexes qui ne cessent d'agir 
dans le même sens et qui font tendre constamment le monde vers 
l'uniformité sans qu'il puisse jamais revenir en arrière. 
Ce sont ces causes qui ont peu à peu abattu les saillants et 
rempli les rentrants, et c'est pour cela que nos courbes de probabilité 
n'offrent plus que des ondulations lentes. Dans des milliards 
de milliards de siècles, on aura fait un pas de plus vers l'uniformité 
et ces ondulations seront dix fois plus lentes encore&nbsp;: le rayon 
de courbure moyen de notre courbe sera devenu dix fois plus grand. 
Et alors telle longueur qui aujourd'hui ne nous semble pas très 
petite, parce que sur notre courbe un arc de cette longueur ne 
peut être regardé comme rectiligne non euclidienne, devra 
au contraire à cette époque être qualifiée de très 
petite, puisque la courbure sera devenue dix fois moindre, et 
qu'un arc de cette longueur pourra être sensiblement assimilé 
à une droite.

<div class="p"><!----></div>
Ainsi ce mot de très petit reste relatif&nbsp;; mais il n'est pas 
relatif à tel homme ou à tel autre, il est relatif à l'état 
actuel du monde. Il changera de sens &lt;89&#62; quand le monde sera 
devenu plus uniforme, que toutes les choses se seront mélangées 
plus encore. Mais alors sans doute les hommes ne pourront plus 
vivre et devront faire place à d'autres êtres&nbsp;; dois-je dire 
beaucoup plus petits ou beaucoup plus grands&nbsp;? De sorte que notre 
critérium, restant vrai pour tous les hommes, conserve un sens 
objectif.<br />
Et que veut dire d'autre part le mot très complexe&nbsp;? J'ai déjà 
donné une solution, et c'est celle que j'ai rappelée au début 
de ce paragraphe, mais il y en a d'autres. Les causes complexes, 
nous l'avons dit, produisent un mélange de plus en plus intime, 
mais au bout de combien de temps ce mélange nous satisfera-t-il&nbsp;? 
Quand aura-t-on accumulé assez de complications&nbsp;? Quand aura-t-on 
suffisamment battu les cartes&nbsp;? Si nous mélangeons deux poudres, 
l'une bleue, l'autre blanche, il arrive un moment où la teinte 
du mélange nous paraît uniforme&nbsp;; c'est à cause de l'infirmité 
de nos sens&nbsp;; elle sera uniforme pour le presbyte qui est obligé 
de regarder de loin quand elle ne le sera pas encore pour le 
myope. Et quand elle le sera devenue pour toutes les vues, on 
pourra encore reculer la limite par l'emploi des instruments. 
Il n'y a pas de chance pour qu'aucun homme discerne jamais la 
variété infinie qui, si la théorie cinétique est vraie, 
se dissimule sous l'apparence uniforme d'un gaz. Et cependant 
si on adopte les idées de Gouy sur le mouvement brownien, le microscope ne semble-t-il 
pas sur le point de nous montrer quelque chose d'analogue&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Ce nouveau critérium est donc relatif comme le &lt;90&#62; premier 
et s'il conserve un caractère objectif, c'est parce que tous 
les hommes ont à peu près les mêmes sens, que la puissance 
de leurs instruments est limitée et qu'ils ne s'en servent d'ailleurs 
qu'exceptionnellement.

<div class="p"><!----></div>

<center>IX

<div class="p"><!----></div>
</center>C'est la même chose dans les sciences morales et en particulier 
dans l'histoire. L'historien est obligé de faire un choix dans 
les événements de l'époque qu'il étudie&nbsp;; il ne raconte 
que ceux qui lui semblent les plus importants. Il s'est donc 
contenté de relater les événements les plus considérables 
du XVI
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> par exemple, de même que les faits les plus remarquables 
du XVII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle. Si les premiers suffisent pour expliquer 
les seconds, on dit que ceux-ci sont conformes aux lois de l'histoire. 
Mais si un grand événement du XVII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle reconnaît 
pour cause un petit fait du XVI
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math>, qu'aucune histoire ne rapporte, 
que tout le monde a négligé, alors on dit que cet événement 
est dû au hasard, ce mot a donc le même sens que dans les 
sciences physiques&nbsp;; il signifie que de petites causes ont produit 
de grands effets.

<div class="p"><!----></div>
Le plus grand hasard est la naissance d'un grand homme. Ce n'est 
que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, 
de sexe différent, qui contenaient précisément, chacune 
de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction 
mutuelle devait produire le génie. On tombera d'accord que 
ces éléments doivent être rares et que leur rencontre &lt;91&#62; 
est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier 
de sa route le spermatozoïde qui les portait&nbsp;; il aurait suffi 
de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent 
étaient changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre 
les véritables caractères du hasard.

<div class="p"><!----></div>
Un mot encore sur les paradoxes auxquels a donné lieu l'application 
du calcul des probabilités aux sciences morales. On a démontré 
qu'aucune Chambre ne contiendrait jamais aucun député de 
l'opposition, ou du moins un tel événement serait tellement 
improbable qu'on pourrait sans crainte parier le contraire, et 
parier un million contre un sou. Condorcet 
s'est efforcé de calculer combien il fallait de jurés pour 
qu'une erreur judiciaire devînt pratiquement impossible. Si 
on avait utilisé les résultats de ce calcul, on se serait 
exposé aux mêmes déceptions qu'en pariant sur la foi du 
calcul que l'opposition n'aurait jamais aucun représentant.

<div class="p"><!----></div>
Les lois du hasard ne s'appliquent pas à ces questions. Si la justice
ne se décide pas toujours par de bonnes raisons, elle use moins qu'on
ne croit de la méthode de Bridoye&nbsp;; c'est peut-être fâcheux, puisque
alors le système de Condorcet nous mettrait à l'abri des erreurs
judiciaires.

<div class="p"><!----></div>
Qu'est-ce à dire&nbsp;? Nous sommes tentés d'attribuer au hasard 
les faits de cette nature parce que les causes en sont obscures&nbsp;; 
mais ce n'est pas là le vrai hasard. Les causes nous sont inconnues, 
il est &lt;92&#62; vrai, et même elles sont complexes ; mais elles 
ne le sont pas assez puisqu'elles conservent quelque chose&nbsp;; nous 
avons vu que c'est là ce qui distingue les causes "trop simples". 
Quand des hommes sont rapprochés, ils ne se décident plus 
au hasard et indépendamment les uns des autres&nbsp;; ils réagissent 
les uns sur les autres. Des causes multiples entrent en action, 
et elles troublent les hommes, les entraînent à droite et 
à gauche, mais il y a une chose qu'elles ne peuvent détruire, 
ce sont leurs habitudes de moutons de Panurge. Et c'est cela qui se conserve.

<div class="p"><!----></div>

<center>X
</center>

<div class="p"><!----></div>
L'application du calcul des probabilités aux sciences exactes 
entraîne aussi bien des difficultés. Pourquoi les décimales 
d'une table de logarithmes, pourquoi celles du nombre 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&pi;</mi></mrow></math> sont-elles 
distribuées conformément aux lois du hasard&nbsp;? J'ai déjà 
ailleurs étudié la question en ce qui concerne les logarithmes, 
et là, cela est facile&nbsp;; il est clair qu'une petite différence 
sur l'argument donnera une petite différence sur le logarithme, 
mais une grande différence sur la sixième décimale du logarithme. 
Nous retrouvons toujours le même critérium.

<div class="p"><!----></div>
Mais pour le nombre 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&pi;</mi></mrow></math>, cela présente plus de difficultés 
et je n'ai pour le moment rien de bon à dire.

<div class="p"><!----></div>
Il y aurait beaucoup d'autres questions à soulever, si je voulais 
les aborder avant d'avoir résolu celle que je m'étais plus 
spécialement proposée &lt;93&#62;. Quand nous constatons un résultat 
simple, quand nous trouvons un nombre rond par exemple, nous 
disons qu'un pareil résultat ne peut pas être dû au hasard, 
et nous cherchons pour l'expliquer une cause non fortuite. Et 
en effet il n'y a qu'une très faible probabilité pour qu'entre 
10000 nombres, le hasard amène un nombre rond, le nombre 10000 
par exemple&nbsp;; il y a seulement une chance sur 10000. Mais il 
n'y a non plus qu'une chance sur 10000 pour qu'il amène n'importe 
quel autre nombre&nbsp;; et cependant ce résultat ne nous étonnera 
pas et il ne nous répugnera pas de l'attribuer au hasard&nbsp;; et 
cela simplement parce que qu'il sera moins frappant.

<div class="p"><!----></div>
Y-a-t-il là de notre part une simple illusion, ou bien y-a-t-il 
des cas où cette façon de voir est légitime&nbsp;? Il faut l'espérer, 
car sans cela toute science serait impossible. Quand nous voulons 
contrôler une hypothèse, que faisons-nous&nbsp;? Nous ne pouvons 
en vérifier toutes les conséquences, puisqu'elles seraient 
en nombre infini&nbsp;; nous nous contentons d'en vérifier quelques-unes 
et si nous réussissons nous déclarons l'hypothèse confirmée, 
car tant de succès ne sauraient être dus au hasard. Et c'est 
toujours au fond le même raisonnement.<br />
Je ne puis ici le justifier complètement, cela me prendrait 
trop de temps&nbsp;; mais je puis dire au moins ceci&nbsp;: nous nous trouvons 
en présence de deux hypothèses, ou bien une cause simple, 
ou bien cet ensemble de causes complexes que nous appelons le 
hasard. Nous trouvons naturel d'admettre que la première doit 
produire un résultat simple, et &lt;94&#62; alors, si nous constatons 
ce résultat simple, le nombre rond par exemple, il nous paraît 
plus vraisemblable de l'attribuer à la cause simple qui devait 
nous le donner presque certainement, qu'au hasard qui ne pouvait 
nous le donner qu'une fois sur 10000. Il n'en sera plus de même 
si nous constatons un résultat qui n'est pas simple&nbsp;; le hasard, 
il est vrai ne l'amènera pas non plus d'une fois sur 10000&nbsp;; 
mais la cause simple n'a pas plus de chance de le produire. &lt;95&#62;

<div class="p"><!----></div>

<div align="right"><font size="+2">Livre II<br />
Le Raisonnement Mathématique</font>
</div>

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre I. La Relativité de L'Espace</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>I
</center>

<div class="p"><!----></div>
Il est impossible de se représenter l'espace vide&nbsp;; tous nos 
efforts pour imaginer un espace pur, d'où seraient exclues 
les images changeantes des objets matériels, ne peuvent aboutir 
qu'à une représentation où les surfaces fortement colorées, 
par exemple, sont remplacées par des lignes à faible coloration 
et l'on ne pourrait aller jusqu'au bout dans cette voie, sans 
que tout s'évanouisse et aboutisse au néant. C'est de là 
que provient la relativité irréductible de l'espace. &lt;96&#62;

<div class="p"><!----></div>
Quiconque parle de l'espace absolu, emploie un mot vide de sens. 
C'est là une vérité qui a été proclamée depuis longtemps 
par tous ceux qui ont réfléchi à la question, mais qu'on 
est trop souvent porté à oublier.

<div class="p"><!----></div>
Je suis en un point déterminé de Paris, place du Panthéon, 
par exemple, et je dis&nbsp;: je reviendrai <i>ici</i> demain. Si l'on 
me demande&nbsp;: entendez-vous que vous reviendrez au même point 
de l'espace, je serai tenté de répondre&nbsp;: oui&nbsp;; et cependant 
j'aurai tort, puisque d'ici à demain la Terre aura marché, 
entraînant avec elle la place du Panthéon, qui aura parcouru 
plus de 2 millions de kilomètres. Et, si je voulais préciser 
mon langage, je n'y gagnerai rien, puisque ces 2 millions de 
kilomètres, notre globe les a parcouru dans son mouvement par 
rapport au Soleil, que le Soleil se déplace à son tour par 
rapport à la Voie Lactée, que la Voie Lactée elle-même 
est sans doute en mouvement sans que nous puissions connaître 
sa vitesse. De sorte que nous ignorons complètement et que 
nous ignorerons toujours de combien la place du Panthéon se 
déplace en un jour. En somme, j'ai voulu dire&nbsp;: demain je verrai 
de nouveau le dôme et le fronton du Panthéon, et s'il n'y 
avait pas de Panthéon, ma phrase n'aurait aucun sens et l'espace 
s'évanouirait.

<div class="p"><!----></div>
C'est là une des formes les plus banales du principe de la 
relativité de l'espace&nbsp;; mais il en est une autre, sur laquelle 
Delboeuf a particulièrement insisté. Supposons que, dans 
une nuit, toutes les dimensions de l'univers deviennent mille 
fois plus grandes &lt;97&#62;&nbsp;: le monde sera resté <i>semblable</i> à 
lui même, en donnant au mot <i>similitude</i> le même 
sens qu'au troisième livre de géométrie. Seulement, ce 
qui avait un mètre de long mesurera désormais un kilomètre, 
ce qui était long d'un millimètre deviendra long d'un mètre. 
Le lit où je suis couché et mon corps lui-même se seront 
agrandis dans la même proportion. Quand je me réveillerai, 
le lendemain matin, quel sentiment éprouverai-je en présence 
d'une aussi étonnante transformation&nbsp;? Eh bien, je ne m'apercevrai 
de rien du tout. Les mesures les plus précises seront incapables 
de me rien révéler de cet immense bouleversement, puisque 
les mètres dont je me servirai auront varié précisément 
dans les mêmes proportions que les objets que je chercherai 
à mesurer. En réalité, ce bouleversement n'existe que pour 
ceux qui raisonnent comme si l'espace était absolu. Si j'ai 
raisonné un instant comme eux, c'est pour mieux faire voir 
que leur façon de voir implique contradiction. En réalité, 
il vaudrait mieux dire que l'espace étant relatif, il ne s'est 
rien passé du tout et que c'est pour cela que nous ne nous 
sommes aperçus de rien.

<div class="p"><!----></div>
A-t-on le droit, en conséquence, de dire que l'on connaît 
la distance entre deux points&nbsp;? Non, puisque cette distance pourrait 
subir d'énormes variations sans que nous puissions nous en 
apercevoir, pourvu que les autres distances aient varié dans 
les mêmes proportions. Tout à l'heure, nous avions vu que 
quand je dis&nbsp;: je serai ici demain, cela ne voulait pas dire&nbsp;: 
je serai demain au point de l'espace où &lt;98&#62; je suis aujourd'hui, 
mais&nbsp;: je serai demain à la même distance du Panthéon qu'aujourd'hui. 
Et voici que cet énoncé n'est plus suffisant et que je dois 
dire&nbsp;: demain et aujourd'hui, ma distance du Panthéon sera égale 
à un même nombre de fois la longueur de mon corps.

<div class="p"><!----></div>
Mais ce n'est pas tout, j'ai supposé que les dimensions du monde 
variaient, mais que du moins ce monde restait toujours semblable 
à lui-même. On peut aller beaucoup plus loin et une des théories 
les plus étonnantes des physiciens modernes va nous en fournir 
l'occasion. D'après Lorentz et Fitzgerald<a href="#tthFtNtAAC" name="tthFrefAAC">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a>, tous les corps 
entraînés dans le mouvement de la Terre subissent une déformation. 
Cette déformation est, à la vérité, très faible, puisque 
toutes les dimensions parallèles au mouvement de la Terre diminueraient 
d'un cent millionième, tandis que les dimensions perpendiculaires 
à ce mouvement ne seraient pas altérées. Mais peu importe 
qu'elle soit faible, il suffit qu'elle existe pour la conclusion 
que je vais bientôt tirer. Et d'ailleurs, j'ai dit qu'elle était 
faible, mais, en réalité, je n'en sais rien du tout&nbsp;; j'ai 
été victime moi-même de l'illusion tenace qui nous fait 
croire que nous en pensons un espace absolu&nbsp;; j'ai pensé au 
mouvement de la Terre sur son orbite elliptique autour du Soleil, 
et j'ai admis 30 kilomètres pour sa vitesse. Mais, sa véritable 
vitesse (j'entends, cette fois, non sa vitesse absolue qui n'a 
aucun sens, mais sa vitesse par rapport à &lt;99&#62; l'éther), je 
ne la connais pas, je n'ai aucun moyen de la connaître&nbsp;: elle 
est peut-être 10, 100 fois plus grandes et alors la déformation 
sera 100, 10.000 fois plus forte.

<div class="p"><!----></div>
Pouvons-nous mettre en évidence cette déformation&nbsp;? Évidemment 
non&nbsp;; voici un cube qui a 1 mètre de côté&nbsp;; par suite du 
déplacement de la Terre, il se déforme, l'une de ses arrêtes, 
celle qui est parallèle au mouvement, devient plus petite, 
les autres ne varient pas. Si je veux m'en assurer à l'aide 
d'un mètre, je mesurerai d'abord l'une des arrêtes perpendiculaires 
au mouvement et je constaterai que mon mètre s'applique exactement 
sur cette arrête&nbsp;; et, en effet, ni l'une ni l'autre de ces 
deux longueurs n'est altérée, puisqu'elles sont, toutes deux, 
perpendiculaires au mouvement. Je veux mesurer, ensuite, l'autre 
arrête, celle qui est parallèle au mouvement&nbsp;; pour cela 
je déplace mon mètre et le fais tourner de façon à l'appliquer 
sur mon arrête. Mais le mètre ayant changé d'orientation, 
et étant devenu parallèle au mouvement, a subi, à son tour, 
la déformation, de sorte que bien que l'arrête n'ait plus 
un mètre de longueur, il s'y appliquera exactement, je ne me 
serai aperçu de rien.

<div class="p"><!----></div>
On me demandera alors qu'elle est l'utilité de l'hypothèse 
de Lorentz et de Fitzgerald si aucune expérience ne peut permettre 
de la vérifier&nbsp;? C'est que mon exposition a été incomplète&nbsp;; 
je n'ai parlé que des mesures que l'on peut faire avec un mètre&nbsp;; 
mais on peut mesurer aussi une longueur par le temps que la lumière 
met à la parcourir, à la condition &lt;100&#62; que l'on admette 
que la vitesse de la lumière est constante et indépendante 
de la direction. Lorentz aurait pu rendre compte des faits en 
supposant que la vitesse de la lumière est plus grande dans 
la direction du mouvement de la Terre que dans la direction perpendiculaire. 
Il a préféré admettre que la vitesse est la même dans 
ces diverses directions, mais que les corps sont plus petits 
dans les unes que dans les autres. Si les surfaces d'onde de 
la lumière avaient subi les mêmes déformations que les 
corps matériels, nous ne nous serions pas aperçus de la déformation 
de Lorentz-Fitzgerald.

<div class="p"><!----></div>
Dans un cas comme dans l'autre, il ne peut être question de 
cette grandeur absolue, mais de la mesure de cette grandeur par 
le moyen d'un instrument quelconque&nbsp;; cet instrument peut être 
un mètre, ou le chemin parcouru par la lumière&nbsp;; c'est seulement 
le rapport de la grandeur à l'instrument que nous mesurons&nbsp;; 
et si ce rapport est altéré, nous n'avons aucun moyen de 
savoir si c'est la grandeur ou bien l'instrument qui a varié.

<div class="p"><!----></div>
Mais ce que je veux faire voir, c'est que, dans cette déformation, 
le monde n'est pas demeuré semblable à lui-même&nbsp;; les carrés 
sont devenus des rectangles ou des parallélogrammes, les cercles 
des ellipses, les sphères des ellipsoïdes. Et cependant 
nous n'avons aucun moyen de savoir si cette déformation est 
réelle.

<div class="p"><!----></div>
Il est évident qu'on pourrait aller beaucoup plus loin&nbsp;: au lieu de la
déformation de Lorentz-Fitzgerald dont les lois sont particulièrement
simples, on pourrait &lt;101&#62; imaginer une déformation tout à fait
quelconque.  Les corps pourraient se déformer d'après des lois
quelconques, aussi compliquées que nous voudrions, nous ne nous en
apercevrions pas pourvu que tous les corps sans exception se déforment
suivant les mêmes lois. En disant&nbsp;: tous les corps sans exception, j'y
comprends, bien entendu, notre corps lui-même, et les rayons lumineux
émanés des divers objets.

<div class="p"><!----></div>
Si nous regardions le monde dans un de ses miroirs de forme compliquée
qui déforment les objets d'une façon bizarre, les rapports mutuels des
diverses parties de ce monde n'en seraient pas altérés&nbsp;; si, en effet,
deux objets réels se touchent, leurs images semblent également se
toucher. A vrai dire, quand nous regardons dans un pareil miroir, nous
nous apercevons bien de la déformation, mais c'est parce que le monde
réel subsiste à côté de son image déformée&nbsp;; et alors même que ce
monde réel nous serait caché, il y a quelque chose que l'on ne saurait
nous cacher, c'est nous-mêmes&nbsp;; nous ne pouvons cesser de voir, ou
tout au moins de sentir, notre corps et nos membres qui n'ont pas été
déformés et qui continuent à nous servir d'instruments de mesure. Mais
si nous imaginons que notre corps soit déformé lui-même, et de la même
façon que s'il était vu dans le miroir, ces instruments de mesure à
leur tour nous feront défaut et la déformation ne pourra plus être
constatée.

<div class="p"><!----></div>
Voici de même deux univers qui sont l'image l'un de l'autre&nbsp;; 
à chaque objet P de l'univers A correspond &lt;102&#62; dans l'univers 
B un objet P' qui est son image&nbsp;; les coordonnées de cette image 
P' sont des fonctions déterminées de celles de l'objet P&nbsp;; 
ces fonctions peuvent d'ailleurs être tout à fait quelconques&nbsp;; 
je suppose seulement qu'on les ait choisies une fois pour toutes. 
Entre la position P et celle de P', il y a une relation constante&nbsp;; 
quelle est cette relation, peu importe&nbsp;; il suffit qu'elle soit 
constante.

<div class="p"><!----></div>
Eh bien, ces deux univers seront indiscernables l'un de l'autre. 
Je veux dire que le premier sera pour ses habitants ce que le 
second est pour les siens. Et il en serait ainsi tant que les 
deux univers resteraient étrangers l'un à l'autre. Supposons 
que nous habitions l'univers A, nous aurons construit notre science 
et en particulier notre géométrie&nbsp;; pendant ce temps les 
habitants de l'univers B auront construit une science, et comme 
leur monde est l'image du nôtre, leur géométrie sera aussi 
l'image de la nôtre ou, pour mieux dire, ce sera la même. 
Mais si un jour une fenêtre nous est ouverte sur l'univers 
B, nous les prendrons en pitié&nbsp;: "Les malheureux, dirons-nous, 
ils croient avoir fait une géométrie, mais ce qu'ils appellent 
ainsi n'est qu'une image grotesque de la nôtre&nbsp;; leurs droites 
sont toutes tortues, leurs cercles sont bossus, leurs sphères 
ont de capricieuses inégalités". Et nous ne nous douterons 
pas qu'ils en disent autant de nous, et qu'on ne sauras jamais 
qui a raison.

<div class="p"><!----></div>
On voit dans quel sens large doit être entendue la relativité 
de l'espace&nbsp;; l'espace est en réalité amorphe et les choses 
qui sont dedans lui donnent &lt;103&#62; seules une forme. Que doit-on 
penser alors de cette intuition directe que nous aurions de la 
droite ou de la distance&nbsp;? Nous avons si peu l'intuition de la 
distance en soi que, dans une nuit, nous l'avons dit, une distance 
pourrait devenir mille fois plus grande sans que nous puissions 
nous en apercevoir, si toutes les autres distances avaient subi 
la même altération. Et même en une nuit l'univers B pourrait 
s'être substitué à l'univers A sans que nous eussions aucun 
moyen de le savoir, et alors les lignes droites d'hier auraient 
cessées d'être droites et nous ne nous apercevrions de rien.

<div class="p"><!----></div>
Une partie de l'espace n'est pas par elle-même et au sens absolu 
du mot égale à une autre partie de l'espace&nbsp;; car si elle 
l'est pour nous, elle ne le sera pas pour les habitants de l'univers 
B&nbsp;; et ceux-ci ont précisément autant de droits de rejeter 
notre opinion que nous en avons de condamner la leur.

<div class="p"><!----></div>
J'ai montré ailleurs quelles sont les conséquences de ces 
faits au point de vue de l'idée que nous devons nous faire 
de la géométrie non-euclidienne et d'autres géométries 
analogues&nbsp;; je ne veux pas y revenir&nbsp;; et aujourd'hui je me placerai 
à un point de vue un peu différent.

<div class="p"><!----></div>

<center>II

<div class="p"><!----></div>
</center>Si cette intuition de la distance, de la direction, de la ligne 
droite, si cette intuition directe de l'espace en un mot n'existe 
pas, d'où vient que nous croyons &lt;104&#62; l'avoir&nbsp;? Si ce n'est 
là qu'une illusion, d'où vient que cette illusion est si tenace&nbsp;? 
C'est ce qu'il convient d'examiner. Il n'y a pas d'intuition directe 
de la grandeur, avons-nous dit, et nous ne pouvons atteindre 
que le rapport de cette grandeur à nos instruments de mesure. 
Nous n'aurions donc pas pu construire l'espace si nous n'avions 
eu un instrument pour le mesurer&nbsp;; eh bien, cet instrument auquel 
nous rapportons tout, celui dont nous nous servons instinctivement, 
c'est notre propre corps. C'est par rapport à notre corps que 
nous situons les objets extérieurs, et les seules relations 
spatiales de ces objets que nous puissions nous représenter, 
ce sont leurs relations avec notre corps. C'est notre corps qui 
nous sert, pour ainsi dire, de système d'axes de coordonnées.<br />
Par exemple à un instant 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&alpha;</mi></mrow></math>, la présence de l'objet 
A m'est révélée par le sens de la vue&nbsp;; à un autre instant 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math>, 
la présence d'un autre objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math> m'est révélée par un autre 
sens, celui de l'ouïe ou du toucher, par exemple. Je juge que 
cet objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math> occupe la même place que l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>. Qu'est-ce que 
cela veut dire&nbsp;? D'abord cela ne signifie pas que ces deux objets 
occupent, à deux instants différents, un même point d'un 
espace absolu, qui même, s'il existait, échapperait à notre 
connaissance, puisque, entre les instants 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&alpha;</mi></mrow></math> et 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math>, 
le système solaire s'est déplacé et que nous ne pouvons 
connaître son déplacement. Cela veut dire que ces deux objets 
occupent la même position relative par rapport à notre corps. &lt;105&#62;<br />
Mais cela même, qu'est-ce que cela veut dire&nbsp;? Les impressions 
qui nous sont venues de ces objets ont suivi des chemins absolument 
différents, le nerf optique pour l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>, le nerf acoustique 
pour l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math>. Elles n'ont rien de commun au point de vue qualitatif. 
Les représentations que nous pouvons nous faire de ces deux 
objets sont absolument hétérogènes, irréductibles l'une 
à l'autre. Seulement je sais que, pour atteindre l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>, 
je n'ai qu'à étendre le bras droit d'une certaine manière&nbsp;; 
lors même que je m'abstiens de le faire, je me représente 
les sensations musculaires et autres sensations analogues qui 
accompagneraient cette extension, et cette représentation est 
associée à celle de l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>.<br />
Or, je sais également que je puis atteindre l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math> en étendant 
le bras droit de la même manière, extension accompagnée 
du même cortège de sensations musculaires qui auraient accompagné 
ce mouvement. Et quand je dis que ces deux objets occupent la 
même position, je ne veux pas dire autre chose.

<div class="p"><!----></div>
Je sais aussi que j'aurais pu atteindre l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math> par un autre 
mouvement approprié du bras gauche et je me représente les 
sensations musculaires qui auraient accompagné ce mouvement&nbsp;; 
et, par ce même mouvement du bras gauche accompagné des mêmes 
sensations, j'aurais pu également atteindre l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Et cela est très important, puisque c'est de cette façon 
que je pourrai me défendre contre les dangers dont pourraient 
me menacer soit l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>, soit l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math>. A chacun des coups 
dont nous pouvons &lt;106&#62; être frappés, la nature a associé 
une ou plusieurs parades qui nous permettent de nous en préserver. 
Une même parade peut répondre à plusieurs coups&nbsp;; et c'est 
ainsi, par exemple, qu'un même mouvement du bras droit nous 
aurait permis de nous défendre à l'instant a contre l'objet 
A et à l'instant 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math> contre l'objet 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>B</mi></mrow></math>. De même, un même 
coup peut être paré de plusieurs manières, et nous avons 
dit, par exemple, qu'on pouvait atteindre indifféremment l'objet 

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>A</mi></mrow></math>, soit par un certain mouvement du bras droit, soit par un certain 
mouvement du bras gauche.<br />
Toutes ces parades n'ont rien de commun entre elles, sinon qu'elles 
permettent de se garer d'un même coup, et c'est cela, et rien 
que cela, que nous entendons quand nous disons que ce sont des 
mouvements aboutissant à un même point de l'espace. De même, 
ces objets, dont nous disons qu'ils occupent un même point 
de l'espace, n'ont rien de commun, sinon qu'une même parade 
peut permettre de se défendre contre eux.

<div class="p"><!----></div>
Ou, si l'on aime mieux, que l'on se représente d'innombrables 
fils télégraphiques, les uns centripètes, les autres centrifuges. 
Les fils centripètes nous préviennent des accidents qui se 
produisent au dehors, les fils centrifuges doivent y apporter 
le remède. Des connexions sont établies de telle façon 
que quand l'un des fils centripètes est parcouru par un courant, 
ce courant agit sur un relais et provoque ainsi un courant dans 
l'un des fils centrifuges, et les choses sont arrangées pour 
que plusieurs fils centripètes &lt;107&#62; puissent agir sur un même 
fil centrifuge, si un même remède convient à plusieurs 
maux, et qu'un fil centripète puisse ébranler divers fils 
centrifuges, soit simultanément, soit à défaut l'un de 
l'autre, toutes les fois qu'un même mal peut être guéri 
par plusieurs remèdes.

<div class="p"><!----></div>
C'est ce système complexe d'associations, c'est ce tableau de 
distribution, pour ainsi dire, qui est toute notre géométrie, 
ou, si l'on veut, tout ce que notre géométrie a d'instinctif. 
Ce que nous appelons notre intuition de la ligne droite ou de 
la distance c'est la conscience que nous avons de ces associations 
et de leur caractère impérieux.<br />
Et d'où vient ce caractère impérieux lui-même, il est 
aisé de le comprendre. Une association nous paraîtra d'autant 
plus indestructible qu'elle sera plus ancienne. Mais ces associations 
ne sont pas, pour la plupart, des conquêtes de l'individu, 
puisqu'on en voit la trace chez l'enfant qui vient de naître&nbsp;: 
ce sont des conquêtes de la race. La sélection naturelle 
a dû amener ces conquêtes d'autant plus vite qu'elles étaient 
plus nécessaires.

<div class="p"><!----></div>
A ce compte, celles dont nous parlons ont dû être des premières 
en date, puisque sans elles la défense de l'organisme aurait 
été impossible. Dès que les cellules n'ont plus été 
purement juxtaposées, et qu'elles ont été appelées à 
se porter un mutuel secours, il a bien fallu que s'organise un 
mécanisme analogue à celui que nous venons de décrire pour 
que ce secours ne se trompe pas de chemin et aille au-devant 
du péril. &lt;108&#62;

<div class="p"><!----></div>
Quand une grenouille est décapitée, et qu'une goutte d'acide 
est déposée en un point de la peau, elle cherche à essuyer 
l'acide avec la patte la plus rapprochée, et, si cette patte 
est amputée, elle l'enlève avec la patte du côté opposé. 
Voilà bien cette double parade dont je parlais tout à l'heure, 
permettant de combattre un mal par un second remède, si le 
premier fait défaut. Et c'est cette multiplicité des parades, 
et la coordination qui en résulte, qui est l'espace.

<div class="p"><!----></div>
On voit à quelle profondeur de l'inconscient il faut descendre 
pour trouver les premières traces de ces associations spatiales, 
puisque les parties les plus inférieures du système nerveux 
entrent seules en jeu. Comment s'étonner, dès lors, de la 
résistance que nous opposons à toute tentative faite pour 
dissocier ce qui depuis si longtemps est associé&nbsp;? Or, c'est 
cette résistance même que nous appelons l'évidence des 
vérités géométriques&nbsp;; cette évidence n'est autre chose 
que la répugnance que l'on éprouve à rompre avec de très 
vieilles habitudes, dont on s'est toujours bien trouvé.

<div class="p"><!----></div>

<center>III

<div class="p"><!----></div>
</center>L'espace ainsi créé n'est qu'un petit espace qui ne s'étend 
pas plus loin que ce que mon bras peut atteindre&nbsp;; l'intervention 
de la mémoire est nécessaire pour en reculer les limites. 
Il y a des points qui resteront hors de ma portée, quelque 
effort que &lt;109&#62; je fasse pour étendre la main&nbsp;; si j'étais 
cloué au sol comme un polype hydraire, par exemple, qui ne 
peut qu'étendre ses tentacules, tous ces points seraient en 
dehors de l'espace, puisque les sensations que nous pourrions 
éprouver par l'action des corps qui y seraient placés, ne 
seraient associées à l'idée d'aucun mouvement nous permettant 
de les atteindre, d'aucune parade appropriée. Ces sensations 
ne nous sembleraient avoir aucun caractère spatial et nous 
ne chercherions pas à les localiser.

<div class="p"><!----></div>
Mais nous ne sommes pas fixés au sol comme les animaux inférieurs&nbsp;; 
nous pouvons, si l'ennemi est trop loin, marcher à lui d'abord 
et étendre la main quand nous sommes assez près. C'est encore 
une parade, mais une parade à longue portée. D'autre part, 
c'est une parade complexe, et dans la représentation que nous 
nous en faisons entre la représentation des sensations musculaires 
causées par les mouvements des jambes, celle des sensations 
musculaires causées par le mouvement final du bras, celle des 
sensations des canaux semi-circulaires, etc. Nous devons, d'ailleurs, 
nous représenter, non pas un complexus de sensations simultanées, 
mais un complexus de sensations successives, et se suivant dans 
un ordre déterminé, et c'est pour cela que j'ai dit tout à 
l'heure que l'intervention de la mémoire était nécessaire.

<div class="p"><!----></div>
Observons encore que, pour aller à un même point, je puis 
m'approcher plus prêt du but à atteindre, pour avoir moins 
à étendre la main&nbsp;; que sais-je encore&nbsp;? Ce n'est pas une, 
c'est mille parades que je &lt;110&#62; puis opposer à un même danger. 
Toutes ces parades sont formées de sensations qui peuvent n'avoir 
rien de commun et cependant nous les regarderons comme définissant 
un même point de l'espace, parce qu'elles peuvent répondre 
à ce même danger et qu'elles sont les unes et les autres 
associées à la notion de ce danger. C'est la possibilité 
de parer un même coup, qui fait l'unité des ces parades diverses, 
comme c'est la possibilité d'être parés de la même façon 
qui fait l'unité des coups de nature si diverse, qui peuvent 
nous menacer d'un même point de l'espace. C'est cette double 
unité qui fait l'individualité de chaque point de l'espace, 
et, dans la notion de point, il n'y a pas autre chose.

<div class="p"><!----></div>
L'espace que j'envisageais dans le paragraphe précédent, et 
que je pourrais appeler l'<i>espace restreint</i>, était rapporté 
à des axes de coordonnées liés à mon corps&nbsp;; ces axes 
étaient fixes, puisque mon corps ne bougeait pas et que mes 
membres seuls se déplaçaient. Quels sont les axes auxquels 
se rapporte naturellement l'<i>espace étendu</i>&nbsp;? C'est-à-dire 
le nouvel espace que je viens de définir. Nous définissons 
un point par la suite de mouvements qu'il convient de faire pour 
l'atteindre à partir d'une certaine position initiale du corps. 
Les axes sont donc liés à cette position initiale du corps.<br />
Mais la position que j'appelle initiale peut être arbitrairement 
choisie parmi toutes les positions que mon corps a successivement 
occupées&nbsp;; si la mémoire plus ou moins inconsciente de ces 
positions successives est nécessaire à la genèse de la 
notion &lt;111&#62; d'espace, cette mémoire peut remonter plus ou moins 
loin dans le passé. De là résulte dans la définition 
même de l'espace une certaine indétermination qui constitue 
sa relativité.

<div class="p"><!----></div>
Il n'y a plus d'espace absolu, il y a seulement l'espace relatif 
à une certaine position initiale du corps. Pour un être conscient, 
qui serait fixé au sol comme les animaux inférieurs, et qui, 
par conséquent, ne connaîtrait que l'espace restreint, l'espace 
serait encore relatif (puisqu'il se rapporterait à son corps), 
mais cet être n'aurait pas conscience de cette relativité, 
parce que les axes auxquels il rapporterait cet espace restreint 
ne changeraient pas&nbsp;! Sans doute, le rocher auquel cet être 
serait enchaîné ne serait pas immobile, puisqu'il serait 
entraîné dans le mouvement de notre planète&nbsp;; pour nous, 
par conséquent, ces axes changeraient à chaque instant&nbsp;; 
mais, pour lui, ils ne changeraient pas. Nous avons la faculté 
de rapporter notre espace étendu tantôt à la position A 
de notre corps, considérée comme initiale, tantôt à la 
position B, qu'il avait quelques instants après, et que nous 
sommes libres de regarder à son tour comme initiale&nbsp;; nous 
faisons donc à chaque instant des changements inconscients 
de coordonnées. Cette faculté ferait défaut à notre être 
imaginaire, et, faute d'avoir voyagé, il croirait l'espace absolu. 
A chaque instant, son système d'axes lui serait imposé&nbsp;; ce 
système aurait beau changer en réalité, pour lui, il serait 
toujours le même, puisqu'il serait toujours le système <i>unique</i>. 
Il n'en est &lt;112&#62; pas de même pour nous qui, à chaque instant, 
possédons plusieurs systèmes entre lesquels nous pouvons 
choisir à volonté et à la condition de remonter par la 
mémoire plus ou moins loin dans le passé.<br />
Ce n'est pas tout, l'espace restreint ne serait pas homogène&nbsp;; 
les divers points de cet espace ne pourraient être regardés 
comme équivalents, puisque les uns ne pourraient être atteints 
qu'au prix des plus grands efforts, tandis que d'autres le seraient 
facilement. Au contraire, notre espace étendu nous apparaît 
comme homogène, et nous disons que tous les points en sont 
équivalents. Qu'est-ce que cela veut dire&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Si nous partons d'une certaine position A, nous pouvons, à 
partir de cette position, effectuer certains mouvements M, caractérisés 
par un certain complexus de sensations musculaires. Mais, à 
partir d'une autre position B, nous pourrons exécuter des mouvements 
M' qui seront caractérisés par les mêmes sensations musculaires. 
Soit alors <i>a</i> la situation d'un certain point du corps, du 
bout de l'index de la main droite, par exemple, dans la position 
initiale A, soit <i>b</i> la situation de ce même index quand, 
partant de cette position A, on a exécuté les mouvements 
M. Soit ensuite <i>a'</i> la situation de cet index dans la position 
B, et <i>b'</i> sa situation quand, partant de la position B, on 
a exécuté les mouvements M'.

<div class="p"><!----></div>
Eh bien&nbsp;! J'ai coutume de dire que les points de l'espace <i>a</i> 
et <i>b</i> sont entre eux comme les points <i>a'</i> et <i>b'</i> et cela 
veut dire simplement que les deux séries de mouvements M et 
M' sont accompagnées des &lt;113&#62; mêmes sensations musculaires. 
Et comme j'ai conscience que, en passant de la position A à 
la position B, mon corps est resté capable des mêmes mouvements, 
je sais qu'il y a un point de l'espace qui est au point <i>a'</i>, 
ce qu'un point <i>b</i> quelconque est au point <i>a</i>, de sorte que 
les deux points <i>a</i> et <i>a'</i> sont équivalents. C'est cela 
qu'on appelle l'homogénéité de l'espace. Et, en même temps, 
c'est pour cela que l'espace est relatif, puisque ses propriétés 
restent les mêmes, qu'on le rapporte aux axes A ou aux axes 
B. De sorte que la relativité de l'espace et son homogénéité 
sont une seule et même chose.

<div class="p"><!----></div>
Maintenant, si je veux passer au grand espace, qui ne sert plus 
seulement pour moi, mais où je peux loger l'univers, j'y arriverai 
par un acte d'imagination. Je m'imaginerai ce qu'éprouverait 
un géant qui pourrait atteindre les planètes en quelques 
pas&nbsp;; ou, si `l'on aime mieux, ce que je sentirais moi-même 
en présence d'un monde en miniature où ces planètes seraient 
remplacées par de petites boules, tandis que sur l'une de ces 
petites boules s'agiterait un lilliputien que j'appellerais moi. 
Mais cet acte d'imagination me serait impossible, si je n'avais 
préalablement construit mon espace restreint et mon espace 
étendu pour mon usage personnel.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV

<div class="p"><!----></div>
</center>Pourquoi maintenant tous ces espaces ont-ils trois dimensions&nbsp;? 
Reportons-nous au "tableau de distribution" &lt;114&#62; dont nous 
parlions plus haut. Nous avons d'un côté la liste des différents 
dangers possibles&nbsp;; désignons-les par A1, A2, etc.&nbsp;; et, de 
l'autre côté, la liste des différents remèdes que j'appellerai 
de même B1, B2, etc. Nous avons ensuite des connexions entre 
les plots de la première liste et ceux de la deuxième, de 
telle façon que quand, par exemple, l'avertisseur du danger 
A3 fonctionnera, il mettra ou pourra mettre en branle le relais 
correspondant à la parade B4.

<div class="p"><!----></div>
Comme j'ai parlé plus haut de fils centripètes ou centrifuges, 
je crains qu'on ne voie dans tout ceci, non pas une simple comparaison, 
mais une description du système nerveux. Telle n'est pas ma 
pensée, et cela pour plusieurs raisons&nbsp;: d'abord, je ne me permettrais 
pas d'énoncer une opinion sur la structure du système nerveux 
que je ne connais pas, tandis que ceux qui l'ont étudié ne 
le font qu'avec circonspection&nbsp;; ensuite parce que, malgré mon 
incompétence, je sens bien que ce schéma serait par trop 
simpliste&nbsp;; et enfin, parce que, sur ma liste de parades, il 
en figure de très complexes, qui peuvent même, dans le cas 
de l'espace étendu, comme nous l'avons vu plus haut, être 
formées de plusieurs pas suivis d'un mouvement du bras. Il 
ne s'agit donc pas de connexion physique entre deux conducteurs 
réels, mais d'associations psychologiques entre deux séries 
de sensations.

<div class="p"><!----></div>
Si A1 et A2 par exemple sont l'un et l'autre associés à la 
parade B1, et si A1 est également associé à la parade B2, 
il arrivera généralement que A2 et &lt;115&#62; B2 seront eux aussi 
associés. Si cette loi fondamentale n'était pas généralement 
vraie, il n'y aurait qu'une immense confusion et il n'y aurait 
rien qui pût ressembler à une conception de l'espace ou à 
une géométrie. Comment, en effet, avons-nous défini un 
point de l'espace. Nous l'avons fait de deux façons&nbsp;: c'est d'une 
part l'ensemble des avertisseurs A qui sont en connexion avec 
une même parade B&nbsp;; c'est d'autre part l'ensemble des parades 
B qui sont en connexion avec un même avertisseur A. Si notre 
loi n'était pas vraie, on devrait dire que A1 et A2 correspondent 
à un même point puisqu'ils sont tous deux en connexion avec 
B1&nbsp;; mais on devrait dire également qu'ils ne correspondent 
pas à un même point, puisque A1 serait en connexion avec 
B2 et qu'il n'en serait pas de même de A2. Ce serait une contradiction.

<div class="p"><!----></div>
Mais, d'un autre côté, si la loi était rigoureusement et 
toujours vraie, l'espace serait tout différent de ce qu'il est. 
Nous aurions des catégories bien tranchées entre lesquelles 
se répartiraient d'une part les avertisseurs A, d'autre part 
les parades B&nbsp;; ces catégories seraient excessivement nombreuses, 
mais elles seraient entièrement séparées les unes des autres. 
L'espace serait formé de points très nombreux, mais discrets, 
il serait <i>discontinu</i>. Il n'y aurait pas de raison pour ranger 
ces points dans un ordre plutôt que dans un autre, ni par conséquent 
pour attribuer à l'espace trois dimensions.

<div class="p"><!----></div>
Mais il n'en est pas ainsi&nbsp;; qu'on me permette de reprendre un 
instant le langage des gens qui savent &lt;116&#62; déjà la géométrie&nbsp;; 
il le faut bien puisque c'est la langue qu'entendent le mieux 
ceux de qui je cherche à me faire comprendre. Quand je veux 
parer le coup, je cherche à atteindre le point d'où vient 
ce coup, mais il suffit que j'en approche assez près. Alors 
la parade B1 pourra répondre à A1 et à A2, si le point 
qui correspond à B1 est suffisamment près à la fois de 
celui qui correspond à A1 et de celui qui correspond à A2. 
Mais il pourra se faire que le point qui correspond à une autre 
parade B2 soit assez voisin du point correspondant à A1, et 
ne le soit pas assez du point correspondant à A2. De sorte 
que la parade B2 pourra répondre à A1 sans pouvoir répondre 
à A2.<br />
Pour celui qui ne sait pas encore la géométrie, cela se traduira 
simplement par une dérogation à la loi énoncée plus haut. 
Et alors les choses se passeront de la façon suivante. Deux 
parades B1 et B2 seront associées à un même avertissement 
A1 et à un très grand nombre d'avertissements que nous rangeront 
dans la même catégorie que A1 et que nous ferons correspondre 
à un même point de l'espace. Mais nous pourrons trouver des 
avertissements A2 qui seront associés à B2 sans l'être 
à B1, et qui en revanche le seront à B3, lequel B3 n'était 
pas associé à A1, et ainsi de suite, de sorte que nous pouvons 
écrire la suite

<div class="p"><!----></div>

<center>B1, A1, B2, A2, B3, A3, B4, A4,

<div class="p"><!----></div>
</center>où chaque terme est associé au suivant et au précédent &lt;117&#62;, 
mais ne l'est pas aux termes qui sont distants de plusieurs rangs.

<div class="p"><!----></div>
Inutile d'ajouter que chacun des termes de ces suites n'est pas 
isolé, mais fait partie d'une très nombreuse catégorie 
d'autres avertisseurs ou d'autres parades qui a les mêmes connexions 
que lui, et que l'on peut regarder comme appartenant à un même 
point de l'espace. La loi fondamentale, tout en comportant des 
exceptions, reste donc presque toujours vraie. Seulement, par 
suite de ces exceptions, ces catégories, au lieu d'être entièrement 
séparées, empiètent partiellement les une sur les autres 
et se pénètrent mutuellement dans une certaine mesure, de 
sorte que l'espace devient continu.

<div class="p"><!----></div>
D'autre part, l'ordre dans lequel ces catégories doivent être 
rangées n'est plus arbitraire et si l'on se reporte à la suite 
précédente, on voit bien qu'il faut ranger B2 entre A1 et 
A2 et par conséquent entre B1 et B3 et qu'on ne saurait par 
exemple le placer entre B3 et B4.<br />
Il y a donc un ordre dans lequel se rangent naturellement nos 
catégories qui correspondent aux points de l'espace, et l'expérience 
nous apprend que cet ordre se présente sous la forme d'un tableau 
à triple entrée, et c'est pour cela que l'espace à trois 
dimensions.

<div class="p"><!----></div>

<center>V

<div class="p"><!----></div>
</center>Ainsi la propriété caractéristique de l'espace, celle d'avoir 
trois dimensions, n'est qu'une propriété &lt;118&#62; de notre tableau 
de distribution, une propriété interne de l'intelligence 
humaine pour ainsi dire. Il suffirait de détruire quelques-unes 
de ces connexions, c'est-à-dire de ces associations d'idées 
pour avoir un tableau de distribution différent, et cela pourrait 
être assez pour que l'espace acquît une quatrième dimension. 
<br />
Quelques personnes s'étonneront d'un pareil résultat. Le monde 
extérieur, penseront-elles, doit bien y être pour quelque 
chose. Si le nombre de dimensions vient de la manière dont 
nous sommes faits, il pourrait y avoir des êtres pensants qui 
vivraient dans notre monde, mais qui seraient faits autrement 
que nous et qui croiraient que l'espace a plus ou moins trois 
dimensions. M. de Cyon n'a-t-il pas dit que les souris japonaises, n'ayant que 
deux paires de canaux semi-circulaires, croyaient que l'espace 
a deux dimensions&nbsp;? Et alors, cet être pensant, s'il est capable 
de construire une physique, ne va-t-il pas faire une physique 
à deux ou à quatre dimensions, et qui en un sens sera cependant 
la même que la nôtre, puisque ce sera la description du même 
monde dans un autre langage&nbsp;?<br />
Il semble bien en effet qu'il serait possible de traduire notre 
physique dans le langage de la géométrie à quatre dimensions&nbsp;; 
tenter cette traduction ce serait se donner beaucoup de mal pour 
peu de profit, et je me bornerai à citer la mécanique de 
Hertz où l'on voit quelque chose d'analogue. Cependant, 
il semble que la traduction serait toujours moins simple que 
le texte, et qu'elle aurait toujours &lt;119&#62; l'air d'une traduction, 
que la langue des trois dimensions semble la mieux appropriée 
à la description de notre monde, encore que cette description 
puisse se faire à la rigueur dans un autre idiome.<br />
D'ailleurs, ce n'est pas par hasard que notre tableau de distribution 
s'est constitué. Il y a connexion entre l'avertissement A1 et 
la parade B1, cela est une propriété interne de notre intelligence&nbsp;; 
mais pourquoi cette connexion&nbsp;? C'est parce que la parade B1 permet 
effectivement de se défendre contre le danger A1&nbsp;; et cela 
c'est un fait extérieur à nous, c'est une propriété du 
monde extérieur. Notre tableau de distribution n'est donc que 
la traduction d'un ensemble de faits extérieurs&nbsp;; s'il a trois 
dimensions, c'est parce qu'il s'est adapté à un monde qui 
avait certaines propriétés&nbsp;; et la principale de ces propriétés 
c'est qu'il y existe des solides naturels dont les déplacements 
se font sensiblement suivant les lois que nous appelons lois 
du mouvement des solides invariables. Si donc la langue des trois 
dimensions est celle qui nous permet le plus facilement de décrire 
notre monde, nous ne devons pas nous en étonner&nbsp;; cette langue 
est calquée sur notre tableau de distribution&nbsp;; et c'est afin 
de pouvoir vivre dans ce monde que ce tableau a été établi.

<div class="p"><!----></div>
J'ai dit que nous pourrions concevoir, vivant dans notre monde, 
des êtres pensants dont le tableau de distribution serait à 
quatre dimensions et qui par conséquent penseraient dans l'hyperespace &lt;120&#62;. 
Il n'est pas certain toutefois que de pareils êtres, en admettant 
qu'ils y naissent, pourraient y vivre et s'y défendre contre 
les mille dangers dont il y seraient assaillis.

<div class="p"><!----></div>

<center>VI

<div class="p"><!----></div>
</center>Quelques remarques pour finir. Il y a un contraste frappant entre 
la grossièreté de cette géométrie primitive qui se réduit 
à ce que j'appelle un tableau de distribution, et la précisions 
infinie de la géométrie des géomètres. Et cependant celle-ci 
est née de celle-là&nbsp;; mais pas de celle-là seule&nbsp;; il a 
fallu qu'elle fût fécondée par la faculté que nous avons 
de construire des concepts mathématiques, tels que celui de 
groupe par exemple&nbsp;; il a fallu chercher parmi les concepts purs 
celui qui s'adaptait le mieux à cet espace grossier, dont j'ai 
essayé d'expliquer la genèse dans les pages précédentes 
et qui nous est commun avec les animaux supérieurs.

<div class="p"><!----></div>
L'évidence de certains postulats géométriques n'est, avons-nous 
dit, que notre répugnance à renoncer à de très vieilles 
habitudes. Mais ces postulats sont infiniment précis, tandis 
que ces habitudes ont quelque chose d'essentiellement flou. Dès 
que nous voulons penser, il nous faut bien des postulats infiniment 
précis, puisque c'est le seul moyen d'éviter la contradiction&nbsp;; 
mais parmi tous les systèmes de postulats possibles, il en 
est que nous répugnerions à choisir, parce qu'ils ne s'accorderaient &lt;121&#62; 
pas suffisamment avec nos habitudes&nbsp;; si floues, si élastiques 
qu'elles soient, celles-ci ont une limite d'élasticité.<br />
On voit que si la géométrie n'est pas une science expérimentale, 
c'est une science née à propos de l'expérience, que nous 
avons créé l'espace qu'elle étudie, mais en l'adaptant au 
monde où nous vivons. Nous avons choisi l'espace le plus commode, 
mais c'est l'expérience qui a guidé notre choix&nbsp;; comme ce 
choix a été inconscient, il nous semble qu'il nous est imposé&nbsp;; 
les uns disent que c'est l'expérience qui nous l'impose, les 
autres que nous naissons avec notre espace tout fait&nbsp;; on voit, 
d'après les considérations précédentes, quelle est dans 
ces deux opinions la part de la vérité et la part de l'erreur.

<div class="p"><!----></div>
Dans cette éducation progressive qui a abouti à la construction 
de l'espace, quelle est la part de l'individu, et quelle est celle 
de la race, c'est ce qu'il est bien difficile de déterminer. 
Dans quelle mesure un de nous, transporté dès sa naissance 
dans un monde entièrement différent, où par exemple domineraient 
des corps se déplaçant conformément aux lois de mouvements 
des solides non-euclidiens, dans quelle mesure, dis-je, pourrait-il 
renoncer à l'espace ancestral pour bâtir un espace complètement 
nouveau&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
La part de la race semble bien prépondérante&nbsp;; cependant, 
si c'est à elle que nous devons l'espace grossier, l'espace 
flou dont je parlais tout à l'heure, l'espace des animaux supérieurs, 
n'est-ce pas à l'expérience &lt;122&#62; inconsciente de l'individu 
que nous devons l'espace infiniment précis du géomètre&nbsp;? 
C'est une question malaisée à résoudre. Citons cependant 
un fait qui montre que l'espace que nous ont légué nos ancêtres 
conserve encore une certaine plasticité. Certains chasseurs 
apprennent à tirer des poissons sous l'eau, bien que l'image 
de ces poissons soit relevée par réfraction. Ils le font 
d'ailleurs instinctivement&nbsp;: ils ont donc appris à modifier 
leur ancien instinct de la direction&nbsp;; où si l'on veut, à 
substituer à l'associations A1, B1 une autre association à 
A1, B2, parce que l'expérience leur a montré que la première 
ne réussissait pas. &lt;123&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre II. Les Définitions Mathématiques et L'Enseignement</h2>

<div class="p"><!----></div>
1.&nbsp;Je dois parler ici des définitions générales en mathématiques&nbsp;; 
c'est du moins ce que dit le titre du chapitre, mais il me sera 
impossible de me renfermer dans ce sujet autant que l'exigerait 
la règle de l'unité d'action&nbsp;; je ne pourrai le traiter sans 
parler un peu d'autres questions voisines, et si je suis ainsi 
obligé de marcher de temps en temps dans les plates-bandes 
à droite ou à gauche, je vous prie de bien vouloir me le 
pardonner.<br />
Qu'est-ce qu'une bonne définition&nbsp;? Pour le philosophe, ou pour 
le savant, c'est une définition qui s'applique à tous les 
objets définis et ne s'applique qu'à eux&nbsp;; c'est elle qui satisfait 
aux règles de la logique. Mais dans l'enseignement, ce n'est 
pas cela&nbsp;; une bonne définition, c'est celle qui est comprise 
par les élèves.

<div class="p"><!----></div>
Comment se fait-il qu'il y a tant d'esprits qui se refusent à 
comprendre les mathématiques&nbsp;? N'y a-t-il &lt;124&#62; pas là quelque 
chose de paradoxal&nbsp;? Comment, voilà une science qui ne fait 
appel qu'aux principes fondamentaux de la logique, au principe 
de contradiction, par exemple, à ce qui fait pour ainsi dire 
le squelette de notre entendement, à ce qu'on ne saurait dépouiller 
sans cesser de pense, et il y a des gens qui la trouvent obscure&nbsp;! 
Et même ils sont en majorité&nbsp;! Qu'ils soient incapables d'inventer, 
passe encore, mais qu'ils ne comprennent pas les démonstrations 
qu'on leur expose, qu'ils restent aveugles quand nous leur présentons 
une lumière qui nous semble briller d'un pur éclat, c'est 
ce qui est tout à fait prodigieux.

<div class="p"><!----></div>
Et pourtant il ne faut pas avoir une grande expérience des 
examens pour savoir que ces aveugles ne sont nullement des êtres 
d'exception. Il y a là un problème qu'il n'est pas aisé 
de résoudre, mais qui doit préoccuper tous ceux qui veulent 
se vouer à l'enseignement.

<div class="p"><!----></div>
Qu'est-ce que comprendre&nbsp;? Ce mot a-t-il le même sens pour tout 
le monde&nbsp;? Comprendre la démonstration d'un théorème, est-ce 
examiner successivement chacun des syllogismes dont elle se compose 
et constater qu'il est correct, conforme aux règles du jeu&nbsp;? 
De même comprendre une définition, est-ce seulement reconnaître 
qu'on sait déjà le sens de tous les termes employés et 
constater qu'elle n'implique aucune contradiction&nbsp;?<br />
Oui, pour quelques-uns&nbsp;; quand ils auront faits cette constatation, 
ils diront&nbsp;: j'ai compris. Non, pour le plus grand nombre. Presque 
tous sont &lt;125&#62; beaucoup plus exigeants, ils veulent savoir, 
non seulement si tous les syllogismes d'une démonstration sont 
correctes, mais pourquoi ils s'enchaînent dans tel ordre, plutôt 
que dans tel autre. Tant qu'ils leur semblent engendrés par 
la caprice, et non par une intelligence constamment consciente 
du but à atteindre, ils ne croyaient pas avoir compris.<br />
Sans doute ils ne se rendent pas bien compte eux-mêmes de ce 
qu'ils réclament et ils ne sauraient formuler leur désir, 
mais s'ils n'ont pas satisfaction, ils sentent vaguement que quelque 
chose leur manque. Alors qu'arrive-t-il&nbsp;? Au début, ils aperçoivent 
encore les évidences qu'on met sous leurs yeux&nbsp;; mais comme 
elles ne sont liées que par un fil trop ténu à celles qui 
précèdent et à celles qui suivent, elles passent sans laisser 
de trace dans leur cerveau&nbsp;; elles sont tout de suite oubliées&nbsp;; 
un instant éclairées, elles retombent aussitôt dans une 
nuit éternelle. Quand ils seront plus avancés, ils ne verront 
plus même cette lumière éphémère, parce que les théorèmes 
s'appuient les uns sur les autres et que ceux dont ils auraient 
besoin sont oubliés&nbsp;; c'est ainsi qu'ils deviennent incapables 
de comprendre les mathématiques.<br />
Ce n'est pas toujours la faute de leur professeur&nbsp;; souvent leur 
intelligence, qui a besoin d'apercevoir le fil conducteur, est 
trop paresseuse pour le chercher et pour le trouver. Mais pour 
leur venir en aide, il faut d'abord que nous comprenions bien 
ce qui les arrête.<br />
D'autres se demanderont toujours à quoi cela &lt;126&#62; sert&nbsp;; ils 
n'auront pas compris s'ils ne trouvent autour d'eux, dans la pratique 
ou dans la nature, la raison d'être de telle ou telle notion 
mathématique. Sous chaque mot, ils veulent mettre une image 
sensible&nbsp;; il faut que la définition évoque cette image, 
qu'à chaque stade de la démonstration ils la voient transformer 
et évoluer. A cette condition seulement, ils comprendront 
et ils retiendront. Ceux-là souvent se font illusion à eux-mêmes&nbsp;; 
ils n'écoutent pas les raisonnements, ils regardent les figures&nbsp;; 
ils s'imaginent avoir compris et ils n'ont fait que voir.<br />
2.&nbsp;Que de tendances diverses&nbsp;! Faut-il les combattre&nbsp;? Faut-il 
nous en servir&nbsp;? Et si nous voulions les combattre, laquelle 
faudrait-il favoriser&nbsp;? Est-ce à ceux qui se contentent de 
la logique pure qu'il faut montrer qu'ils n'ont vu qu'une face 
des choses&nbsp;? Ou bien faut-il dire à ceux qui ne se satisfont 
pas à si bon marché que ce qu'ils réclament n'est pas si 
nécessaire&nbsp;?<br />
En d'autres termes, devons-nous contraindre les jeunes gens à 
changer la nature de leur esprit&nbsp;? Une pareille tentative serait 
vaine&nbsp;; nous ne possédons pas la pierre philosophale qui nous 
permettrait de transmuter les uns dans les autres les métaux 
qui nous sont confiés&nbsp;; tout ce que nous pouvons faire, c'est 
de les travailler en nous accommodant à leurs propriétés.

<div class="p"><!----></div>
Bien des enfants sont incapables de devenir des mathématiciens, 
auxquels pourtant il faut enseigner &lt;127&#62; les mathématiques&nbsp;; 
et les mathématiciens eux-mêmes ne sont pas tous coulés 
dans le même moule. Il suffit de lire leurs ouvrages pour distinguer 
parmi eux deux sortes d'esprits, les logiciens comme Weierstrass, par exemple, les intuitifs comme Riemann. Même différence parmi nos étudiants. 
Les uns aiment mieux traiter leurs problèmes "par l'analyse" 
comme ils disent, les autres "par la géométrie".<br />
Il est bien inutile de chercher à y changer quelque chose, 
et cela d'ailleurs serait-il désirable&nbsp;? Il est bon qu'il y 
ait des logisticiens et qu'il y ait des intuitifs&nbsp;; qui oserait 
dire s'il aimerait mieux que Weierstrass n'eût jamais écrit, ou qu'il n'y ait pas 
eu de Riemann. Il faut donc nous résigner à la diversité 
des esprits, ou mieux, il faut nous en réjouir.

<div class="p"><!----></div>
3.&nbsp;Puisque le mot comprendre a plusieurs sens, les définitions 
qui seront les mieux comprises des uns ne seront pas celles qui 
conviendront aux autres. Nous avons celles qui cherchent à 
faire naître une image, et celles où l'on se borne à combiner 
des formes vides, parfaitement intelligibles, mais purement intelligibles, 
que l'abstraction a privée de toute matière.<br />
Je ne sais s'il est bien nécessaire de citer des exemples&nbsp;? 
Citons-en pourtant, et d'abord la définition des fractions 
va nous fournir un exemple extrême. Dans les écoles primaires, 
pour définir une fraction, on découpe une pomme ou une tarte &lt;128&#62;&nbsp;; 
on la découpe par la pensée bien entendu et non en réalité, 
car je ne suppose pas que le budget de l'enseignement primaire 
permette une pareille prodigalité. A l'École normale supérieure, 
au contraire, ou dans les Facultés, on dira&nbsp;: une fraction, 
c'est l'ensemble de deux nombres entiers séparés par un trait 
horizontal&nbsp;; on définira par des conventions les opérations 
que peuvent subir ces symboles&nbsp;; on démontrera que les règles 
de ces opérations sont les mêmes que dans le calcul des nombres 
entiers, et on constatera enfin qu'en faisant, d'après ces règles, 
la multiplication de la fraction par le dénominateur, on retrouve 
le numérateur. C'est très bien parce qu'on s'adresse à des 
jeunes gens, depuis longtemps familiarisés avec la notion des 
fractions à force d'avoir partagé des pommes ou d'autres objets, 
et dont l'esprit, affiné par une forte éducation mathématique, 
en est arrivé peu à peu à désirer une définition purement 
logique. Mais quel serait l'ahurissement d'un débutant à qui 
on voudrait la servir&nbsp;?<br />
Telles sont aussi les définitions que vous trouvez dans un 
livre justement admiré et bien des fois couronnés, les "Grundlagen 
der Geometrie" de Hilbert
Hilbert, David&nbsp;:. Voyons en effet comment il débute&nbsp;: <i>Pe</i><i>n</i><i>sons 
trois systèmes de</i>  <font size="-2">CHOSES</font> <i>que nous appellerons points, 
droites et plans</i>. Que sont ces "choses"&nbsp;? Nous ne le savons 
pas, et nous n'avons pas à le savoir&nbsp;; il serait même fâcheux 
que nous cherchions à le savoir&nbsp;; tout ce que nous avons le 
droit d'en savoir, c'est ce que nous en apprennent les axiomes &lt;129&#62;, 
celui-ci par exemple&nbsp;: <i>Deux points différents déterminent 
toujours une droite</i>, qui est suivi de ce commentaire&nbsp;: <i>au 
lieu de déterminent, nous pouvons dire que la droite passe 
par ces deux points, ou qu'elle joint ces deux points, ou que 
les deux points sont situés sur la droite</i>. Ainsi, "être 
situé sur une droite" est simplement défini comme synonyme 
de "déterminer une droite". Voilà un livre dont je pense 
beaucoup de bien, mais que je ne recommanderai pas à un lycéen. 
Au reste, je pourrais le faire sans crainte, il ne pousserait 
pas la lecture bien loin.<br />
J'ai pris des exemples extrêmes et aucun maître ne pourrait 
songer à aller aussi loin. Mais, même en restant bien en 
deçà de pareils modèles, ne s'expose-t-il pas déjà 
au même danger&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Nous sommes dans une classe de 4ème&nbsp;; le professeur dicte&nbsp;: 
le cercle est le lieu des points du plan qui sont à la même 
distance d'un point intérieur appelé centre. Le bon élève 
écrit cette phrase sur son cahier&nbsp;; le mauvais élève y 
dessine des bonhommes&nbsp;; mais ni l'un ni l'autre n'ont compris&nbsp;; 
alors le professeur prend la craie et trace un cercle sur le 
tableau. "Ah&nbsp;! pensent les élèves, que ne disait-il tout 
de suite&nbsp;: un cercle c'est un rond, nous aurions compris." Sans 
doute, c'est le professeur qui a raison. La définition des 
élèves n'aurait rien valu, puisqu'elle n'aurait pu servir 
à aucune démonstration, et surtout puisqu'elle n'aurait pu 
leur donner la salutaire habitude d'analyser leurs conceptions. 
Mais il faudrait leur montrer qu'ils ne comprennent &lt;130&#62; pas 
ce qu'ils croient comprendre, les amener à se rendre compte 
de la grossièreté de leur concept primitif, à désirer 
d'eux-mêmes qu'on l'épure et le dégrossisse.<br />
4.&nbsp;Je reviendrai sur tous ces exemples&nbsp;; j'ai voulu seulement 
vous montrer les deux conceptions opposées&nbsp;; il y a entre elles 
un violent contraste. Ce contraste, l'histoire de la science 
nous l'explique. Si nous lisons un livre écrit il y a cinquante 
ans, la plupart des raisonnements que nous y trouverons nous 
semblerons dépourvus de rigueur.<br />
On admettait à cette époque qu'une fonction continue ne peut 
changer de signe sans s'annuler&nbsp;; on le démontre aujourd'hui. 
On admettait que les règles ordinaires du calcul sont applicables 
aux nombres incommensurables, on le démontre aujourd'hui. On 
admettait bien d'autres choses qui quelquefois étaient fausses.<br />
On se fiait à l'intuition&nbsp;; mais l'intuition ne peut nous donner 
la rigueur, ni même la certitude, on s'en est aperçu de plus 
en plus. Elle nous apprend par exemple que toute courbe a une 
tangente, c'est-à-dire que toute fonction continue a une dérivée, 
et cela est faux. Et comme on tenait à la certitude, il a fallu 
faire de plus en plus petite la part de l'intuition.

<div class="p"><!----></div>
Comment s'est faite cette évolution nécessaire&nbsp;? On n'a pas 
tardé à s'apercevoir que la rigueur ne pourrait pas s'établir 
dans les raisonnements, si on ne la faisait entrer d'abord dans 
les définitions. &lt;131&#62;

<div class="p"><!----></div>
Longtemps les objets dont s'occupent les mathématiciens étaient 
mal définis&nbsp;; on croyait les connaître parce qu'on se les 
représentait avec les sens ou l'imagination, mais on n'en avait 
qu'une image grossière et non une idée précise sur laquelle 
le raisonnement pût avoir prise.

<div class="p"><!----></div>
C'est là que les logiciens ont dû porter leurs efforts. Ainsi 
pour le nombre incommensurable.

<div class="p"><!----></div>
L'idée vague de continuité, que nous devions à l'intuition, 
s'est résolue en un système compliqué d'inégalités portant 
sur des nombres entiers. C'est ainsi que se sont définitivement 
évanouies toutes ces difficultés qui effrayaient nos pères, 
quand ils réfléchissaient aux fondements du calcul infinitésimal.<br />
Il ne reste plus aujourd'hui en analyse que des nombres entiers, 
ou des systèmes finis ou infinis de nombres entiers, reliés 
par un réseau d'égalités et d'inégalités.<br />
Les mathématiques, comme on l'a dit, se sont arithmétisées.

<div class="p"><!----></div>
5.&nbsp;Mais croit-on que les mathématiques aient atteint la rigueur 
absolue sans faire de sacrifice&nbsp;? Pas du tout, ce qu'elles ont 
gagné en rigueur, elles l'ont perdu en objectivité. C'est 
en s'éloignant de la réalité qu'elles ont acquis cette pureté 
parfaite. On peut parcourir librement tout leur domaine, autrefois 
hérissé d'obstacles, mais ces obstacles n'ont pas disparu. 
Ils ont seulement été transportés à la frontière, et 
il faudra les vaincre de nouveau si l'on &lt;132&#62; veut franchir cette 
frontière pour pénétrer dans le royaume de la pratique.

<div class="p"><!----></div>
On possédait une notion vague, formée d'éléments disparates, 
les uns <i>a priori</i>, les autres provenant d'expériences plus 
ou moins digérées&nbsp;; on croyait en connaître, par l'intuition, 
les principales propriétés. Aujourd'hui on rejette les éléments 
empiriques en ne conservant que les éléments <i>a priori</i>&nbsp;; 
c'est l'une des propriétés qui sert de définition et toutes 
les autres s'en déduisent par un raisonnement rigoureux. C'est 
très bien, mais il reste à prouver que cette propriété, 
qui est devenue une définition, appartient bien aux objets 
réels que l'expérience nous avait fait connaître et d'où 
nous avions tiré notre vague notion intuitive. Pour le prouver, 
il faudra bien en appeler à l'expérience, ou faire un effort 
d'intuition, et si nous ne pouvions le prouver, nos théorèmes 
seraient parfaitement rigoureux, mais parfaitement inutiles.

<div class="p"><!----></div>
La logique parfois engendre des monstres. Depuis un demi-siècle 
on a vu surgir une foule de fonctions bizarres qui semblent s'efforcer 
de ressembler aussi peu que possible aux honnêtes fonctions 
qui servent à quelque chose. Plus de continuité, ou bien 
de la continuité, mais pas de dérivées, etc. Bien plus, 
au point de vue logique, ce sont ces fonctions étranges qui 
sont les plus générales, celles qu'on rencontre sans les 
avoir cherchées n'apparaissent plus que comme un cas particulier. 
Il ne leur reste qu'un tout petit coin.<br />
Autrefois, quand on inventait une fonction nouvelle &lt;133&#62;, c'était 
en vue de quelque but pratique&nbsp;; aujourd'hui, on les invente tout 
exprès pour mettre en défaut le raisonnement de nos pères, 
et on n'en tirera jamais que cela.

<div class="p"><!----></div>
Si la logique était le seul guide du pédagogue, ce serait 
par les fonctions les plus générales, c'est-à-dire par 
les plus bizarres, qu'il faudrait commencer. C'est le débutant 
qu'il faudrait mettre aux prises avec ce musée tétralogique. 
Si vous ne le faites pas, pourraient dire les logiciens, vous 
n'atteindrez la rigueur que par étape.

<div class="p"><!----></div>
6.&nbsp;Oui, peut-être, mais nous ne pouvons faire aussi bon marché 
de la réalité, et je n'entends pas seulement la réalité 
du monde sensible, qui a pourtant son prix, puisque c'est pour 
lutter contre elle que les neuf dixièmes de vos élèves 
vous demandent des armes. Il y a une réalité plus subtile, 
qui fait la vie des êtres mathématiques, et qui est autre 
chose que la logique.<br />
Notre corps est formé de cellules et les cellules d'atomes&nbsp;; 
ces cellules et ces atomes sont-ils donc toute la réalité 
du corps humain&nbsp;? La façon dont ces cellules sont agencées, 
et d'où résulte l'unité de l'individu, n'est-elle pas aussi 
une réalité et beaucoup plus intéressante&nbsp;?<br />
Un naturaliste qui n'aurait jamais étudié l'éléphant qu'au 
microscope croirait-il connaître suffisamment cet animal&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Il en est de même en mathématiques. Quand le logicien aura 
décomposé chaque démonstration en &lt;134&#62; une foule d'opérations 
élémentaires, toutes correctes, il ne possédera pas encore 
la réalité toute entière&nbsp;; et je ne sais quoi qui fait 
l'unité de la démonstration lui échappera complètement.

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Dans les édifices élevés par nos maîtres, à quoi bon 
admirer l'œuvre du maçon si nous ne pouvons comprendre le 
plan de l'architecte&nbsp;? Or, cette vue d'ensemble, la logique pure 
ne peut nous la donner, c'est à l'intuition qu'il faut la demander.<br />
Prenons par exemple l'idée de fonction continue. Ce n'est d'abord 
qu'une image sensible, un trait tracé à la craie sur le tableau 
noir. Peu à peu elle s'épure&nbsp;; on s'en sert pour construire 
un système compliqué d'inégalités, qui reproduit toutes 
les lignes de l'image&nbsp;; quand tout a été terminé, on a <i>décintré</i>, 
comme après la construction d'une voûte&nbsp;; cette représentation 
grossière, appui désormais inutile, a disparu et il n'est 
resté que l'édifice lui-même, irréprochable aux yeux 
du logicien. Et pourtant, si le professeur ne rappelait l'image 
primitive, s'il ne rétablissait momentanément le <i>cintre</i>, 
comment l'élève devinerait-il par quel caprice toutes ces 
inégalités se sont échafaudées de cette façon les unes 
sur les autres&nbsp;? La définition serait logiquement correcte, 
mais elle ne lui montrerait pas la réalité véritable.<br />
7.&nbsp;Nous voilà donc obligé de revenir en arrière&nbsp;; sans doute 
il est dur pour un maître d'enseigner ce qui ne le satisfait 
pas entièrement&nbsp;; mais la satisfaction du maître n'est pas 
l'unique objet de l'enseignement &lt;135&#62;&nbsp;; on doit d'abord se préoccuper 
de ce qu'est l'esprit de l'élève et de ce qu'on veut qu'il 
devienne.<br />
Les zoologistes prétendent que le développement embryonnaire 
d'un animal résume en un temps très court toute l'histoire 
de ses ancêtres des temps géologiques. Il semble qu'il en 
est de même du développement des esprits. L'éducateur doit 
faire repasser l'enfant par où ont passé ses pères&nbsp;; plus 
rapidement mais sans brûler d'étape. A ce compte, l'histoire 
de la science doit être notre premier guide.

<div class="p"><!----></div>
Nos pères croyaient savoir ce que c'est qu'une fraction, ou 
que la continuité, ou que l'aire d'une surface courbe&nbsp;; c'est 
nous qui nous sommes aperçus qu'ils ne le savaient pas. De 
même nos élèves croient le savoir quand ils commencent 
à étudier sérieusement les mathématiques. Si, sans autre 
préparation, je viens leur dire&nbsp;: "Non, vous ne le savez pas&nbsp;; 
ce que vous croyez comprendre, vous ne le comprenez pas&nbsp;; il 
faut que je vous démontre ce qui vous semble évident", et 
si dans la démonstration je m'appuie sur des prémisses qui 
leurs semblent moins évidentes que la conclusion, que penseront 
ces malheureux&nbsp;? Ils penseront que la science mathématique 
n'est qu'un entassement arbitraire de subtilités inutiles&nbsp;; 
ou bien ils s'en dégoûteront&nbsp;; ou bien ils s'en amuseront 
comme d'un jeu et ils arriveront à un état d'esprit analogue 
à celui des sophistes grecs.

<div class="p"><!----></div>
Plus tard, au contraire, quand l'esprit de l'élève, familiarisé 
avec le raisonnement mathématique, se &lt;136&#62; sera mûri par 
cette longue fréquentation, les doutes naîtront d'eux-mêmes 
et alors votre démonstration sera la bienvenue. Elle en éveillera 
de nouveaux, et les questions se poseront successivement à 
l'enfant, comme elles se sont posées successivement à nos 
pères, jusqu'à ce que la rigueur parfaite puisse seule les 
satisfaire. Il ne suffit pas de douter de tout, il faut savoir 
pourquoi l'on doute.<br />
8.&nbsp;Le but principal de l'enseignement mathématique est de développer 
certaines facultés de l'esprit et parmi elles l'intuition n'est 
pas la moins précieuse. C'est par elle que le monde mathématique 
reste en contact avec le monde réel et quand les mathématiques 
pures pourraient s'en passer, il faudrait toujours y avoir recours 
pour combler l'abîme qui sépare le symbole de la réalité. 
Le praticien en aura toujours besoin et pour un géomètre 
pur il doit y avoir cent praticiens.

<div class="p"><!----></div>
L'ingénieur doit recevoir une éducation complète, mais 
à quoi doit-elle lui servir&nbsp;? A voir les divers aspects des 
choses et à les voir vite&nbsp;; il n'a pas le temps de chercher 
la petite bête. Il faut que, dans les objets physiques complexes 
qui s'offrent à lui, il reconnaisse promptement le point où 
pourront avoir prise les outils mathématiques que nous lui 
avons mis en main. Comment le ferait-il si nous laissions entre 
les uns et les autres cet abîme profond creusé par les logiciens&nbsp;?<br />
9.&nbsp;A côté des futurs ingénieurs, d'autres élèves, 
moins nombreux, doivent à leur tour devenir des &lt;137&#62; maîtres&nbsp;; 
il faut donc qu'ils aillent jusqu'au fond&nbsp;; une connaissance approfondie 
et rigoureuse des premiers principes leur est avant tout indispensable. 
Mais ce n'est pas une raison pour ne pas cultiver chez eux l'intuition&nbsp;; 
car ils se feraient une idée fausse de la science s'ils ne 
la regardaient jamais que d'un seul côté et d'ailleurs ils 
ne pourraient développer chez leurs élèves une qualité 
qu'ils ne posséderaient pas eux-mêmes.

<div class="p"><!----></div>
Pour le géomètre lui-même, cette faculté est nécessaire, 
c'est par la logique qu'on démontre, c'est par l'intuition qu'on 
invente. Savoir critiquer est bon, savoir créer est mieux. 
Vous savez reconnaître si une combinaison est correcte&nbsp;; la 
belle affaire si vous ne possédez pas l'art de choisir entre 
toutes les combinaisons possibles. La logique nous apprend que 
sur tel ou tel chemin nous sommes sûrs de ne pas rencontrer 
d'obstacle&nbsp;; elle ne nous dit pas quel est celui qui mène au 
but. Pour cela il faut voir le but de loin, et la faculté qui 
nous apprend à voir, c'est l'intuition. Sans elle, le géomètre 
serait comme un écrivain qui serait ferré sur la grammaire, 
mais qui n'aurait pas d'idées. Or, comment cette faculté se 
développerait-elle, si dès qu'elle se montre on la pourchasse 
et on la proscrit, si on apprend à s'en défier avant de savoir 
ce qu'on peut en tirer de bon.<br />
Et là, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse pour insister 
sur l'importance des devoirs écrits. Les compositions écrites 
n'ont peut-être pas assez de place dans certains examens, à 
l'École polytechnique &lt;138&#62;, par exemple. On me dit qu'elles 
fermeraient la porte à de très bons élèves qui savent 
très bien leurs cours, qui le comprennent très bien, et qui 
pourtant sont incapables d'en faire la moindre application. J'ai 
dit tout à l'heure que le mot comprendre a plusieurs sens&nbsp;: 
ceux là ne comprennent que de la première manière, et nous 
venons de voir que cela ne suffit ni pour faire un ingénieur, 
ni pour faire un géomètre. Eh bien, puisqu'il faut faire 
un choix, j'aime mieux choisir ceux qui comprennent tout à 
fait.

<div class="p"><!----></div>
10.&nbsp;Mais l'art de raisonner juste n'est-il pas aussi une qualité 
précieuse, que le professeur de mathématiques doit avant 
tout cultiver&nbsp;? Je n'ai garde de l'oublier&nbsp;; on doit s'en préoccuper 
et dès le début. Je serai désolé de voir la géométrie 
dégénérer en je ne sais quelle tachymétrie de bas étage 
et je ne souscris nullement aux doctrines extrêmes de certains Oberlehrer 
allemands. Mais on a assez d'occasions d'exercer les élèves 
au raisonnement correct, dans les parties des mathématiques 
où les inconvénients que j'ai signalés ne se présentent 
pas. On a de longs enchaînements de théorèmes où la 
logique absolue a régné du premier coup et pour ainsi dire 
tout naturellement, où les premiers géomètres nous ont 
donné des modèles qu'il faudra constamment imiter et admirer.

<div class="p"><!----></div>
C'est dans l'exposition des premiers principes qu'il faut éviter 
trop de subtilité&nbsp;; là elle serait plus rebutante et d'ailleurs 
inutile. On ne peut tout démontrer&nbsp;; et il faudra &lt;139&#62; toujours 
emprunter à l'intuition&nbsp;; qu'importe de le faire un peu plus 
tôt ou un peu plus tard, ou même de lui demander un peu plus 
ou un peu moins, pourvu qu'en se servant correctement des prémisses 
qu'elle nous a fournies, nous apprenions à raisonner juste.<br />
11. Est-il possible de remplir tant de conditions opposées&nbsp;? 
Est-ce possible en particulier quand il s'agit de donner une 
définition&nbsp;? Comment trouver un énoncé concis qui satisfasse 
à la fois aux règles intransigeantes de la logique, à notre 
désir de comprendre la place de la notion nouvelle dans l'ensemble 
de la science, à notre besoin de penser avec des images&nbsp;? Le 
plus souvent on ne le trouvera pas, et c'est pourquoi il ne suffit 
pas d'énoncer une définition&nbsp;; il faut la préparer et il 
faut la justifier.<br />
Que veux-je dire par là&nbsp;? Vous savez ce qu'on a dit souvent&nbsp;: 
toute définition implique un axiome, puisqu'elle affirme l'existence 
de l'objet défini. La définition ne sera donc justifiée, 
au point de vue purement logique, que quand on aura <i>démontré</i> 
qu'elle n'entraîne pas de contradiction, ni dans les termes, 
ni avec les vérités antérieurement admises.

<div class="p"><!----></div>
Mais ce n'est pas assez&nbsp;; la définition nous est énoncée 
comme une convention&nbsp;; mais la plupart des esprits se révolteront 
si vous voulez la leur imposer comme une convention <i>arbitraire</i>. 
Ils n'auront de repos que quand vous aurez répondu à de nombreuses 
questions.<br />
Le plus souvent les définitions mathématiques &lt;140&#62;, comme 
l'a montré M.&nbsp;Liard, sont de véritables constructions édifiées 
de toutes pièces avec des notions plus simples. Mais pourquoi 
avoir assemblé ces éléments de cette façon quand mille 
autres assemblages étaient possibles&nbsp;? Est-ce par caprice&nbsp;? 
Sinon, pourquoi cette combinaison avait-elle plus de droits à 
l'existence que toutes les autres&nbsp;? A quel besoin répondait-elle&nbsp;? 
Comment a-t-on prévu qu'elle jouerait dans le développement 
de la science un rôle important, qu'elle abrégerait nos raisonnements 
et nos calculs&nbsp;? Y a-t-il dans la nature quelque objet familier, 
qui en est pour ainsi dire l'image indécise et grossière&nbsp;?<br />
Ce n'est pas tout&nbsp;; si vous répondez à toutes ces questions 
d'une manière satisfaisante, nous verrons bien que le nouveau-né 
avait le droit d'être baptisé&nbsp;; mais le choix du nom n'est 
pas non plus arbitraire&nbsp;; il faut expliquer par quelles analogies 
on a été guidé et que si l'on a donné des noms analogues 
à des choses différentes, ces choses du moins ne diffèrent 
que par la matière et se rapprochent par la forme&nbsp;; que leurs 
propriétés sont analogues et pour ainsi dire parallèles.

<div class="p"><!----></div>
C'est à ce prix qu'on pourra satisfaire toutes les tendances. 
Si l'énoncé est assez correct pour plaire au logicien, la 
justification contentera l'intuitif. Mais il y a mieux à faire 
encore&nbsp;; toutes les fois que cela sera possible, la justification 
précédera l'énoncé et le préparera&nbsp;; on sera conduit 
à l'énoncé général par l'étude de quelques exemples 
particuliers. &lt;141&#62;

<div class="p"><!----></div>
Autre chose encore&nbsp;: chacune des parties de l'énoncé d'une 
définition a pour but de distinguer l'objet à définir d'une 
classe d'autres objets voisins. La définition ne sera comprise 
que quand vous aurez montré, non seulement l'objet défini, 
mais les objets voisins dont il convient de le distinguer, que 
vous aurez fait saisir la différence et que vous aurez ajouté 
explicitement&nbsp;: c'est pour cela qu'en énonçant le définition 
j'ai dit ceci ou cela.

<div class="p"><!----></div>
Mais il est temps de sortir des généralités et d'examiner 
comment les principes un peu abstraits que je viens d'exposer 
peuvent être appliqués en arithmétique, en géométrie, 
en analyse et en mécanique. 

<div class="p"><!----></div>

<center>Arithmétique

<div class="p"><!----></div>
</center>12.&nbsp;On n'a pas à définir le nombre entier&nbsp;; en revanche, on 
définit d'ordinaire les opérations sur les nombres entiers&nbsp;; 
je crois que les élèves apprennent ces définitions par 
cœur et qu'ils n'y attachent aucun sens. Il y a à cela deux 
raisons&nbsp;: d'abord on les leur fait apprendre trop tôt, quand 
leur esprit n'en éprouve encore aucun besoin&nbsp;; puis ces définitions 
ne sont pas satisfaisantes au point de vue logique. Pour l'addition 
on ne saurait en trouver une bonne, tout simplement parce qu'il 
faut s'arrêter et qu'on ne saurait tout définir. Ce n'est 
pas définir l'addition que de dire qu'elle consiste à ajouter. 
Tout ce qu'on peut faire c'est de partir &lt;142&#62; d'un certain nombre 
d'exemples concrets et de dire&nbsp;: l'opération que nous venons 
de faire s'appelle addition.

<div class="p"><!----></div>
Pour la soustraction, c'est autre chose&nbsp;; on peut la définir 
logiquement comme l'opération inverse de l'addition&nbsp;; mais est-ce 
par là qu'il faut commencer&nbsp;? Là aussi il faut débuter par 
des exemples, montrer sur ces exemples la réciprocité des 
deux opérations&nbsp;; la définition sera ainsi préparée et 
justifiée.

<div class="p"><!----></div>
De même encore pour la multiplication&nbsp;; on prendra un problème 
particulier&nbsp;; on montrera qu'on peut le résoudre en additionnant 
plusieurs nombres égaux entre eux&nbsp;; on fera voir ensuite qu'on 
arrive plus vite au résultat par une multiplication, l'opération 
que les élèves savent déjà faire par routine et la définition 
logique sortira de là tout naturellement.

<div class="p"><!----></div>
On définira la division comme l'opération inverse de la multiplication&nbsp;; 
mais on commencera par un exemple emprunté à la notion familière 
de partage et on montrera sur cet exemple que la multiplication 
reproduit le dividende.

<div class="p"><!----></div>
Restent les opérations sur les fractions. Il n'y a de difficultés 
que pour la multiplication. Le mieux est d'exposer d'abord la 
théorie des proportions, c'est d'elle seulement que pourra sortir 
une définition logique&nbsp;; mais pour faire accepter les définitions 
que l'on rencontre au début de cette théorie, il faut les 
préparer par de nombreux exemples, empruntés à des problèmes 
classiques de règles de &lt;143&#62; trois, où l'on aura soin d'introduire 
des données fractionnaires. On ne craindra pas non plus de 
familiariser les élèves avec la notion de proportion par 
des images géométriques, soit en faisant appel à leurs 
souvenirs s'ils ont déjà fait de la géométrie, soit en 
ayant recours à l'intuition directe, s'ils n'en ont pas fait, 
ce qui les préparera d'ailleurs à en faire. J'ajouterai, enfin, 
qu'après avoir défini la multiplication des fractions, il 
faut justifier cette définition en démontrant qu'elle est 
commutative, associative et distributive, et en faisant bien 
remarquer aux auditeurs qu'on fait cette constatation pour justifier 
la définition.

<div class="p"><!----></div>
On voit quel rôle jouent dans tout ceci les images géométriques&nbsp;; 
et ce rôle est justifié par la philosophie et l'histoire 
de la science. Si l'arithmétique était restée pure de tout 
mélange avec la géométrie, elle n'aurait connu que le nombre 
entier&nbsp;; c'est pour s'adapter aux besoins de la géométrie 
qu'elle a inventé autre chose.

<div class="p"><!----></div>

<center>Géométrie

<div class="p"><!----></div>
</center>En géométrie, nous rencontrons d'abord la notion de ligne 
droite. Peut-on définir la ligne droite&nbsp;? La définition connue, 
le plus court chemin d'un point à un autre, ne me satisfait 
guère. Je partirais tout simplement de la <i>règle</i> et je 
montrerais d'abord à l'élève comment on peut vérifier 
une règle par retournement&nbsp;; cette vérification est la vraie 
définition &lt;144&#62; de la ligne droite&nbsp;; la ligne droite es un 
axe de rotation. On lui montrerait ensuite à vérifier la 
règle par glissement et on aurait une des propriétés les 
plus importantes de la ligne droite. Quant à cette autre propriété 
d'être le plus court chemin d'un point à un autre, c'est un 
théorème qui peut être démontré apodictiquement, mais 
la démonstration est trop délicate pour pouvoir trouver place 
dans l'enseignement secondaire. Il vaudra mieux montrer qu'une 
règle préalablement vérifiée s'applique sur un fil tendu. 
Il ne faut pas redouter, en présence de difficultés analogues, 
de multiplier les axiomes, en les justifiant par des expériences 
grossières.<br />
Ces axiomes, il faut bien en admettre, et si l'on en admet un 
peu plus qu'il n'est strictement nécessaire, le mal n'est pas 
bien grand&nbsp;; l'essentiel est d'apprendre à raisonner juste sur 
les axiomes une fois admis. L'oncle Sarcey qui aimait à se répéter disait souvent qu'au théâtre 
le spectateur accepte volontiers tous les postulats qu'on lui 
impose au début, mais qu'une fois le rideau levé, il devient 
intransigeant sur la logique. Eh bien, c'est la même chose 
en mathématiques.<br />
Pour le cercle, on peut partir du compas&nbsp;; les élèves reconnaîtront 
du premier coup la courbe tracée&nbsp;; on leur fera observer ensuite 
que la distance des deux points de l'instrument reste constante, 
que l'une de ses pointes est fixe et l'autre mobile, et on sera 
ainsi amené naturellement à la définition logique. &lt;145&#62;<br />
La définition du plan implique un axiome et il ne faut pas 
le dissimuler. Qu'on prenne une planche à dessin et que l'on 
fasse remarquer qu'une règle mobile s'applique constamment sur 
cette planche et cela en conservant trois degrés de liberté. 
On comparerait avec le cylindre et le cône, surfaces sur lesquelles 
on ne saurait appliquer une droite à moins de ne lui laisser 
que deux degrés de liberté&nbsp;; puis, on prendrait trois planches 
à dessin&nbsp;; on montrerait d'abord qu'elles peuvent glisser en 
restant appliquées l'une sur l'autre et cela avec trois degrés 
de liberté&nbsp;; et enfin pour distinguer le plan de la sphère, 
que deux de ces planches, applicables sur une troisième, sont 
applicables l'une sur l'autre.

<div class="p"><!----></div>
Peut-être vous étonnerez-vous de cet incessant emploi d'instruments 
mobiles&nbsp;; ce n'est pas là une grossier artifice, et c'est beaucoup 
plus philosophique qu'on ne le croit d'abord. Qu'est-ce que la 
géométrie pour le philosophe&nbsp;? C'est l'étude d'un groupe, 
et quel groupe&nbsp;? De celui des mouvements des corps solides. Comment 
alors définir ce groupe sans faire mouvoir quelques corps solides&nbsp;?<br />
Devons-nous conserver la définition classique des parallèles 
et dire qu'on appelle ainsi deux droites qui, situées dans 
le même plan, ne se rencontrent pas quelque loin qu'on les 
prolonge&nbsp;? Non parce que cette définition est négative, parce 
qu'elle est invérifiable par l'expérience et ne saurait en 
conséquence être regardée comme une donnée immédiate 
de l'intuition. Non, surtout, parce qu'elle est totalement étrangère 
à la notion de groupe, à la &lt;146&#62; considération du mouvement 
des corps solides qui est, comme je l'ai dit, la véritable 
source de la géométrie. Ne vaudrait-il pas mieux définir 
d'abord la translation rectiligne d'une figure invariable, comme 
un mouvement où tous les points de cette figure ont des trajectoires 
rectilignes&nbsp;; montrer qu'une semblable translation est possible, 
en faisant glisser une équerre sur une règle&nbsp;? De cette constatation 
expérimentale, érigée en axiome, il serait aisé de faire 
sortir la notion de parallèle et le postulatum d'Euclide lui-même.

<div class="p"><!----></div>

<center>Mécanique

<div class="p"><!----></div>
</center>Je n'ai pas à revenir sur la définition de la vitesse, ou 
de l'accélération, ou des autres notions cinématiques&nbsp;; 
on les rattachera avec avantage à celle de la dérivée.

<div class="p"><!----></div>
J'insisterai, au contraire, sur les notions dynamiques de force 
et de masse.

<div class="p"><!----></div>
Il y a une chose qui me frappe&nbsp;: c'est combien les jeunes gens 
qui ont reçu l'éducation secondaire sont éloignés d'appliquer 
au monde réel les lois mécaniques qu'on leur a enseignées. 
Ce n'est pas seulement qu'ils en soient incapables&nbsp;; ils n'y pensent 
même pas. Pour eux le monde de la science et celui de la réalité 
sont séparés par une cloison étanche. Il n'est pas rare 
de voir un monsieur bien mis, probablement bachelier, assis dans 
une voiture en s'imaginant qu'il l'aide à avancer en poussant 
sur &lt;147&#62; l'avant, et cela au mépris du principe de l'action 
et de la réaction.<br />
Si nous essayons d'analyser l'état d'âme de nos élèves, 
cela nous étonnera moins&nbsp;; quelle est pour eux la véritable 
définition de la force&nbsp;? Non pas celle qu'ils récitent, mais 
celle qui, tapie dans un recoin de leur entendement, le dirige 
de là tout entier. Cette définition, la voici&nbsp;: les forces 
sont des flèches avec lesquelles on fait des parallélogrammes. 
Ces flèches sont des êtres imaginaires qui n'ont rien à 
faire avec rien de ce qui existe dans la nature. Cela n'arriverait 
pas, si on leur avait montré des forces dans la réalité 
avant de les représenter par des flèches. Comment définir 
la force&nbsp;? Une définition logique, il n'y en a pas de bonne, 
je crois l'avoir suffisamment montré ailleurs. Il y a la définition 
anthropomorphique, la sensation de l'effort musculaire&nbsp;; celle-là 
est vraiment trop grossière et on n'en peut rien tirer d'utile.

<div class="p"><!----></div>
Voici la démarche qu'il faudra suivre&nbsp;: il faut d'abord, pour 
faire connaître le genre force, montrer l'une après l'autre 
toutes les espèces de ce genre&nbsp;; elles sont bien nombreuses 
et elles sont bien diverses&nbsp;; il y a la pression des fluides 
sur les parois des vases où ils sont enfermés&nbsp;; la tension 
des fils&nbsp;; l'élasticité d'un ressort&nbsp;; la pesanteur qui agit 
sur toutes les molécules d'un corps&nbsp;; les frottements&nbsp;; l'action 
et la réaction mutuelle normale de deux solides au contact.<br />
Ce n'est là qu'une définition qualitative&nbsp;; il faut &lt;148&#62; apprendre 
à mesurer la force. Pour cela, on montrera d'abord que l'on 
peut remplacer une force par une autre sans troubler l'équilibre&nbsp;; 
nous trouverons le premier exemple de cette substitution dans 
la balance et la double pesée de Borda. Nous montrerons ensuite qu'on peut remplacer 
un poids, non seulement par un autre poids, mais par des forces 
de nature différente&nbsp;: par exemple le frein de Prony nous permet de remplacer un poids 
par un frottement.

<div class="p"><!----></div>
De tout cela sort la notion de l'équivalence de deux forces.<br />
Il faut définir la direction d'une force. Si une force F est 
équivalent à une autre force F' qui est appliquée au corps 
considéré par l'intermédiaire d'un fil tendu, de telle sorte 
que F puisse être remplacée par F' sans que l'équilibre 
soit troublé, alors le point d'attache du fil sera par définition 
le point d'application de la force F', et celui de la force équivalente 
F&nbsp;; la direction du fil sera la direction de la force F' et celle 
de la force équivalente F.<br />
De là, on passera à la comparaison de la grandeur des forces. 
Si une force peut en remplacer deux autres de même direction, 
c'est qu'elle est égale à leur somme, on montrera par exemple 
qu'un poids de 20 grammes peut remplacer deux poids de 10 grammes.

<div class="p"><!----></div>
Est-ce suffisant&nbsp;? Pas encore. Nous savons maintenant comparer 
l'intensité de deux forces qui ont même direction et même 
point d'application&nbsp;; il faut apprendre à le faire quand les 
directions sont différentes &lt;149&#62;. Pour cela, imaginons un 
fil tendu par un poids et passant sur une poulie&nbsp;; nous dirons 
que la tension des deux brins du fil est la même et égale 
au poids tendu.

<div class="p"><!----></div>
Voilà notre définition, elle nous permet de comparer les 
tensions de nos deux brins, et, en se servant des définitions 
précédentes, de comparer deux forces quelconques ayant même 
direction que ces deux brins. Il faut le justifier en montrant 
que la tension du dernier brin reste la même pour un même 
poids tenseur, quels que soient le nombre et la disposition des 
poulies de renvoi. Il faut la compléter ensuite en montrant 
que cela n'est vrai que si les poulies sont sans fortement.

<div class="p"><!----></div>
Une fois maître de ces définitions, il faut faire voir que 
le point d'application, la direction et l'intensité suffisent 
pour déterminer une force&nbsp;; que deux forces pour lesquelles 
ces trois éléments sont les mêmes sont <i>toujours</i> équivalentes 
et peuvent <i>toujours</i> être remplacées l'une par l'autre, 
soit dans l'équilibre, soit dans le mouvement, et cela qu'elles 
que soient les autres forces mises en jeu.

<div class="p"><!----></div>
Il faut faire voir que deux forces concourantes peuvent toujours 
être remplacées par une résultante unique&nbsp;; et que <i>cette 
résu</i><i>l</i><i>tante reste la même</i>, que le corps soit en repos 
ou en mouvement et quelles que soient les autres forces qui lui 
sont appliquées.

<div class="p"><!----></div>
Il faut faire voir enfin que les forces définies comme nous 
venons de le faire satisfont au principe de l'égalité de 
l'action et de la réaction. &lt;150&#62;

<div class="p"><!----></div>
Tout cela, c'est l'expérience, et l'expérience seule qui peut 
nous l'apprendre.

<div class="p"><!----></div>
Il suffira de citer quelques expériences vulgaires, que les 
élèves font tous les jours sans s'en douter, et d'exécuter 
devant eux un petit nombre d'expériences simples et bien choisies.<br />
C'est quand on aura passer par tous ces détours qu'on pourra 
représenter les forces par des flèches, et même je voudrais 
que, dans le développement des raisonnements, l'on revînt 
de temps en temps du symbole à la réalité. Il ne serait 
pas difficile par exemple d'illustrer le parallélogramme des 
forces à l'aide d'un appareil formé de trois fils, passant 
sur des poulies, tendus par des poids et se faisant équilibre 
en tirant sur un même point.

<div class="p"><!----></div>
Connaissant la force, il est aisé de définir la masse&nbsp;; cette 
fois la définition doit être empruntée à la dynamique&nbsp;; 
il n'y a pas moyen de faire autrement, puisque le but à atteindre, 
c'est de faire comprendre la distinction entre la masse et le 
poids. Ici encore, la définition doit être préparée par 
des expériences&nbsp;; il y a en effet une machine qui semble faite 
exprès pour montrer ce que c'est que la masse, c'est la machine 
d'Atwood&nbsp;; on rappellera d'ailleurs les lois de la chute 
des corps, que l'accélération de la pesanteur est la même 
pour les corps lourds et pour les corps légers, et qu'elle 
varie avec la latitude, etc.

<div class="p"><!----></div>
Maintenant, si vous me dites que toutes les méthodes que je 
préconise sont depuis longtemps appliquées dans les lycées, 
je m'en réjouirai plus &lt;151&#62; que je ne m'en étonnerai&nbsp;; je 
sais que dans son ensemble notre enseignement mathématique 
est bon&nbsp;; je ne désire pas qu'il soit bouleversé, j'en serai 
même désolé, je ne désire que des améliorations lentement 
progressives. Il ne faut pas que cet enseignement subisse de 
brusques oscillations au souffle capricieux de modes éphémères. 
Dans de pareils tempêtes sombrerait bientôt sa haute valeur 
éducative. Une bonne et solide logique doit continuer à en 
faire le fond. La définition par l'exemple est toujours nécessaire, 
mais elle doit préparer la définition logique, elle ne doit 
pas la remplacer&nbsp;; elle doit tout au moins la faire désirer, 
dans les cas où la véritable définition logique ne peut 
être donnée utilement que dans l'enseignement supérieur.

<div class="p"><!----></div>
Vous avez bien compris que ce que j'ai dit aujourd'hui n'implique 
nullement l'abandon de ce que j'ai écrit ailleurs&nbsp;? J'ai eu souvent 
l'occasion de critiquer certaines définitions que je préconise 
aujourd'hui. Ces critiques subsistent tout entières, ces définitions 
ne peuvent être que provisoires. Mais c'est par elles qu'il 
faut passer. &lt;152&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre III. Les Mathématiques et la Logique</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>Introduction

<div class="p"><!----></div>
</center>Les mathématiques peuvent-elles être réduites à la logique 
sans avoir à faire appel à des principes qui leur soient 
propres&nbsp;; il y a toute une école, pleine de force et de foi, 
qui s'efforce de l'établir. Elle a son langage spécial où 
il n'y a plus de mots et où on ne fait usage que de signes. 
Ce langage n'est compris que de quelques initiés, de sorte 
que les profanes sont disposés à s'incliner devant les affirmations 
tranchantes des adeptes. Il n'est peut-être pas inutile d'examiner 
ces affirmations d'un peu près, afin de voir si elles justifient 
le ton péremptoire avec lequel elles sont présentées.<br />
Mais pour bien faire comprendre la nature de la question, il 
est nécessaire d'entrer dans quelques détails historiques 
et de rappeler en particulier le caractère des travaux de Cantor. &lt;153&#62;<br />
Depuis longtemps la notion d'infini avait été introduite 
en mathématiques&nbsp;; mais cet infini était ce que les philosophes 
appellent un <i>devenir</i>. L'infini mathématique n'était qu'une 
quantité susceptible de croître au delà de toute limite&nbsp;; 
c'était une quantité variable dont on ne pouvait pas dire 
qu'elle <i>avait dépassé</i> toutes les limites, mais seulement 
qu'elle les <i>dépasserait</i>.<br />
Cantor a entrepris d'introduire en mathématiques un <i>infini</i> <i>actuel</i>, 
c'est-à-dire une quantité qui n'est pas seulement susceptible 
de dépasser toutes les limites, mais qui est regardée comme 
les ayant déjà dépassées. Il s'est posé des questions 
telles que celles-ci&nbsp;: y-a-t-il de points dans l'espace que de 
nombres entiers&nbsp;? Y-a-t-il plus de points dans l'espace que de 
points dans un plan&nbsp;? Etc.

<div class="p"><!----></div>
Et alors le nombre des nombres entiers, celui des points dans 
l'espace, etc., constitue ce qu'il appelle un <i>nombre cardinal 
transf</i><i>i</i><i>ni</i>, c'est-à-dire un nombre cardinal plus grand 
que tous les nombres cardinaux ordinaires. Et il s'est amusé 
à comparer ces nombres cardinaux transfinis&nbsp;;en rangeant dans 
un ordre convenable les éléments d'un ensemble qui en contient 
une infinité, il a imaginé aussi ce qu'il appelle des nombres 
ordinaux transfinis sur lesquels je n'insisterai pas.<br />
De nombreux mathématiciens se sont lancés sur ses traces 
et se sont posé une série de questions de même genre. Ils 
se sont tellement familiarisés avec les nombres transfinis 
qu'ils en sont arrivés à faire dépendre la théorie des 
nombres finis de celle des &lt;154&#62; nombres cardinaux de Cantor. A leurs yeux, pour enseigner l'arithmétique 
d'une façon vraiment logique, on devrait commencer par établir 
les propriétés générales des nombres cardinaux transfinis, 
puis distinguer parmi eux une toute petite classe, celle des 
nombres entiers ordinaires. Grâce à ce détour on pourrait 
arriver à démontrer toutes les propositions relatives à 
cette petite classe (c'est-à-dire toute notre arithmétique 
et notre algèbre) sans se servir d'aucun principe étranger 
à la logique.<br />
Cette méthode est évidemment contraire à toute saine psychologie&nbsp;; 
ce n'est certainement pas comme cela que l'esprit humain a procédé 
pour construire les mathématiques&nbsp;; aussi ses auteurs ne songent-ils 
pas, je pense, à l'introduire dans l'enseignement secondaire. 
Mais est-elle du moins logique, ou pour mieux dire est-elle correcte&nbsp;? 
Il est permis d'en douter.<br />
Les géomètres qui l'ont employée sont cependant fort nombreux. 
Ils ont accumulé les formules et ils ont cru s'affranchir de 
ce qui n'était pas la logique pure en écrivant des mémoires 
où les formules n'alternent plus avec le discours explicatif 
comme dans les livres de mathématiques ordinaires, mais où 
ce discours a complètement disparu.

<div class="p"><!----></div>
Malheureusement, ils sont arrivés à des résultats contradictoires, 
c'est ce qu'on appelle les <i>antinomies cantoriennes</i>, sur lesquelles 
nous aurons l'occasion de revenir. Ces contradictions ne les 
ont pas découragés et ils se sont efforcés de modifier 
leurs règles de façon à faire disparaître celles qui &lt;155&#62; 
s'étaient déjà manifestées, sans être assurés pour 
cela qu'il ne s'en manifesterait plus de nouvelles.<br />
Il est temps de faire justice de ces exagérations. Je n'espère 
pas les convaincre&nbsp;; car ils ont trop longtemps vécu dans cette 
atmosphère. D'ailleurs, quand on a réfuté une de leurs 
démonstrations, on est sûr de la voir renaître avec des 
changements insignifiants, et quelques-unes d'entre elles sont 
déjà ressorties plusieurs fois de leurs cendres. Telle autrefois 
l'hydre de Lerne avec ses fameuses têtes qui repoussaient toujours. 
Hercule s'en est tiré parce que son hydre n'avait que neuf 
têtes, à moins que ce ne soit onze&nbsp;; mais ici il y en a trop, 
il y en a en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, 
et il devrait renoncer à la partie. Je ne fais donc appel qu'aux 
hommes de bon sens sans parti pris.

<div class="p"><!----></div>

<center>I

<div class="p"><!----></div>
</center>Dans ces dernières années, de nombreux travaux ont été 
publiés sur les mathématiques pures et la philosophie des 
mathématiques, en vue de dégager et d'isoler les éléments 
logiques du raisonnement mathématique. Ces travaux ont été 
analysés et exposés très clairement par M.&nbsp;Couturat
Couturat, Louis&nbsp;: dans un ouvrage intitulé&nbsp;: <i>Les principes 
des mathématiques</i>.<br />
Pour M.&nbsp;Couturat, les travaux nouveaux, et en particulier ceux 
de MM. Russell et Peano, ont définitivement tranché le débat, 
depuis si longtemps pendant entre Leibnitz et Kant. Ils ont montré qu'il &lt;156&#62; n'y a pas de jugement 
synthétique <i>a priori</i> (comme disait Kant pour désigner les jugements qui ne peuvent 
être démontrés ni analytiquement, ni réduits à des 
identités, ni établis expérimentalement), ils ont montré 
que les mathématiques sont entièrement réductibles à 
la logique et que l'intuition n'y joue aucun rôle.<br />
C'est ce que M.&nbsp;Couturat a exposé dans l'ouvrage que je viens de citer&nbsp;; 
c'est ce qu'il a dit plus nettement encore à son discours du 
jubilé de Kant, si bien que j'ai entendu mon voisin dire à 
demi-voix&nbsp;: "On voit bien que c'est le centenaire de la <i>mort</i> 
de Kant".<br />
Pouvons-nous souscrire à cette condamnation définitive&nbsp;? 
Je ne le crois pas et je vais essayer de montrer pourquoi.

<div class="p"><!----></div>

<center>II

<div class="p"><!----></div>
</center>Ce qui nous frappe d'abord dans la nouvelle mathématique, c'est 
son caractère purement formel&nbsp;: "Pensons, dit Hilbert, trois sortes de <i>choses</i> que nous appellerons 
points, droites et plans, convenons qu'une droite sera déterminée 
par deux points et qu'au lieu de dire que cette droite est déterminée 
par ces deux points, nous pourrons dire qu'elle passe par ces 
deux points ou que ces deux points sont situés sur cette droite". 
Que sont ces <i>choses</i>, non seulement nous n'en savons rien, 
mais nous ne devons pas chercher à le savoir. Nous n'en avons &lt;157&#62; 
pas besoin, et quelqu'un qui n'aurait jamais vu ni point, ni droite, 
ni plan, pourrait faire de la géométrie tout aussi bien que 
nous. Que le mot <i>passer par</i>, ou le mot <i>être situé 
sur</i> ne provoquent en nous aucune image, le premier est simplement 
synonyme de <i>être déterminé</i> et le second de <i>déterminer</i>.<br />
Ainsi, c'est bien entendu, pour démontrer un théorème, 
il n'est pas nécessaire, ni même utile de savoir ce qu'il 
veut dire. On pourrait remplacer le géomètre par le <i>piano 
à raisonner</i> imaginé par Stanley Jevons&nbsp;; ou, si l'on aime mieux, on pourrait imaginer 
une machine où l'on introduirait les axiomes par un bout pendant 
qu'on recueillerait les théorèmes à l'autre bout, comme 
cette machine légendaire de Chicago où les porcs entrent 
vivants et d'où ils sortent transformés en jambons et en 
saucisses. Pas plus que ces machines, le mathématicien n'a 
besoin de comprendre ce qu'il fait.<br />
Ce caractère formel de sa géométrie, je n'en fais pas le 
reproche à Hilbert. C'était là qu'il devait tendre, étant 
donné le problème qu'il se posait. Il voulait réduire au 
minimum le nombre des axiomes fondamentaux de la géométrie 
et en faire l'énumération complète&nbsp;; or, dans les raisonnements 
où notre esprit reste actif, dans ceux où l'intuition joue 
encore un rôle, dans les raisonnements vivants, pour ainsi 
dire, il est difficile de ne pas introduire un axiome ou un postulat 
qui passe inaperçu. Ce n'est donc qu'après avoir ramené 
tous les raisonnements géométriques à une forme purement 
mécanique &lt;158&#62; qu'il a pu être certain d'avoir réussi dans 
son dessein et d'avoir achevé son œuvre.<br />
Ce que Hilbert avait fait pour la géométrie, d'autres ont 
voulu le faire pour l'arithmétique et pour l'analyse. Si même 
ils y avaient entièrement réussi, les Kantiens seraient-ils 
définitivement condamnés au silence&nbsp;? Peut-être pas, car 
en réduisant la pensée mathématique à une forme vide, 
il est certain qu'on la mutile. Admettons même que l'on ait 
établi que tous les théorèmes peuvent se déduire par 
des procédés purement analytiques, par de simples combinaisons 
logiques d'un nombre fini d'axiomes, et que ces axiomes ne sont 
que des conventions. Le philosophe conserverait le droit de rechercher 
les origines de ces conventions, de voir pourquoi elles ont été 
jugées préférables aux conventions contraires.<br />
Et puis la correction logique des raisonnements qui mènent 
des axiomes aux théorèmes n'est pas la seule chose dont nous 
devions nous préoccuper. Les règles de la parfaite logique 
sont-elles toute la mathématique&nbsp;? Autant dire que tout l'art 
du joueur d'échecs se réduit aux règles de la marche des 
pièces. Parmi toutes les constructions que l'on peut combiner 
avec les matériaux fournis par la logique, il faut faire un 
choix&nbsp;; le vrai géomètre fait ce choix judicieusement parce 
qu'il est guidé par un sûr instinct, ou par quelque vague 
conscience de je ne sais quelle géométrie plus profonde, 
et plus cachée, qui seule fait le prix de l'édifice construit.<br />
Chercher l'origine de cet instinct, étudier les lois &lt;159&#62; de 
cette géométrie profonde qui se sentent et ne s'énoncent 
pas, ce serait encore une belle tâche pour les philosophes 
qui ne veulent pas que la logique soit tout. Mais ce n'est pas 
à ce point de vue que je veux me placer, ce n'est pas ainsi 
que je veux poser la question. Cet instinct dont nous venons 
de parler est nécessaire à l'inventeur, mais il semble d'abord 
qu'on pourrait s'en passer pour étudier la science une fois 
créée. Eh bien, ce que je veux rechercher, c'est s'il est 
vrai qu'une fois admis les principes de la logique, on ne peut 
je ne dis pas découvrir, mais démontrer toutes les vérités 
mathématiques sans faire de nouveau appel à l'intuition.

<div class="p"><!----></div>

<center>III

<div class="p"><!----></div>
</center>A cette question, j'avais autrefois répondu que non (Voir <i>Science 
et hypothèse</i>, chapitre 1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>er</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math>)&nbsp;; notre réponse doit-elle être 
modifiée par les travaux récents&nbsp;? Si j'avais répondu non, 
c'est parce que "le principe d'induction complète" me paraissait 
à la fois nécessaire au mathématicien et irréductible 
à la logique. On sait quel est l'énoncé de ce principe&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
"Si une propriété est vraie du nombre 1, et si l'on établit 
qu'elle est vraie de <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1 pourvu qu'elle le soit de <i>n</i>, 
elle sera vraie de tous les nombres entiers". J'y voyais le raisonnement 
mathématique par excellence. Je ne voulais pas dire, comme 
on l'a cru, que tous les raisonnements &lt;160&#62; mathématiques peuvent 
se réduire à une application de ce principe. En examinant 
ces raisonnements d'un peu près, on y verrait appliqués beaucoup 
d'autres principes analogues, présentant les mêmes caractères 
essentiels. Dans cette catégorie de principes, celui de l'induction 
complète est seulement le plus simple de tous et c'est pour 
cela que je l'ai choisi pour type.<br />
Le nom de principe d'induction complète qui a prévalu n'est 
pas justifié. Ce mode de raisonnement n'en est pas moins une 
véritable induction mathématique qui ne diffère de l'induction 
ordinaire que par sa certitude.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV<br />
Définition et axiomes

<div class="p"><!----></div>
</center>L'existence de pareils principes est une difficulté pour les 
logiciens intransigeants&nbsp;; comment prétendent-ils s'en tirer&nbsp;? 
Le principe d'induction complète, disent-ils, n'est pas un axiome 
proprement dit ou un jugement synthétique <i>a priori</i>&nbsp;; c'est 
tout simplement la définition du nombre entier? C'est donc 
une simple convention. Pour discuter cette manière de voir, 
il nous faut examiner d'un peu près les relations entre les 
définitions et les axiomes.

<div class="p"><!----></div>
Reportons-nous d'abord à un article de M.&nbsp;Couturat sur les définitions mathématiques qui a 
paru dans l'<i>Enseignement mathémat</i><i>i</i><i>que</i>, revue publiée &lt;161&#62; 
chez Gauthier-Villars et chez Georg à Genève. Nous y verrons une distinction 
entre la <i>définition directe</i> et la <i>déf</i><i>i</i><i>nition 
par postulats</i>.

<div class="p"><!----></div>
"La définition par postulats, dit M.&nbsp;Couturat, s'applique, non à une seule notion, mais 
à un système de notions&nbsp;; elle consiste à énumérer 
les relations fondamentales qui les unissent et qui permettent 
de démontrer toutes leurs autres propriétés&nbsp;; ces relations 
sont des postulats... "

<div class="p"><!----></div>
Si l'on a défini préalablement toutes ces notions, sauf une, 
alors cette dernière sera par définition l'objet qui vérifie 
ces postulats.

<div class="p"><!----></div>
Ainsi certains axiomes indémontrables des mathématiques ne 
seraient que des définitions déguisées. Ce point de vue 
est souvent légitime&nbsp;; et je l'ai admis moi-même en ce qui 
concerne par exemple le postulatum d'Euclide.<br />
Les autres axiomes de la géométrie ne suffisent pas pour 
définir complètement la distance&nbsp;; la distance sera alors, 
par définition, parmi toutes les grandeurs qui satisfont à 
ces autres axiomes, celle qui est telle que le postulatum d'Euclide soit vrai.<br />
Eh bien, les logiciens admettent pour le principe d'induction 
complète, ce que j'admets pour le postulatum d'Euclide, ils ne veulent y voir qu'une définition déguisée.<br />
Mais pour qu'on ait ce droit, il y a deux conditions à remplir. 
Stuart Mill disait que tout définition implique un 
axiome, celui par lequel on affirme l'existence de l'objet défini. 
A ce compte, ce &lt;162&#62; ne serait plus l'axiome qui pourrait être 
une définition déguisée, ce serait au contraire la définition 
qui serait une définition déguisée. Stuart Mill entendait le mot existence dans le sen s 
matériel et empirique&nbsp;; il voulait dire qu'en définissant 
le cercle, on affirme qu'il y a des choses rondes dans la nature.<br />
Sous cette forme, son opinion est inadmissible. Les mathématiques 
sont indépendantes de l'existence des objets matériels&nbsp;; en 
mathématiques le mot `exister' ne peut avoir qu'un sens, il 
signifie `exempt de contradiction'. Ainsi rectifiée, la pensée 
de Stuart Mill devient exacte&nbsp;; en définissant un objet, 
on affirme que la définition n'implique pas contradiction.

<div class="p"><!----></div>
Su nous avons donc un système de postulats, et si nous pouvons 
démontrer que ces postulats n'impliquent pas de contradiction, 
nous aurons le droit de les considérer comme représentant 
la définition de l'une des notions qui y figurent. Si nous 
ne pouvons pas démontrer cela, il faut que nous l'admettions 
sans démonstration et ce sera alors un axiome&nbsp;; de sorte que 
si nous voulions chercher la définition sous le postulat, nous 
retrouverions l'axiome sous la définition.

<div class="p"><!----></div>
Le plus souvent, pour montrer qu'une définition n'implique pas 
contradiction, on procède <i>par l'exemple</i>, on cherche à 
former un exemple d'un objet satisfaisant à la définition. 
Prenons le cas d'une définition par postulats&nbsp;; nous voulons 
définir une notion A, et nous disons que, par définition &lt;163&#62;, 
un A, c'est tout objet pour lequel certains postulats sont vrais. 
Si nous pouvons démontrer directement que tous ces postulats 
sont vrais d'un certain objet B, la définition sera justifiée&nbsp;; 
l'objet B sera un <i>exemple</i> d'un A. Nous serons certains que 
les postulats ne sont pas contradictoires, puisqu'il y a des 
cas où ils sont vrais tous à la fois.

<div class="p"><!----></div>
Mais une pareille démonstration directe par l'exemple n'est 
pas toujours possible.

<div class="p"><!----></div>
Pour établir que les postulats n'impliquent pas contradiction, 
il faut alors envisager toutes les propositions que l'on peut 
déduire de ces postulats considérés comme prémisses, 
et montrer que, parmi ces propositions, il n'y en a pas deux 
dont l'une soit la contradictoire de l'autre. Si ces propositions 
sont en nombre fini, une vérification directe est possible. 
Ce cas est peu fréquent et d'ailleurs peu intéressant.<br />
Si ces propositions sont en nombre infini, on ne peut plus faire 
cette vérification directe&nbsp;; il faut recourir à des procédés 
de démonstration où en général on sera forcé d'invoquer 
ce principe d'induction complète qu'il s'agit précisément 
de vérifier.

<div class="p"><!----></div>
Nous venons d'expliquer l'une des conditions auxquelles les logiciens 
doivent satisfaire, <i>et nous verrons plus loin qu'ils ne l'ont 
pas fait</i>.

<div class="p"><!----></div>

<center>V

<div class="p"><!----></div>
</center>Il y en a une seconde. Quand nous donnons une définition, c'est 
pour nous en servir &lt;164&#62;.<br />
Nous retrouverons donc dans la suite du discours le mot défini&nbsp;; 
avons-nous le droit d'affirmer, de l'objet représenté par 
ce mot, le postulat qui a servi de définition&nbsp;? Oui, évidemment, 
si le mot a conservé son sens, si nous ne lui attribuons pas 
implicitement un sens différent. Or c'est ce qui arrive quelquefois 
et il est le plus souvent difficile de s'en apercevoir&nbsp;; il faut 
voir comment ce mot s'est introduit dans notre discours, et si 
la porte par laquelle il est entré n'implique pas en réalité 
une autre définition que celle qu'on a énoncée.

<div class="p"><!----></div>
Cette difficulté se présente dans toutes les applications 
des mathématiques. La notion mathématique a reçu une définition 
très épurée et très rigoureuse&nbsp;; et pour le mathématicien 
pur toute hésitation a disparu&nbsp;; mais si on veut l'appliquer 
aux sciences physiques par exemple, ce n'est plus à cette notion 
pure que l'on a affaire, mais à un objet concret qui n'en est 
souvent qu'une image grossière. Dire que cet objet satisfait, 
au moins approximativement, à la définition, c'est énoncer 
une vérité nouvelle, que l'expérience peut seule mettre 
hors de doute, et qui n'a plus le caractère d'un postulat conventionnel.

<div class="p"><!----></div>
Mais, sans sortir des mathématiques pures, on rencontre encore 
la même difficulté.<br />
Vous donnez du nombre une définition subtile&nbsp;; puis, une fois 
cette définition donnée, vous n'y pensez plus&nbsp;; parce que, 
en réalité, ce n'est pas elle qui vous a appris ce que c'était 
que le nombre, vous le saviez depuis longtemps&nbsp;; et quand le 
mot nombre &lt;165&#62; se retrouve plus loin sous votre plume, vous 
y attachez le même sens que le premier venu&nbsp;; pour savoir quel 
est ce sens et s'il est bien le même dans telle phrase ou dans 
telle autre, il faut voir comment vous avez été amené à 
parler de nombre et à introduire ce mot dans ces deux phrases. 
Je ne m'explique pas davantage sur ce point pour le moment car 
nous aurons l'occasion d'y revenir.<br />
Ainsi voici un mot dont nous avons donné explicitement une 
définition A&nbsp;; nous en faisons ensuite dans le discours un 
usage qui suppose implicitement une autre définition B. Il 
est possible que ces deux définitions désignent un même 
objet. Mais qu'il en soit ainsi, c'est une vérité nouvelle, 
qu'il faut, ou bien démontrer, ou bien admettre comme un axiome 
indépendant.<br />
<i>Nous verrons plus loin que les logiciens n'ont pas mieux 
re</i><i>m</i><i>pli la seconde condition que la première</i>.

<div class="p"><!----></div>

<center>VI

<div class="p"><!----></div>
</center>Les définitions du nombre sont très nombreuses et très 
diverses&nbsp;; je renonce à énumérer même les noms de leurs 
auteurs. Nous ne devons pas nous étonner qu'il y en ait tant. 
Si l'une d'elles était satisfaisante, on n'en donnerait plus 
de nouvelle. Si chaque nouveau philosophe qui s'est occupé 
de cette question a cru devoir en inventer une autre, c'est qu'il 
n'était pas satisfait de celles de ses devanciers, et s'il n'en 
était pas satisfait, c'est qu'il croyait y voir une pétition 
de principe. &lt;166&#62;

<div class="p"><!----></div>
J'ai toujours éprouvé, en lisant les écrits consacrés 
à ce problème, un profond sentiment de malaise&nbsp;; je m'attendais 
toujours à me heurter à une pétition de principe et, quand 
je ne l'apercevais pas tout de suite, j'avais la crainte d'avoir 
mal regardé.

<div class="p"><!----></div>
C'est qu'il est impossible de donner une définition sans énoncer 
une phrase, et difficile d'énoncer une phrase sans y mettre 
un nom de nombre, ou au moins le mot plusieurs, ou au moins un 
mot au pluriel. Et alors la pente est glissante et à chaque 
instant on risque de tombe dans une pétition de principe.<br />
Je ne m'attacherai dans la suite qu'à celles de ces définitions 
où la pétition de principe est le plus habilement dissimulée.

<div class="p"><!----></div>

<center>VII.
La pasigraphie
</center>

<div class="p"><!----></div>
Le langage symbolique créé par M.&nbsp;Peano joue un très grand rôle dans ces nouvelles 
recherches. Il est susceptible de rendre quelques services, mais 
il me semble que M.&nbsp;Couturat y attache une importance exagérée qui a 
dû étonner M.&nbsp;Peano lui-même.

<div class="p"><!----></div>
L'élément essentiel de ce langage, ce sont certains signes 
algébriques qui représentent les différentes conjonctions&nbsp;: 
si, et, ou, donc. Que ces signes soient commodes, c'est possible&nbsp;; 
mais qu'ils soient destinés &lt;167&#62; à renouveler toute la philosophie, 
c'est une autre affaire. Il est difficile d'admettre que le mot 
<em>si</em> quand on l'écrit 
  &#x0259;,
une vertu qu'il n'avait pas quand on l'écrivait si.

<div class="p"><!----></div>
Cette invention de M.&nbsp;Peano s'est appelée d'abord la <i>pasigraphie</i>, 
c'est-à-dire l'art d'écrire un traité de mathématiques 
sans employer un seul mot de la langue usuelle. Ce nom en définissait 
très exactement la portée. Depuis, on l'a élevée à 
une dignité plus éminente, en lui conférant le titre de <i>logistique</i>. 
Ce mot est, paraît-il, employé à l'École de Guerre, pour 
désigner l'art du maréchal des logis, l'art de faire marcher 
et cantonner les troupes&nbsp;; mais ici aucune confusion n'est à 
craindre et on voit tout de suite que ce nom nouveau implique 
le dessein de révolutionner la logique.

<div class="p"><!----></div>
Nous pouvons voir la nouvelle méthode à l'œuvre dans un 
mémoire mathématique de M.&nbsp;Burali-Forti, intitulé <i>Una Questione sui numeri 
transfiniti</i>, et inséré dans le tome XI des <i>Rendiconti 
del circolo matematico di Palermo</i>.

<div class="p"><!----></div>
Je commence par dire que ce mémoire est très intéressant, 
et si je le prends ici pour exemple, c'est précisément parce 
qu'il est le plus important de tous ceux qui sont écrits dans 
le nouveau langage. D'ailleurs, les profanes peuvent le lire 
grâce à une traduction interlinéaire italienne.<br />
Ce qui fait l'importance de ce mémoire, c'est qu'il donné 
le premier exemple de ces antinomies que l'on rencontre dans 
l'étude des nombres transfinis et qui font depuis quelques 
années le désespoir des &lt;168&#62; mathématiciens. Le but de 
cette note, dit M.&nbsp;Burali-Forti, c'est de montrer qu'il peut y avoir deux 
nombres transfinis (ordinaux), <i>a</i> et <i>b</i>, tel que <i>a</i> ne 
soit ni égal à <i>b</i>, ni plus grand, ni plus petit.<br />
Que le lecteur se rassure, pour comprendre les considérations 
qui vont suivre, il n'a pas besoin de savoir ce que c'est qu'un 
nombre ordinal transfini.

<div class="p"><!----></div>
Or, Cantor avait précisément démontré qu'entre deux 
nombres transfinis comme entre deux nombres finis, il ne peut 
y avoir d'autre relation que l'égalité, ou l'inégalité 
dans un sens ou dans l'autre. Mais ce n'est pas du fond de ce 
mémoire que je veux parler ici&nbsp;; je veux seulement m'occuper 
de la forme, et précisément je me demande si cette forme 
lui fait beaucoup gagner en rigueur et si elle compense par là 
les efforts qu'elle impose à l'écrivain et au lecteur.<br />
Nous voyons d'abord M.&nbsp;Burali-Forti définir la nombre 1 de la manière 
suivante&nbsp;:
<br />
<table width="100%"><tr><td align="center">
    <math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
    <mstyle displaystyle="true"><mrow><mn>1</mn><mo>=</mo><mi>&iota;</mi><mi>T</mi><mo>'</mo><mrow><mo>{</mo><mi>Ko</mi><mo>&cap;</mo><mo stretchy="false">(</mo><mi>u</mi><mo>,</mo><mi>h</mi><mo stretchy="false">)</mo><mo>&isin;</mo><mo stretchy="false">(</mo><mi>u</mi><mo>&isin;</mo><mi>Un</mi><mo stretchy="false">)</mo><mo>}</mo></mrow><mo>,</mo></mrow>
    </mstyle></math>
</td></tr></table>
<br />

définition éminemment propre à donner une idée du nombre 
1 aux personnes qui n'en auraient jamais entendu parler.

<div class="p"><!----></div>
J'entends trop mal le Peanien pour oser risquer une critique, 
mais je crains bien que cette définition ne contienne une pétition 
de principe, attendu que j'aperçois 1 en chiffre dans le premier 
membre et Un en toutes lettres dans le second. &lt;169&#62;<br />
Quoi qu'il en soit, M.&nbsp;Burali-Forti part de cette définition et, après 
un court calcul, il arrive à l'équation&nbsp;:
<br />
<table width="100%"><tr><td align="center">
    <math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
    <mstyle displaystyle="true"><mrow><mn>1</mn><mi>&epsiv;</mi><mi>No</mi><mo>,</mo><mi>&emsp;&emsp;&emsp;&emsp;&emsp;&emsp;</mi><mo stretchy="false">(</mo><mn>27</mn><mo stretchy="false">)</mo></mrow>
    </mstyle></math>
</td></tr></table>
<br />

qui nous apprend que Un est un nombre.<br />
Et puisque nous en sommes à ces définitions des premiers 
nombres, rappelons que M.&nbsp;Couturat a défini également 0 et 1.<br />
Qu'est-ce que zéro&nbsp;? C'est le nombre des éléments de la 
classe nulle&nbsp;; et qu'est-ce que la classe nulle&nbsp;? C'est celle qui 
ne contient aucun élément.

<div class="p"><!----></div>
Définir zéro par nul, et nul par aucun, c'est vraiment abuser de la
richesse de la langue française&nbsp;; aussi M.&nbsp;Couturat a-t-il introduit
un perfectionnement dans sa définition, en écrivant&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>

<center>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mn>0</mn><mo>=</mo><mi>&iota;</mi><mi>&Lambda;</mi><mo>:</mo><mi>&phiv;</mi><mi>x</mi><mo>=</mo><mi>&Lambda;</mi><mo>.</mo></mrow></math>

&#x0259;

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo>.</mo><mi>&Lambda;</mi><mo>=</mo><mo stretchy="false">(</mo><mi>x</mi><mo>&isin;</mo><mi>&phiv;</mi><mi>x</mi><mo stretchy="false">)</mo></mrow></math>,
</center>

<div class="p"><!----></div>
ce qui veut dire en français&nbsp;: zéro est le nombre des objets 
qui satisfont à une condition qui n'est jamais remplie.

<div class="p"><!----></div>
Mais comme jamais signifie <i>en aucun cas</i> je ne vois pas que 
le progrès soit considérable.

<div class="p"><!----></div>
Je me hâte d'ajouter que la définition que M.&nbsp;Couturat donne du nombre
1 est plus satisfaisante.

<div class="p"><!----></div>
Un, dit-il en substance, est le nombre des éléments d'une 
classe dont deux éléments quelconques sont identiques.

<div class="p"><!----></div>
Elle est plus satisfaisante, ai-je-dit, en ce sens &lt;170&#62; que 
pour définir 1, il ne se sert pas du mot un&nbsp;; en revanche, 
il se sert du mot deux. Mais j'ai peur que si on demandait à 
M.&nbsp;Couturat ce que c'est que deux, il ne soit obligé de 
se servir du mot un.

<div class="p"><!----></div>

<center>VIII
</center>

<div class="p"><!----></div>
Mais revenons au mémoire de M.&nbsp;Burali-Forti&nbsp;; j'ai dit que ses conclusions sont en 
opposition directe avec celles de Cantor. Or, un jour, je reçus la visite de M.&nbsp;Hadamard 
et la conversation tomba sur cette antinomie.

<div class="p"><!----></div>
"Le raisonnement de Burali-Forti, lui disais-je, ne vous semble-t-il pas 
irréprochable&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
- Non, et au contraire je ne trouve rien à objecter à celui 
de Cantor. D'ailleurs, Burali-Forti n'avait pas le droit de parler de l'ensemble 
des <i>tous</i> les nombres ordinaux.

<div class="p"><!----></div>
- Pardon, il avait ce droit, puisqu'il pouvait toujours poser
<br />
<table width="100%"><tr><td align="center">
    <math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
    <mstyle displaystyle="true"><mrow><mi>&Omega;</mi><mo>=</mo><mi>T</mi><mo>'</mo><mo stretchy="false">(</mo><mi>No</mi><mo>,</mo>
<mover><mrow><mi>&epsiv;</mi></mrow>
<mo>&OverBar;</mo></mover>
<mo>&gt;</mo><mo stretchy="false">)</mo><mo>.</mo></mrow>
    </mstyle></math>
</td></tr></table>
<br />


<div class="p"><!----></div>
Je voudrais bien savoir qui aurait pu l'en empêcher, et peut-on 
dire qu'un objet n'existe pas, quand on l'a appelé 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&Omega;</mi></mrow></math>&nbsp;?".

<div class="p"><!----></div>
Ce fut en vain, je ne pus le convaincre (ce qui d'ailleurs eut 
été fâcheux, puisqu'il avait raison). Était-ce seulement 
parce que je ne parlais pas le péanien avec assez d'éloquence&nbsp;? 
Peut-être&nbsp;; mais entre nous je ne le crois pas. &lt;171&#62;

<div class="p"><!----></div>
Ainsi, malgré tout cet appareil pasigraphique, la question 
n'était pas résolue. Qu'est-ce que cela prouve&nbsp;? Tant qu'il 
s'agit seulement de démontrer que un est un nombre, la pasigraphie 
suffit, mais si une difficulté se présente, s'il y a une 
antinomie à résoudre, la pasigraphie devient impuissante. &lt;172&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre IV. Les Logiques Nouvelles</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>I.
La Logique de Russell
</center>

<div class="p"><!----></div>
Pour justifier ses prétentions, la logique a dû se transformer. 
On a vu naître des logiques nouvelles dont la plus intéressante 
est celle de M.&nbsp;Russell. Il semble qu'il n'y ait rien à écrire 
de nouveau sur la logique formelle et qu'Aristote en ait vu le 
fond. Mais le champ que M.&nbsp;Russell attribue à la logique est infiniment plus 
étendu que celui de la logique classique et il a trouvé moyen 
d'émettre sur ce sujet des vues originales et parfois justes.

<div class="p"><!----></div>
D'abord, tandis que la logique d'Aristote était avant tout la 
logique des classes et prenait pour point de départ la relation 
de sujet à prédicat, M.&nbsp;Russell subordonne la logique des classes à celle 
des propositions. Le syllogisme classique "Socrate est un homme", 
etc., fait place au syllogisme &lt;173&#62; hypothétique&nbsp;: si A est 
vrai, B est vrai, or si B est vrai, C est vrai, etc. Et c'est 
là, à mon sens, une idée des plus heureuses, car le syllogisme 
classique est facile à ramener au syllogisme hypothétique, 
tandis que la transformation inverse ne se fait pas sans difficulté.<br />
Et puis ce n'est pas tout&nbsp;: la logique des propositions de M.&nbsp;Russell est l'étude des lois suivant lesquelles 
se combinent les conjonctions <i>si</i>, <i>et</i>, <i>ou</i>, et la négation 
<i>ne pas</i>. C'est une extension considérable de l'ancienne logique. 
Les propriétés du syllogisme classique s'étendent sans 
peine au syllogisme hypothétique et, dans les formes de ce 
dernier, on reconnaît aisément les formes scolastiques&nbsp;; 
on retrouve ce qu'il y a d'essentiel dans la logique classique. 
Mais la théorie du syllogisme n'est encore que la syntaxe de 
la conjonction <i>si</i> et peut-être de la négation.

<div class="p"><!----></div>
En y adjoignant deux autres conjonctions <i>et</i> et <i>ou</i>, M.&nbsp;Russell ouvre à la logique un domaine nouveau. 
Les signes <i>et</i>, <i>ou</i> suivent les mêmes lois que les deux 
signes 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo>&times;</mo></mrow></math> et +, c'est-à-dire les lois commutative, associative 
et distributive. Ainsi <i>et</i> représente la multiplication 
logique, tandis que <i>ou</i> représente l'addition logique. Cela 
aussi est très intéressant.<br />
M.&nbsp;B.&nbsp;Russell arrive à cette conclusion qu'une proposition 
fausse quelconque implique toutes les autres propositions vraies 
ou fausses. M.&nbsp;Couturat dit que cette conclusion semblera paradoxale 
au premier abord. Il suffit cependant d'avoir corrigé une &lt;174&#62; 
mauvaise thèse de mathématiques, pour reconnaître combien 
M.&nbsp;Russell a vu juste. Le candidat se donne souvent 
beaucoup de mal pour trouver la première équation fausse&nbsp;; 
mais dès qu'il l'a obtenue, ce n'est plus qu'un jeu pour lui 
d'accumuler les résultats les plus surprenants, dont quelques 
uns même, peuvent être 

<div class="p"><!----></div>

<center>II
</center>

<div class="p"><!----></div>
On voit combien la nouvelle logique est plus riche que la logique 
classique&nbsp;; les symboles se sont multipliés et permettent des 
combinaisons variées qui ne sont plus en nombre limité. A-t-on 
le droit de donner cette extension au sens du mot <i>logique</i>&nbsp;? 
Il serait oiseux d'examiner cette question et de chercher à 
M.&nbsp;Russell une simple querelle de mots. Accordons-lui 
ce qu'il demande&nbsp;; mais ne nous étonnons pas si certaines vérités, 
que l'on avait déclarées irréductibles à la logique, 
au sens ancien du mot, se trouvent être devenues réductibles 
à la logique, au sens nouveau, qui est tout différent.<br />
Nous avons introduit un grand nombre de notions nouvelles&nbsp;; et 
ce n'étaient pas de simples combinaisons des anciennes&nbsp;; M.&nbsp;Russell ne s'y est d'ailleurs pas trompé, et non 
seulement au début du premier chapitre, c'est-à-dire de la 
logique des propositions, mais au début du second et du troisième, 
c'est-à-dire de la logique des classes et des relations, il 
introduit &lt;175&#62; des mots nouveaux qu'il déclare indéfinissables.

<div class="p"><!----></div>
Et ce n'est pas tout, il introduit également des principes 
qu'il déclare indémontrables. Mais ces principes indémontrables, 
ce sont des appels à l'intuition, des jugements synthétiques <i>a 
priori</i>. Nous les regardions comme intuitifs quand nous les rencontrions, 
plus ou moins explicitement énoncés, dans les traités de 
mathématiques&nbsp;; ont-ils changé de caractère, parce que 
le sens du mot logique s'est élargi et que nous les trouvons 
maintenant dans un livre intitulé <i>Traité de logique</i>&nbsp;? <i>Ils 
n'ont pas changé de nature&nbsp;; ils ont seul</i><i>e</i><i>ment changé 
de place</i>.

<div class="p"><!----></div>

<center>III

<div class="p"><!----></div>
</center>Ces principes pourraient-ils être considérés comme des 
définitions déguisées&nbsp;? Pour cela, il faudrait que l'on 
eût le moyen de démontrer qu'ils n'impliquent pas contradiction. 
Il faudrait établir que, quelque loin qu'on poursuive la série 
des déductions, on ne sera jamais exposé à ce contredire.

<div class="p"><!----></div>
On pourrait essayer de raisonner comme il suit&nbsp;: nous pouvons 
vérifier que les opérations de la nouvelle logique appliquées 
à des prémisses exemptes de contradiction. Si donc après <i>n</i> 
opérations, nous n'avons pas rencontré de contradiction, 
nous n'en rencontrerons non plus après la <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1e. Il est 
donc impossible qu'il y ait un moment où la contradiction <i>commence</i>, 
ce qui montre &lt;176&#62; que nous n'en rencontrerons jamais. Avons-nous 
le droit de raisonner ainsi&nbsp;? Non, car ce serait faire de l'induction 
complète&nbsp;; et, <i>le pri</i><i>n</i><i>cipe de l'induction complète, 
rappelons-le bien, nous ne le connai</i><i>s</i><i>sons pas encore</i>.

<div class="p"><!----></div>
Nous n'avons donc pas le droit de regarder ces axiomes comme 
des définitions déguisées et il ne nous reste qu'une ressource, 
il faut pour chacun d'eux admettre un nouvel acte d'intuition. 
C'est bien, d'ailleurs, à ce que je crois, la pensée de M.&nbsp;Russell et de M.&nbsp;Couturat.<br />
Ainsi, chacune des neuf notions indéfinissables et des vingt 
propositions indémontrables (je crois bien que si c'était 
moi qui avais compté, j'en aurais trouvé quelques-unes de 
plus) qui font le fondement de la logique nouvelle, de la logique 
au sens large, suppose un acte nouveau et indépendant de notre 
intuition et, pourquoi ne pas le dire, un véritable jugement 
synthétique <i>a priori</i>. Sur ce point tout le monde semble 
d'accord, mais ce que M.&nbsp;Russell prétend, et <i>ce qui me paraît douteux, 
c'est qu'après ces appels à l'intuition, ce sera fini&nbsp;; on 
n'aura plus à en faire d'autres et on pourra constituer la mathématique 
tout entière sans faire intervenir aucun élément nouveau</i>.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV

<div class="p"><!----></div>
</center>M.&nbsp;Couturat répète souvent que cette logique nouvelle 
est tout à fait indépendante de l'idée nombre. Je ne m'amuserai 
pas à compter combien &lt;177&#62; son exposé contient d'adjectifs 
numéraux, tant cardinaux qu'ordinaux, ou d'adjectifs indéfinis, 
tels que plusieurs. Citons cependant quelques exemples&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
"Le produit logique de <i>deux</i> ou <i>plusieurs</i> propositions 
est... ".&nbsp;;<br />
"Toutes les propositions sont susceptibles de <i>deux</i> valeurs 
seulement, le vrai et le faux... ".&nbsp;;<br />
"Le produit relatif de <i>deux</i> relations est une relation"&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
"Une relation a lieu entre <i>deux</i> termes", etc., etc.

<div class="p"><!----></div>
Quelquefois cet inconvénient ne serait pas impossible à éviter, 
mais quelquefois aussi il est essentiel. Une relation est incompréhensible 
sans deux termes&nbsp;; il est impossible d'avoir l'intuition de la 
relation, sans avoir en même temps celle de ses deux termes, 
et sans remarquer qu'ils sont deux car, pour que la relation 
soit concevable, il faut qu'ils soient deux et deux seulement.

<div class="p"><!----></div>

<center>V<br />
L'arithmétique.

<div class="p"><!----></div>
</center>J'arrive à ce que M.&nbsp;Couturat appelle la <i>théorie ordinale</i> et qui est 
le fondement de l'arithmétique proprement dite. M.&nbsp;Couturat commence par énoncer les cinq axiomes de 
Peano, qui sont indépendants, comme l'ont démontré 
MM.&nbsp;Peano et Padoa. &lt;178&#62;<br />
1.&nbsp;Zéro est un nombre entier.

<div class="p"><!----></div>
2.&nbsp;Zéro n'est le suivant d'aucun nombre entier.

<div class="p"><!----></div>
3.&nbsp;Le suivant d'un entier est un entier auquel il conviendrait 
d'ajouter<br />
tout entier a un suivant.

<div class="p"><!----></div>
4.&nbsp;Deux nombres entiers sont égaux, si leurs suivants le sont.<br />
Le 5e axiome est le principe d'induction complète.<br />
M.&nbsp;Couturat considère ces axiomes comme des définitions 
déguisées&nbsp;; ils constituent la définition par postulats 
de zéro, du "suivant", et du nombre entier.<br />
Mais nous avons vu que, pour qu'une définition par postulats 
puisse être acceptée, il faut que l'on puisse établir qu'elle 
n'implique pas contradiction.<br />
Est-ce le cas ici&nbsp;? Pas le moins du monde.<br />
La démonstration ne peut se faire <i>par l'exemple</i>. On ne peut 
choisir une partie des nombres entiers, par exemple les trois 
premiers, et démontrer qu'ils satisfont à la définition.

<div class="p"><!----></div>
Si je prends la série 0,&nbsp;1,&nbsp;2, je vois bien qu'elle satisfait 
aux axiomes 1,&nbsp;2,&nbsp;4&nbsp;et&nbsp;5&nbsp;; mais pour qu'elle satisfasse à l'axiome 
3, il faut encore que 3 soit un entier, et, par conséquent, 
que la série 0,&nbsp;1,&nbsp;2,&nbsp;3 satisfasse aux axiomes&nbsp;; on vérifierait 
qu'elle satisfait aux axiomes 1,&nbsp;2,&nbsp;4,&nbsp;5, mais l'axiome 3 exige, 
en outre, que 4 soit un entier et que la série 0,&nbsp;1,&nbsp;2,&nbsp;3,&nbsp;4 
satisfasse aux axiomes et ainsi de suite.

<div class="p"><!----></div>
Il est donc impossible de démontrer les axiomes &lt;179&#62; pour 
quelques nombres entiers sans les démontrer pour tous&nbsp;; il 
faut renoncer à la démonstration par l'exemple.

<div class="p"><!----></div>
Il faut alors prendre toutes les conséquences de nos axiomes 
et voir si elles ne contiennent pas de contradiction. Si ces 
conséquences étaient en nombre fini, ce serait facile&nbsp;; ce 
sont toutes les mathématiques, ou au moins toute l'arithmétique.<br />
Alors que faire&nbsp;? Peut-être à la rigueur pourrait-on répéter 
le raisonnement du n°&nbsp;III.

<div class="p"><!----></div>
Mais, nous l'avons dit, <i>ce raisonnement, c'est de l'induction 
complète</i>, et c'est précisément le principe d'induction complète 
qu'il s'agirait de justifier.

<div class="p"><!----></div>

<center>VI<br />
La logique de Hilbert
</center>

<div class="p"><!----></div>

<center>.

<div class="p"><!----></div>
</center>J'arrive maintenant au travail capital de M.&nbsp;Hilbert qu'il a communiqué au Congrès des Mathématiciens 
à Heidelberg, et dont une traduction française due à M.&nbsp;Pierre 
Boutroux a paru dans l'<i>Enseignement mathématique</i>, 
pendant qu'une traduction anglaise due à M.&nbsp;Halsted paraissait dans <i>The Monist</i>. Dans ce 
travail, ou l'on trouvera les pensées les plus profondes, l'auteur 
poursuit un but analogue à celui de M.&nbsp;Russell, mais sur bien des points il s'écartera 
de son devancier.<br />
"Cependant, dit-il, si nous y regardons de près &lt;180&#62;, nous 
constatons que dans les principes logiques, tels qu'on a coutume 
de les présenter, se trouvent impliquées déjà certaines 
notions arithmétiques, par exemple la notion d'Ensemble, et, 
dans une certaine mesure, la notion de Nombre. Ainsi nous nous 
trouvons pris dans un cercle et c'est pourquoi, afin d'éviter 
tout paradoxe, il me paraît nécessaire de développer simultanément 
les principes de la Logique et de l'Arithmétique".

<div class="p"><!----></div>
Nous avons plus haut que, ce que dit M.&nbsp;Hilbert des principes de la Logique <i>tels qu'on a 
coutume de les présenter</i>, s'applique également à la logique 
de M.&nbsp;Russell. Ainsi, pour M.&nbsp;Russell, la Logique est antérieure à l'Arithmétique&nbsp;; 
pour M.&nbsp;Hilbert, elles sont "simultanées". Nous trouverons 
plus loin d'autres différences plus profondes encore. Mais 
nous les signalerons à mesure qu'elles se présenteront&nbsp;; je 
préfère suivre pas à pas le développement de la pensée 
de Hilbert, en citant textuellement les passages les plus 
importants.

<div class="p"><!----></div>
"Prenons tout d'abord en considération l'objet 1". Remarquons 
qu'en agissant ainsi nous n'impliquons nullement la notion de 
nombre, car il est bien entendu que 1 n'est ici qu'un symbole 
et nous ne nous préoccupons nullement d'en connaître la signification. 
"Les groupes formés avec cet objet, deux, trois, ou plusieurs 
fois répété... ". Ah&nbsp;! Cette fois-ci, il n'en est plus de 
même, si nous introduisons les mots deux, trois et surtout 
plusieurs, nous introduisons la notion de nombre&nbsp;; et alors la 
définition du nombre entier fini que nous &lt;181&#62; trouverons 
tout à l'heure, arrivera bien trop tard. L'auteur était beaucoup 
trop avisé pour ne pas s'apercevoir de cette pétition de 
principe. Aussi, à la fin de son travail, cherche-t-il à 
procéder à un vrai <i>replâtrage</i>.<br />
Hilbert introduit ensuite deux objets simples 1 et = 
et envisage toutes les combinaisons de ces deux objets, toutes 
les combinaisons de leurs combinaisons, etc. Il va sans dire 
qu'il faut oublier la signification habituelle de ces deux signes 
et ne leur en attribuer aucune. Il répartit ensuite ces combinaisons 
en deux classes, celle des êtres et celle des non-êtres et 
jusqu'à nouvelle ordre cette répartition est entièrement 
arbitraire&nbsp;; toute proposition affirmative nous apprend qu'une 
combinaison appartient à la classe des êtres&nbsp;; toute proposition 
négative nous apprend qu'une certaine combinaison appartient 
à celle des non-êtres.

<div class="p"><!----></div>

<center>VII

<div class="p"><!----></div>
</center>Signalons maintenant une différence qui est de la plus haute 
importance. Pour M.&nbsp;Russell un objet <i>quelconque</i> qu'il désigne par <i>x</i> 
c'est un objet absolument indéterminé et sur lequel il ne 
suppose rien&nbsp;; pour Hilbert, c'est l'une des combinaisons formées avec 
les symboles 1 et&nbsp;=&nbsp;; il ne saurait concevoir qu'on introduise 
autre chose que des combinaisons des objets déjà définis. 
Hilbert formule d'ailleurs sa pensée de la façon 
la plus &lt;182&#62; nette, et je crois devoir reproduire <i>in extenso</i> 
son énoncé. "Les indéterminés qui figurent dans les 
axiomes (en place du quelconque ou du tous de la logique ordinaire) 
représentent exclusivement l'ensemble des objets et des combinaisons 
qui nous sont déjà acquis en l'état actuel de la théorie, 
ou que nous sommes en train d'introduire. Lors donc qu'on déduira 
des propositions des axiomes considérés, ce sont ces objets 
et ces considérations seuls que l'on sera en droit de substituer 
aux indéterminées. Il ne faudra pas non plus oublier que, 
lorsque nous augmentons le nombre des objets fondamentaux, les 
axiomes acquièrent du même coup une extension nouvelle et 
doivent, par suite, être de nouveau mis à l'épreuve et 
au besoin modifiés".

<div class="p"><!----></div>
Le contraste est complet avec la manière de voir de M.&nbsp;Russell. Pour ce dernier philosophe, nous pouvons 
substituer à la place de <i>x</i> non seulement des objets déjà 
connus, mais n'importe quoi. Russell est fidèle à son point de vue, qui est 
celui de la compréhension. Il part de l'idée générale 
d'être et l'enrichit de plus en plus tout en la restreignant, 
en y ajoutant des qualités nouvelles. Hilbert ne reconnaît au contraire comme êtres possibles 
que des combinaisons d'objets déjà connus&nbsp;; de sorte que (en 
ne regardant qu'un des côtés de sa pensée) on pourrait 
dire qu'il se place au point de vue de l'extension. &lt;183&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>VIII

<div class="p"><!----></div>
</center>Poursuivons l'exposé des idées de Hilbert. Il introduit deux axiomes qu'il énonce dans 
son langage symbolique mais qui signifient, dans le langage des 
profanes comme nous, que toute quantité est égale à elle-même 
et que toute opération faite sur deux quantités identiques 
donnent des résultats identiques. Avec cet énoncé ils sont 
évidents, mais les présenter ainsi serait traduire la pensée 
de M.&nbsp;Hilbert. Pour lui les mathématiques n'ont à combiner 
que de purs symboles et un vrai mathématicien doit raisonner 
sur eux sans se préoccuper de leur sens. Aussi ses axiomes 
ne sont pas pour lui ce qu'ils sont pour le vulgaire.

<div class="p"><!----></div>
Il les considère comme représentant la définition par postulats 
du symbole = jusqu'ici vierge de toute signification. Mais pour 
justifier cette définition, il faut montrer que ces deux axiomes 
ne conduisent à aucune contradiction.

<div class="p"><!----></div>
Pour cela, M.&nbsp;Hilbert se sert du raisonnement du n°&nbsp;III, sans paraître 
s'apercevoir qu'il fait de l'induction complète.

<div class="p"><!----></div>

<center>IX

<div class="p"><!----></div>
</center>La fin du mémoire de M.&nbsp;Hilbert est tout à fait énigmatique et nous n'y insisterons 
pas. Les contradictions s'y accumulent&nbsp;; on sent que l'auteur &lt;184&#62; 
a vaguement conscience de la pétition de principe qu'il a commise, 
et qu'il cherche vainement à replâtrer les fissures de son 
raisonnement.

<div class="p"><!----></div>
Qu'est-ce à dire&nbsp;? <i>Au moment de démontrer que la définition 
du nombre entier par l'axiome d'induction complète n'implique 
pas contradiction, M.&nbsp;Hilbert</i> <i>se dérobe comme se sont dérobés MM.&nbsp;Russell</i> <i>et Couturat</i><i>, parce que la difficulté est trop grande.</i>

<div class="p"><!----></div>

<center>X<br />
La géométrie.

<div class="p"><!----></div>
</center>La géométrie, dit M.&nbsp;Couturat, est un vaste corps de doctrine où le principe 
d'induction complète n'intervient pas. Cela est vrai dans une 
certaine mesure, on ne peut pas dire qu'il n'intervient pas, mais 
il intervient peu. Si l'on se rapporte à la <i>Rational geometry</i> 
de M.&nbsp;Halsted (New York, John Willey and Sons, 1904) 
établie d'après les principes de M.&nbsp;Hilbert, on voit intervenir le principe d'induction pour 
la première fois à la page 114 (à moins que j'aie mal cherché, 
ce qui est bien possible).<br />
Ainsi, la géométrie qui, il y a quelques années à peine, 
semblait le domaine où le règne de l'intuition était incontesté, 
est aujourd'hui celui où les logisticiens semblent triompher. 
Rien ne saurait mieux faire mesurer l'importance des travaux 
géométriques de M.&nbsp;Hilbert et la profonde empreinte qu'ils ont laissée 
sur nos conceptions. &lt;185&#62;<br />
Mais il ne faut pas s'y tromper. <i>Quel est en somme le thé</i><i>o</i><i>rème 
fondamental de la Géométrie&nbsp;? C'est que les axiomes de la 
Géométrie n'impliquent pas contradiction et, cela, on ne 
peut pas le démontrer sans le principe d'induction</i>.<br />
Comment Hilbert démontre-t-il ce point essentiel&nbsp;? C'est en 
s'appuyant sur l'Analyse et par elle sur l'Arithmétique, et 
par elle sur le principe d'induction.<br />
Et si jamais on invente une autre démonstration, il faudra 
encore s'appuyer sur ce principe, puisque les conséquences 
possibles des axiomes, dont il faut montrer qu'elles ne sont 
pas contradictoires, sont en nombre infini.

<div class="p"><!----></div>

<center>XI<br />
Conclusion

<div class="p"><!----></div>
</center>Notre conclusion, c'est d'abord que le <i>principe d'induction 
ne peut pas être regardé comme la définition déguisée 
du nombre e</i><i>n</i><i>tier.</i><br />
Voici trois vérités&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
Le principe d'induction complète&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
Le postulatum d'Euclide&nbsp;;<br />
La loi physique d'après laquelle le phosphore fond à 44° 
(citée par M.&nbsp;Le Roy).<br />
On dit&nbsp;: ce sont trois définitions déguisées, la première, 
celle du nombre entier, la seconde, celle de la ligne droite, 
la troisième, celle du phosphore. &lt;186&#62;<br />
Je l'admets pour la seconde, je ne l'admets pas pour les deux 
autres, il faut que j'explique la raison de cette apparente inconséquence.<br />
D'abord, nous avons vu qu'une définition n'est acceptable que 
s'il est établi qu'elle n'implique pas contradiction. Nous avons 
montré également que, pour la première définition, cette 
démonstration est impossible&nbsp;; au contraire, nous venons de 
rappeler que pour la seconde Hilbert avait donné une démonstration complète.<br />
En ce qui concerne la troisième, il est clair qu'elle n'implique 
pas contradiction&nbsp;: mais cela veut-il dire que cette définition 
garantit, comme il le faudrait, l'existence de l'objet défini&nbsp;? 
Nous ne sommes plus ici dans les sciences mathématiques, mais 
dans les sciences physiques, et le mot existence n'a plus le 
même sens, il ne signifie plus absence de contradiction, il 
signifie existence objective.

<div class="p"><!----></div>
Et voilà déjà une première raison de la distinction que 
je fais entre les trois cas&nbsp;; il y en a une seconde. Dans les 
applications que nous avons à faire de ces trois notions, se 
présentent-elles à nous comme définies par ces trois postulats&nbsp;?<br />
Les applications possibles du principe d'induction sont innombrables&nbsp;; 
prenons par exemple l'une de celles que nous avons exposées 
plus haut, et où on cherche à établir qu'un ensemble d'axiomes 
ne peut conduire à une contradiction. Pour cela on considère 
l'une des séries de syllogismes que l'on peut poursuivre en 
partant de ces axiomes comme prémisses.

<div class="p"><!----></div>
Quand on a fini le <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> syllogisme, on voit qu'on &lt;187&#62; peut 
en faire encore un autre et c'est le <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math>&nbsp;; ainsi le nombre <i>n</i> 
sert à compter une série d'opérations successives, c'est 
un nombre qui peut être obtenu par additions successives. C'est 
donc un nombre depuis lequel on peut remonter à l'unité par <i>soustractions 
success</i><i>i</i><i>ves</i>. On ne le pourrait évidemment pas si on 
avait <i>n</i>&nbsp;=&nbsp;<i>n</i>-1, parce qu'alors par soustraction on retrouverait 
toujours le même nombre. Ainsi donc la façon dont nous avons 
été amenés à considérer ce nombre <i>n</i> implique une 
définition du nombre entier fini et cette définition est 
la suivante&nbsp;: <i>un nombre entier fini est celui qui peut être 
obtenu par additions successives, c'est celui qui est tel que 
n n'est pas égal à n-1</i>.

<div class="p"><!----></div>
Cela posé, qu'est-ce que nous faisons&nbsp;? Nous montrons que, s'il 
n'y a pas eu contradiction au <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> syllogisme, il n'y en aura 
pas davantage au <i>n</i>+1
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> et nous concluons qu'il n'y en aura 
jamais. Vous dites&nbsp;: j'ai le droit de conclure ainsi, parce que 
les nombres entiers sont par définition ceux pour lesquels 
un pareil raisonnement est légitime&nbsp;; mais cela implique une 
autre définition du nombre entier et qui est la suivante&nbsp;: <i>un 
nombre entier est celui sur lequel on peut raisonner par récurrence</i>&nbsp;; 
dans l'espèce c'est celui dont on peut dire que, si l'absence 
de contradiction au moment d'un syllogisme dont le numéro est 
entier entraîne l'absence de contradiction au moment du syllogisme 
dont le numéro est l'entier suivant, on n'aura à craindre 
aucune contradiction pour aucun des syllogismes dont le numéro 
est entier. &lt;188&#62;

<div class="p"><!----></div>
Les deux définitions ne sont pas identiques&nbsp;; elles sont équivalentes 
sans doute, mais elles le sont en vertu d'un jugement synthétique <i>a 
priori</i>&nbsp;; on ne peut pas passer de l'une à l'autre par des procédés 
purement logiques. Par conséquent, nous n'avons pas le droit 
d'adopter la seconde, après avoir introduit le nombre entier 
par un chemin qui suppose la première.

<div class="p"><!----></div>
Au contraire, qu'arrive-t-il pour la ligne droite&nbsp;? Je l'ai déjà 
expliqué si souvent que j'hésite à me répéter une fois 
de plus&nbsp;: je me borne à résumer brièvement ma pensée.

<div class="p"><!----></div>
Nous n'avons pas, comme dans le cas précédent, deux définitions 
équivalentes irréductibles logiquement l'une à l'autre. 
Nous n'en avons qu'une, exprimable par des mots. Dira-t-on qu'il 
y en a une autre que nous sentons sans pouvoir l'énoncer parce 
que nous avons l'intuition de la ligne droite ou parce que nous 
nous représentons la ligne droite. Tout d'abord, nous ne pouvons 
nous la représenter dans l'espace géométrique, mais seulement 
dans l'espace représentatif, et puis nous pouvons nous représenter 
tout aussi bien les objets qui possèdent les autres propriétés 
de la ligne droite, sauf celle de satisfaire au postulatum d'Euclide. Ces objets sont «les droites non-euclidiennes» qui 
à un certain point de vue ne sont pas des entités vides de 
sens, mais des cercles (de vrais cercles du vrai espace) orthogonaux 
à une certaine sphère. Si, parmi ces objets également susceptibles 
de représentation, ce sont les premiers (les droites euclidiennes) 
que nous appelons droites, et non pas les derniers &lt;189&#62; (les 
droites non-euclidiennes), c'est bien par définition.<br />
Et si nous arrivons enfin au troisième exemple, à la définition 
du phosphore, nous voyons que la vrai définition serait&nbsp;: le 
phosphore, c'est ce morceau de matière que je vois là dans 
tel flacon.

<div class="p"><!----></div>

<center>XII

<div class="p"><!----></div>
</center>Et puisque je suis sur ce sujet, encore un mot. Pour l'exemple 
du phosphore j'ai dit&nbsp;: «Cette proposition est une véritable 
loi physique vérifiable, car elle signifie&nbsp;: tous les corps 
qui possèdent toutes autres propriétés du phosphore, sauf 
son point de fusion, fondent comme lui à 44°». Et on m'a répondu&nbsp;: 
«Non, cette loi n'est pas vérifiable, car si l'on venait à 
vérifier que deux corps ressemblant au phosphore fondent l'un 
à 44° et l'autre à 50°, on pourrait toujours dire qu'il y 
a sans doute, outre le point de fusion, quelque autre propriété 
inconnue par laquelle ils diffèrent».

<div class="p"><!----></div>
Ce n'était pas tout à fait cela que j'avais voulu dire, j'aurai 
dû écrire&nbsp;: tous les corps qui possèdent telles et telles 
propriétés en nombre fini (à savoir les propriétés 
du phosphore qui sont énoncées dans les traités de Chimie, 
le point de fusion excepté) fondent à 44°.<br />
Et pour mettre mieux en évidence la différence entre le cas 
de la droite et celui du phosphore, faisons encore une remarque. 
La droite possède &lt;190&#62; dans la nature plusieurs images plus 
ou moins imparfaites, dont les principales sont les rayons lumineux 
et l'axe de rotation d'un corps solide. Je suppose que l'on constate 
que le rayon lumineux ne satisfait pas au postulatum d'Euclide (par exemple en montrant qu'une étoile à une parallaxe 
négative), que ferons-nous&nbsp;? Conclurons-nous que la droite 
satisfaisant par définition au postulatum, le rayon lumineux 
n'est pas rectiligne&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Assurément, nous sommes libres d'adopter l'une ou l'autre définition 
et par conséquent l'une ou l'autre conclusion&nbsp;; mais adopter 
la première ce serait stupide, parce que le rayon lumineux 
ne satisfait probablement que d'une façon imparfaite non seulement 
au postulatum d'Euclide, mais aux autres propriétés de la ligne droite&nbsp;; 
que s'il s'écarte de la droite euclidienne, il ne s'écarte 
pas moins de l'axe de rotation des corps solides qui est une 
autre image imparfaite de la ligne droite&nbsp;; qu'enfin il est sans 
doute sujet au changement, de sorte que telle ligne qui était 
droite hier, cessera de l'être demain si quelque circonstance 
physique a changé.

<div class="p"><!----></div>
Supposons maintenant que l'on vienne à découvrir que le phosphore 
ne fond pas à 44°, mais à 43,9°. Conclurons-nous que le phosphore 
étant par définition ce qui fond à 44°, ce corps que nous 
appelions phosphore n'est pas du vrai phosphore, ou au contraire 
que le phosphore fond à 43,9°&nbsp;? Ici encore &lt;191&#62; nous sommes 
libres d'adopter l'une ou l'autre définition et par conséquent 
l'une ou l'autre conclusion&nbsp;; mais adopter la première, ce serait 
stupide parce qu'on ne peut pas changer le nom d'un corps toutes 
les fois qu'on détermine une nouvelle décimale de son point 
de fusion.

<div class="p"><!----></div>

<center>XIII

<div class="p"><!----></div>
</center>En résumé, MM.&nbsp;Russell et Hilbert ont fait l'un et l'autre un vigoureux effort&nbsp;; 
ils ont écrits l'un et l'autre un livre plein de vues originales, 
profondes, et souvent très justes. Ces deux livres nous donnerons 
beaucoup à réfléchir et nous avons beaucoup à y apprendre. 
Parmi leurs résultats, quelques-uns, beaucoup même, sont 
solides et destinés à demeurer.<br />
Mais dire qu'ils ont définitivement tranché le débat entre 
Kant et Leibnitz et ruiné la théorie kantienne 
des mathématiques, c'est évidemment inexact. Je ne sais si 
réellement ils ont cru l'avoir fait, mais s'ils l'ont cru, ils 
se sont trompés. &lt;192&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre V. Les Derniers Efforts des Logisticiens</h2>

<div class="p"><!----></div>
Les logisticiens ont cherché à répondre aux considérations 
qui précèdent. Pour cela, il leur a fallu transformer la 
Logistique, et M.&nbsp;Russell en particulier a modifié sur certains points 
ses vues primitives. Sans entrer dans le détail du débat, 
je voudrais revenir sur les deux questions les plus importantes 
à mon sens&nbsp;; les règles de la Logistique ont-elles fait leurs 
preuves de fécondité et d'infaillibilité&nbsp;? Est-il vrai qu'elles 
permettent de démontrer le principe d'induction complète 
sans aucun appel à l'intuition&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>

<center>II<br />
L'infaillibilité de la Logistique

<div class="p"><!----></div>
</center>En ce qui concerne la fécondité, il semble que M.&nbsp;Couturat se fasse de naïves illusions. La Logistique &lt;193&#62;, 
d'après lui, prête à l'invention "des échasses et des 
ailes" et à la page suivante&nbsp;: "<i>Il y a dix ans</i> que M.&nbsp;Peano a publié la première édition de son <i>Form</i><i>u</i><i>laire</i>".<br />
Comment, voilà dix ans que vous avez des ailes, et vous n'avez 
encore pas volé&nbsp;!

<div class="p"><!----></div>
J'ai la plus grande estime pour M. Peano, qui a fait de très jolies choses (par exemple 
sa courbe qui remplit toute une aire)&nbsp;; mais enfin il n'est allé 
ni plus loin, ni plus haut, ni plus vite que la plupart des mathématiciens 
aptères, et il aurait pu faire tout aussi bien avec ses jambes.<br />
Je ne vois au contraire dans la logistique que des entraves pour 
l'inventeur&nbsp;; elle ne nous fait pas gagner en concision, loin 
de là, et s'il faut 27 équations pour établir que 1 est 
un nombre, combien en faudra-t-il pour démontrer un vrai théorème&nbsp;?Si 
nous distinguons, avec M.&nbsp;Whitehead, l'individu <i>x</i>, la classe dont le 
seul membre est <i>x</i> et qui s'appellera <i>x</i>, croit-on que ces 
distinctions, si utiles qu'elles soient, vont beaucoup alléger 
notre allure&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
La Logistique nous force à dire tout ce qu'on sous-entend d'ordinaire&nbsp;; 
elle nous force à avancer pas à pas&nbsp;; c'est peut-être plus 
sûr, mais ce n'est pas plus rapide.

<div class="p"><!----></div>
Ce ne sont pas des ailes que vous nous donnez, ce sont des lisières. 
Et alors nous avons le droit d'exiger que ces lisières nous 
empêchent de tomber. Ce sera leur seule excuse. Quand une valeur 
ne rapporte &lt;194&#62; pas de gros intérêts, il faut au moins 
que ce soit un placement de père de famille.<br />
Doit-on suivre vos règles aveuglément&nbsp;? Oui, sans quoi ce 
serait l'intuition seule qui nous permettrait de discerner entre 
elles&nbsp;; mais alors il faut qu'elles soient infaillibles&nbsp;; ce n'est 
que dans une autorité infaillible qu'on peut avoir une confiance 
aveugle. C'est donc une nécessité pour vous. Vous serez infaillibles 
ou vous ne serez pas.<br />
Vous n'avez pas le droit de nous dire&nbsp;: "Nous nous trompons, 
c'est vrai, mais vous vous trompez aussi". Nous tromper, pour 
nous, c'est un malheur, un très grand malheur, pour vous c'est 
la mort.<br />
Ne dites pas non plus&nbsp;: est-ce que l'infaillibilité de l'arithmétique 
empêche les erreurs d'addition&nbsp;? Les règles du calcul sont 
infaillibles, et pourtant on voit se tromper <i>ceux qui n'appliquent 
pas ces règles</i>&nbsp;; mais en révisant leur calcul, on verra tout 
de suite à quels moments ils s'en sont écartés. Ici ce 
n'est pas cela du tout&nbsp;; les logisticiens <i>ont appliqué</i> leurs 
règles, et ils sont tombé dans la contradiction&nbsp;; et cela 
est si vrai qu'ils s'apprêtent à changer ces règles et à 
"sacrifier la notion de classe". Pourquoi les changer si elles 
étaient infaillibles&nbsp;?<br />
"Nous ne sommes pas obligés, dites-vous, de résoudre <i>hic 
et nunc</i> tous les problèmes possibles". Oh, nous ne vous en 
demandons pas tant&nbsp;; si, en face d'un problème, vous ne donniez <i>aucune</i> 
solution, nous n'aurions rien à dire&nbsp;; mais au contraire &lt;195&#62; 
vous nous en donnez <i>deux</i> et qui sont contradictoires et dont 
par conséquent une au moins est fausse, et c'est cela qui est 
une faillite.

<div class="p"><!----></div>
M.&nbsp;Russell cherche à concilier ces contradictions, 
ce qu'on ne peut faire, d'après lui, "qu'en restreignant ou 
même en sacrifiant la notion de classe". Et M.&nbsp;Couturat, escomptant le succès de cette tentative, 
ajoute&nbsp;: "Si les Logisticiens réussissent là où les autres 
ont échoué, M.&nbsp;Poincaré voudra bien se rappeler cette phrase, 
et faire honneur de la solution Logistique".

<div class="p"><!----></div>
Mais non&nbsp;: la Logistique existe, elle a son code qui a déjà 
eu quatre éditions&nbsp;; ou plutôt c'est ce code qui est la Logistique 
elle-même. M.&nbsp;Russell s'apprête-t-il à montrer que l'un au moins 
de deux raisonnements contradictoires a transgressé de code&nbsp;? 
Pas le moins du monde, il s'apprête à changer ces lois, et 
à en abroger un certain nombre. S'il réussit, j'en ferai honneur 
à l'intuition de M. Russell et non à la Logistique péanienne qu'il 
aura détruite.

<div class="p"><!----></div>

<center>III<br />
La liberté de la contradiction

<div class="p"><!----></div>
</center>J'avais opposé deux objections principales à la définition 
du nombre entier adoptée par les Logisticiens. Que répond 
M.&nbsp;Couturat à la première de ces objections&nbsp;? &lt;196&#62;

<div class="p"><!----></div>
Que signifie en mathématiques le mot <i>exister</i>&nbsp;; il signifie, 
avais-je dit, être exempt de contradiction. C'est ce que M.&nbsp;Couturat
Couturat, Louis&nbsp;: conteste&nbsp;: "l'existence logique, dit-il, est 
tout autre chose que l'absence de contradiction. Elle consiste 
dans le fait qu'une classe n'est pas vide&nbsp;; dire&nbsp;: "Il existe 
des <i>a</i>, c'est, par définition, affirmer que la classe <i>a</i> 
n'est pas nulle". Et, sans doute, affirmer que la classe <i>a</i> 
n'est pas nulle, c'est, par définition, affirmer qu'il existe 
des <i>a</i>. Mais l'une des deux affirmations est aussi dénuée 
de sens que l'autre, si elles ne signifient pas toutes deux, 
ou bien qu'on peut voir ou toucher des <i>a</i>, ce qui est le sens 
que leurs donnent les physiciens ou les naturalistes, ou bien 
qu'on peut concevoir un <i>a</i> sans être entraîné à des 
contradictions, ce qui est le sens que leurs donnent les logiciens 
et les mathématiciens.

<div class="p"><!----></div>
Pour M.&nbsp;Couturat, ce n'est pas la non-contradiction qui prouve 
l'existence, c'est l'existence qui prouve la non-contradiction. 
Pour établir l'existence d'une classe, il faut donc établir, 
par un <i>exemple</i>, qu'il y a un individu appartenant à cette 
classe&nbsp;: "Mais, dira-t-on comment démontre-t-on l'existence 
de cet individu&nbsp;? Ne faut-il pas que cette existence soit établie, 
pour qu'on puisse en déduire l'existence de la classe dont il 
fait partie&nbsp;?&nbsp;- Eh bien, non&nbsp;; si paradoxale que paraisse cette 
assertion, on ne démontre jamais l'existence d'un individu. 
Les individus, par cela seul qu'ils sont des individus, sont 
toujours considérés comme existants. On n'a jamais à exprimer 
qu'un individu &lt;197&#62; existe, absolument parlant, mais seulement 
qu'il existe dans une classe". M.&nbsp;Couturat trouve sa propre assertion paradoxale, il ne 
sera certainement pas le seul. Elle doit pourtant avoir un sens&nbsp;; 
il veut dire sans doute que l'existence d'un individu, seul au 
monde, et dont on n'affirme rien, ne peut entraîner de contradiction&nbsp;; 
tant qu'il sera tout seul, il est évident qu'il ne pourra gêner 
personne. Eh bien, soit, nous admettrons l'existence de l'individu, 
"absolument parlant", mais de celle-là nous n'avons que faire&nbsp;;il 
vous restera à démontrer l'existence de l'individu "dans 
une classe" et pour cela il vous faudra toujours prouver que 
l'affirmation&nbsp;: tel individu appartient à telle classe, n'est 
contradictoire ni en elle-même, ni avec les autres postulats 
adoptés.

<div class="p"><!----></div>
"C'est donc, continue M.&nbsp;Couturat, émettre une exigence arbitraire et abusive 
que de prétendre qu'une définition n'est valable que si l'on 
prouve d'abord qu'elle n'est pas contradictoire". On ne saurait 
revendiquer en termes plus énergiques et plus fiers la liberté 
de la contradiction. "En tout cas, l'<i>onus probandi</i> incombe 
à ceux qui croient que ces principes sont contradictoires". 
Des postulats sont présumés compatibles jusqu'à preuve 
du contraire, de même qu'un accusé est présumé innocent.

<div class="p"><!----></div>
Inutile d'ajouter que je ne souscris pas à cette revendication. 
Mais, dites-vous, la démonstration que vous exigez de nous 
est impossible, et vous ne pouvez nous sommer de "prendre la 
lune avec les &lt;198&#62; dents". Pardon, cela est impossible pour 
vous, mais pas pour nous, qui admettons le principe d'induction 
comme un jugement synthétique <i>a priori</i>. Et cela serait 
nécessaire pour vous, comme pour nous.

<div class="p"><!----></div>
Pour démontrer qu'un système de postulat n'implique pas contradiction, 
il faut appliquer le principe d'induction complète&nbsp;; non seulement 
ce mode de raisonnement n'a rien de "bizarre", mais c'est le 
seul correct. Il n'est pas "invraisemblable" qu'on l'ait jamais 
employé&nbsp;; et il n'est pas difficile d'en trouver "des exemples 
et des précédents". J'en ai cité deux dans mon article 
et qui étaient empruntés à la brochure de M.&nbsp;Hilbert. Il n'est pas le seul à en avoir fait usage 
et ceux qui ne l'ont pas fait on eu tort. Ce que j'ai reproché 
à M.&nbsp;Hilbert, ce n'est pas d'y avoir eu recours (un mathématicien 
de race comme lui ne pouvait pas ne pas voir qu'il fallait une 
démonstration et que celle-là était la seule possible), 
mais d'y avoir eu recours sans y reconnaître le raisonnement 
par récurrence.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV<br />
La seconde objection

<div class="p"><!----></div>
</center>J'avais signalé une seconde erreur des logisticiens dans l'article 
de M.&nbsp;Hilbert&nbsp;; aujourd'hui M.&nbsp;Hilbert est excommunié et M.&nbsp;Couturat ne le regarde plus comme un logisticien&nbsp;; il 
va dons me demander si &lt;199&#62; j'ai trouvé la même faute chez 
les logisticiens orthodoxes. Non, je ne l'ai pas vue dans les 
pages que j'ai lues&nbsp;; je ne sais pas si je la trouverais dans 
les trois cents pages qu'ils ont écrites et que je n'ai pas 
envie de lire.

<div class="p"><!----></div>
Seulement, il faudra bien qu'ils la commettent le jour où ils 
voudront tirer de la science mathématique une application quelconque. 
Cette science n'a pas uniquement pour objet de contempler éternellement 
son propre nombril&nbsp;; elle touche à la nature et un jour où 
l'autre elle prendra contact avec elle&nbsp;; ce jour là, il faudra 
secouer les définitions purement verbales et ne plus se payer 
de mots.<br />
Revenons à l'exemple de M.&nbsp;Hilbert&nbsp;; il s'agit toujours du raisonnement par récurrence 
et de la question de savoir si un système de postulats n'est 
pas contradictoire. M.&nbsp;Couturat me dira sans aucun doute qu'alors cela ne le 
touche pas, mais cela intéressera peut-être ceux qui ne revendiquent 
pas comme lui la liberté de contradiction.

<div class="p"><!----></div>
Nous voulons établir, comme plus haut, que nous ne rencontrerons 
pas de contradiction après un nombre quelconque de raisonnements, 
aussi grand que l'on veut, pourvu que ce nombre soit fini. Pour 
cela, il faut appliquer le principe d'induction. Devons-nous 
entendre ici, par nombre fini, tout nombre auquel par définition 
le principe d'induction s'applique&nbsp;? Évidemment non, sans quoi 
nous serions conduits aux conséquences les plus gênantes.

<div class="p"><!----></div>
Pour que nous ayons le droit de poser un système &lt;200&#62; de postulats, 
il faut que soyons assurés qu'ils ne sont pas contradictoires. 
C'est là une vérité qui est admise par <i>la plupart</i> des 
savants, j'aurais écrit <i>par tous</i> avant d'avoir lu le dernier 
article de M.&nbsp;Couturat
Couturat, Louis&nbsp;:. Mais que signifie-t-elle&nbsp;? Veut-elle dire&nbsp;: 
il faut que nous soyons sûrs de ne pas rencontrer de contradiction 
après un nombre <i>fini</i> de propositions, le nombre <i>fini</i> 
étant par définition celui qui jouit de toutes les propriétés 
de nature récurrente, de telle façon que si une de ces propriétés 
faisait défaut, si, par exemple, nous tombions sur une contradiction, 
nous <i>conviendrons</i> de dire que le nombre en question n'est 
pas fini&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
En d'autres termes, voulons-nous dire&nbsp;: il faut que nous soyons 
sûrs de ne pas rencontrer de contradiction, à la condition 
de convenir de nous arrêter juste au moment où nous serions 
sur le point d'en rencontrer une&nbsp;? Il suffit d'énoncer une pareille 
proposition pour la condamner.<br />
Ainsi, non seulement le raisonnement de M.&nbsp;Hilbert suppose le principe d'induction, mais il suppose 
que ce principe nous est donné, non comme une simple définition, 
mais comme un jugement synthétique <i>a priori</i>.<br />
En résumé&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
Une démonstration est nécessaire.<br />
La seule démonstration possible est la démonstration par 
récurrence.

<div class="p"><!----></div>
Elle n'est légitime que si on admet le principe d'induction 
et si on le regarde, non comme une définition, mais comme un 
jugement synthétique. &lt;201&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>V<br />
Les antinomies cantoriennes

<div class="p"><!----></div>
</center>Je vais maintenant aborder l'examen du nouveau mémoire de M.&nbsp;Russell. Ce mémoire a été écrit en vue de 
triompher des difficultés soulevées par ces <i>antinomies 
cantoriennes</i> auxquelles nous avons déjà fait de fréquentes 
allusions. Cantor avait cru pouvoir constituer une Science de l'Infini&nbsp;; 
d'autres se sont avancés dans la voie qu'il avait ouverte, mais 
ils se sont bientôt heurtés à d'étranges contradictions. 
Ces antinomies sont déjà nombreuses, mais les plus célèbres 
sont&nbsp;:<br />
1°&nbsp;L'antinomie de Burali-Forti&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
2°&nbsp;L'antinomie Zermelo-König&nbsp;;<br />
3°&nbsp;L'antinomie Richard.<br />
Cantor avait démontré que les nombres ordinaux (il 
s'agit des nombres ordinaux transfinis, notion nouvelle introduite 
par lui) peuvent être rangés en une série linéaire, c'est-à-dire 
que de deux nombres ordinaux inégaux, il y en toujours un qui 
est plus petit que l'autre. Burali-Forti démontre le contraire&nbsp;; et, en effet, 
dit-il en substance, si on pouvait ranger tous les nombres ordinaux 
en une série linéaire, cette série définirait un nombre 
ordinal qui serait plus grand que <i>tous</i> les autres&nbsp;; on pourrait 
ensuite y ajouter 1 et on obtiendrait encore un nombre ordinal 
qui serait <i>encore</i> plus grand, et cela est contradictoire. &lt;202&#62;<br />
Nous reviendrons plus loin sur l'antinomie Zermelo-König qui est d'une nature un peu différente&nbsp;; voici 
ce que c'est que l'antinomie Richard. (<i>Revue générale des Sciences</i>, 30 juin 
1905). Considérons tous les nombres décimaux qu'on peut définir 
à l'aide d'un nombre fini de mots&nbsp;; ces nombres décimaux forment 
un ensemble E, et il est aisé de voir que cet ensemble est 
dénombrable, c'est-à-dire qu'on peut numéroter les divers 
nombres décimaux de cet ensemble depuis 1 jusqu'à l'infini. 
Supposons le numérotage effectué, et définissons un nombre 
N de la façon suivante. Si la <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> décimale du <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> 
nombre de l'ensemble E est

<div class="p"><!----></div>

<center>0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9

<div class="p"><!----></div>
</center>la <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> décimale de N sera&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>

<center>1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 1, 1

<div class="p"><!----></div>
</center>Comme on le voit, N n'est pas égal au <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> nombre de E et 
comme <i>n</i> est quelconque, N n'appartient pas à E et pourtant 
N devrait appartenir à cet ensemble puisque nous l'avons défini 
avec un nombre fini de mots.

<div class="p"><!----></div>
Nous verrons plus loin que M.&nbsp;Richard a donné lui-même, avec beaucoup de sagacité, 
l'explication de son paradoxe et que son explication peut s'étendre, <i>mutatis 
mutandis</i>, aux autres paradoxes analogues. M.&nbsp;Russell cite encore une autre antinomie assez amusante.

<div class="p"><!----></div>
<i>Quel est le plus petit nombre entier que l'on ne</i> &lt;203&#62; <i>peut 
pas déf</i><i>i</i><i>nir par une phrase formée de moins de cent 
mots français&nbsp;?</i><br />
Ce nombre existe&nbsp;; et en effet les nombres susceptibles d'être 
définis par une pareille phrase sont évidemment en nombre 
fini puisque les mots de la langue française ne sont pas en 
nombre infini. Donc, parmi eux, il y en aura un qui sera plus 
petit que tous les autres.<br />
Et, d'autre part, ce nombre n'existe pas, car sa définition 
implique contradiction. Ce nombre en effet se trouve défini 
par la phrase en italiques qui est formée de moins de cent 
mots français&nbsp;; et par définition ce nombre ne doit pas pouvoir 
être défini par une semblable phrase.

<div class="p"><!----></div>

<center>VI<br />
Zigzag-theory et no class-theory
</center>

<div class="p"><!----></div>
Quelle est l'attitude de M.&nbsp;Russell en présence de ces contradictions&nbsp;? Après 
avoir analysé celles dont nous venons de parler, et en avoir 
cité d'autres encore, après leur avoir donné une forme 
qui fait penser à l'Épiménide
Épiménide&nbsp;:, il n'hésite pas à conclure&nbsp;:<br />
"A propositional function of one variable does not always determine 
a class". Une fonction propositionnelle (c'est-à-dire une définition) 
ne détermine pas toujours une classe. Une "propositional function" 
ou "norm" peut être "non prédicative". Et cela ne veut 
pas dire que ces propositions non &lt;204&#62; prédicatives déterminent 
une classe vide, une classe nulle&nbsp;; cela ne veut pas dire qu'il 
n'y a aucune valeur de <i>x</i> qui satisfasse à la définition 
et qui puisse être l'un des éléments de la classe. Les 
éléments existent, mais ils n'ont pas le droit de se syndiquer 
pour former une classe.<br />
Mais cela n'est que le commencement et il faut savoir reconnaître 
si une définition est ou non prédicative&nbsp;; pour résoudre 
ce problème&nbsp;; M.&nbsp;Russell hésite entre trois théories qu'il appelle<br />
A.&nbsp;The zigzag theory&nbsp;;<br />
B.&nbsp;The theory of limitation of size&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
C.&nbsp;The no classes theory.

<div class="p"><!----></div>
D'après la zigzag theory&nbsp;: "les définitions (fonctions propositionnelles) 
déterminent une classe quand elles sont très simples et ne 
cessent de le faire que quand elles sont compliquées et obscures". 
Qui décidera maintenant si une définition peut être regardée 
comme suffisamment simple pour être acceptable&nbsp;? A cette 
question pas de réponse, sinon l'aveu loyal d'une complète 
impuissance&nbsp;: "les règles qui permettraient de reconnaître 
si ces définitions sont prédicatives seraient extrêmement 
compliquées et ne peuvent se recommander par aucune raison 
plausible. C'est un défaut auquel on pourrait remédier par 
plus d'ingéniosité ou en se servant de distinction non encore 
signalées. Mais jusqu'ici, en cherchant ces règles, je n'ai 
pu trouver d'autre principe directeur que l'absence de contradiction". &lt;205&#62;<br />
Cette théorie reste donc bien obscure&nbsp;; dans cette nuit, une 
seule lueur&nbsp;; c'est le mot zigzag. Ce que M.&nbsp;Russell appelle la "<i>zigzag-giness</i>" c'est sans 
doute ce caractère particulier qui distingue l'argument d'Épiménide.<br />
D'après la theory of limitation of size, une classe cesserait 
d'avoir droit à l'existence si elle était trop étendue. 
Peut-être pourrait-elle être infinie, mais il ne faudrait 
pas qu'elle le fût trop.<br />
Dans la no classes theory, il est interdit de prononcer le mot <i>classe</i> 
et on doit remplacer ce mot par des périphrases variées. 
Quel changement pour les logisticiens qui ne parlent que de classes 
et de classes de classes&nbsp;! Il va falloir refaire toute la Logistique. 
Se figure-t-on quel sera l'aspect d'une page de Logistique quand 
on en aura supprimé toutes les propositions où il est question 
de classe&nbsp;? Il n'y aura plus que quelques survivantes éparses 
au milieu d'une page blanche. <i>Apparent rari nantes in gurgite 
vasto</i>.<br />
Quoi qu'il en soit, on voit quels sont les hésitations de M.&nbsp;Russell, les modifications qu'il va faire subir aux 
principes fondamentaux qu'il a adopté jusqu'ici. Il va falloir 
des critères pour décider si une définition est trop compliquée 
ou trop étendue, et ces critères ne pourront être justifiés 
que par un appel à l'intuition. &lt;206&#62;<br />
C'est vers la no classes theory que M.&nbsp;Russell incline finalement.<br />
Quoi qu'il en soit, la Logistique est à refaire et on ne sait 
trop ce qu'on en pourra sauver. Inutile d'ajouter que le Cantorisme 
et la Logistique sont seuls en cause&nbsp;; les vraies mathématiques, 
celles qui servent à quelque chose, pourront continuer à 
se développer d'après leurs principes propres sans se préoccuper 
des orages qui sévissent en dehors d'elles, et elles poursuivront 
pas à pas leurs conquêtes accoutumées qui sont définitives 
et qu'elles n'ont jamais à abandonner.

<div class="p"><!----></div>

<center>VII<br />
La vraie solution

<div class="p"><!----></div>
</center>Quel choix devons-nous faire entre ces différentes théories&nbsp;? 
Il me semble que la solution est contenue dans une lettre de 
M.&nbsp;Richard dont j'ai parlé plus haut et qu'on trouvera 
dans la <i>Revue Générale des Sciences</i> du 30 juin 1905. 
Après avoir exposé l'antinomie que nous avons appelée antinomie 
Richard, il en donne l'explication.<br />
Reportons-nous à ce que nous avons dit de cette antinomie au 
§&nbsp;VII&nbsp;; E est l'ensemble de <i>tous</i> les nombres que l'on peut 
définir par un nombre fini de mots, <i>sans introduire la 
notion de l'ensemble</i> E <i>lui-même</i>. Sans quoi la définition 
de E contiendrait un cercle vicieux&nbsp;; on ne peut pas définir 
E par l'ensemble E lui-même. &lt;207&#62;<br />
Or, nous avons défini N, avec un nombre fini de mots il est 
vrai, mais en nous appuyant sur la notion de l'ensemble E. Et 
voilà pourquoi N ne fait pas partie de E.

<div class="p"><!----></div>
Dans l'exemple choisi par M.&nbsp;Richard, la conclusion se présente avec une entière 
évidence et l'évidence paraîtra encore plus grande quand 
on se reportera au texte même de sa lettre. Mais la même 
explication vaut pour les autres antinomies ainsi qu'il est aisé 
de le vérifier.<br />
Ainsi <i>les définitions qui doivent être regardées comme 
non prédicatives sont celles qui contiennent un cercle vicieux</i>. 
Et les exemples qui précèdent montrent suffisamment ce que 
j'entends par là. Est-ce là ce que M.&nbsp;Russell appelle la "zigzagginess"&nbsp;? Je pose la question 
sans la résoudre.

<div class="p"><!----></div>

<center>VIII<br />
Les démonstrations du principe d'induction

<div class="p"><!----></div>
</center>Examinons maintenant les prétendues démonstrations du principe 
d'induction et en particulier celles de M.&nbsp;Whitehead et celle de M.&nbsp;Burali-Forti.

<div class="p"><!----></div>
Parlons d'abord de celle de Whitehead, et profitons de quelques dénominations 
nouvelles heureusement introduites par M.&nbsp;Russell dans son récent mémoire.<br />
Appelons <i>classe récurrente</i> toute classe de nombres qui 
contient zéro, et qui contient <i>n</i>&nbsp;+&nbsp;1 si elle contient <i>n.</i> &lt;208&#62;<br />
Appelons <i>nombre inductif</i> tout nombre qui fait partie de <i>toutes</i> 
les classes récurrentes.<br />
A quelle condition cette dernière définition qui joue un 
rôle essentiel dans la démonstration de Whitehead sera-t-elle "prédicative" et par 
conséquent acceptable&nbsp;?<br />
Il faut entendre, d'après ce qui précède, par <i>toutes</i> 
les classes récurrentes, toutes celles dans la définition 
desquelles n'entre pas la notion de nombre inductif.<br />
Sans cela on retombe sur le cercle vicieux qui a engendré les 
antinomies.

<div class="p"><!----></div>
Or <i>Whitehead</i> <i>n'a pas pris cette précaution</i>.

<div class="p"><!----></div>
Le raisonnement de Whitehead est donc vicieux&nbsp;; c'est le même qui 
a conduit aux antinomies&nbsp;; il était illégitime quand il donnait 
des résultats faux&nbsp;; il reste légitime quand il conduit par 
hasard à un résultat vrai.

<div class="p"><!----></div>
Une définition qui contient un cercle vicieux ne définit 
rien. Il ne sert à rien de dire, nous sommes sûrs, quelque 
sens que nous donnions à notre définition, qu'il y au moins 
zéro qui appartient à la classe des nombres inductifs&nbsp;; il 
ne s'agit pas de savoir si cette classe est vide, mais si on 
peut rigoureusement la délimiter. Une classe "non prédicative" 
ce n'est pas une classe vide, c'est une classe dont la frontière 
est indécise.<br />
Inutile d'ajouter que cette objection particulière laisse subsister 
les objections générales qui s'appliquent à toutes les 
démonstrations. &lt;209&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>X
</center>

<div class="p"><!----></div>
M.&nbsp;Burali-Forti a donné une autre démonstration dans 
son article Le Classi finite (<i>Atti di Torino</i>, t.&nbsp;XXXII), mais 
il est obligé d'admettre deux postulats&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
Le premier, c'est qu'il existe toujours au moins une classe infinie.

<div class="p"><!----></div>
Le second s'énonce ainsi&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>

<center>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>u</mi><mo>&isin;</mo><mi>K</mi><mo stretchy="false">(</mo><mi>K</mi><mo>-</mo><mi>&iota;</mi><mi>&Lambda;</mi><mo stretchy="false">)</mo><mo>.</mo></mrow></math>

&#x0259;

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mo>.</mo><mi>u</mi><mo>&lt;</mo><mi>&upsilon;</mi><mo>'</mo><mi>u</mi><mo>.</mo></mrow></math>
</center>

<div class="p"><!----></div>
Le premier postulat n'est pas plus évident que le principe 
à démontrer&nbsp;; le second non seulement n'est pas évident, 
mais il est faux&nbsp;; comme l'a montré M.&nbsp;Whitehead, comme d'ailleurs le moindre taupin 
s'en serait aperçu du premier coup, si l'axiome avait été 
énoncé dans un langage intelligible, puisqu'il signifie&nbsp;: 
le nombre des combinaisons qu'on peut former avec plusieurs objets 
est plus petit que le nombre de ces objets.

<div class="p"><!----></div>

<center>XI.
L'axiome de Zermelo
</center>

<div class="p"><!----></div>

<center></center>Dans une démonstration célèbre, M.&nbsp;Zermelo s'appuie sur l'axiome
suivant&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
Dans un ensemble quelconque (ou même dans chacun des ensembles 
d'un ensemble d'ensembles) nous pouvons choisir <i>au hasard</i> 
un élément &lt;210&#62; (quand même cet ensemble d'ensembles comprend 
une infinité d'ensembles). On avait appliqué mille fois cet 
axiome sans l'énoncer, mais dès qu'il fut énoncé, il souleva 
des doutes. Quelques mathématiciens, comme M.&nbsp;Borel, le rejetèrent résolument&nbsp;; d'autres l'admirent. 
Voyons ce qu'en pense M.&nbsp;Russell, d'après son dernier article.

<div class="p"><!----></div>
Il ne se prononce pas, mais les considérations auxquelles il 
se livre sont très suggestives.

<div class="p"><!----></div>
Et d'abord un exemple pittoresque&nbsp;; supposons que nous ayons autant 
de paires de bottes qu'il y a de nombres entiers, de telle façon 
que nous puissions numéroter <i>les paires</i> depuis 1 jusqu'à 
l'infini, combien aurons-nous de bottes&nbsp;? Le nombre des bottes 
serait-il égal au nombre des paires. Oui, si dans chaque paire, 
la botte droite se distingue gauche&nbsp;; il suffira en effet de 
donner le numéro 2<i>n</i>-1 à la botte droite de la <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> 
paire et le numéro 2<i>n</i> à la botte gauche de la <i>n</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> 
paire. Non, si la botte droite est pareille à la botte gauche, 
parce qu'une pareille opération deviendra impossible. A moins 
que l'on n'admette l'axiome de Zermelo, parce qu'alors on pourra choisir <i>au hasard</i> 
dans chaque paire la botte que l'on regardera comme droite.

<div class="p"><!----></div>

<center>XII.
Conclusions
</center>

<div class="p"><!----></div>
Une démonstration vraiment fondée sur les principes de la 
Logique Analytique se composera d'une &lt;211&#62; suite de propositions&nbsp;; 
les unes, qui serviront de prémisses, seront des identités 
ou des définitions&nbsp;; les autres se déduiront des premières 
de proche en proche&nbsp;; mais bien que le lien entre chaque proposition 
et la suivante s'aperçoive immédiatement, on ne verra pas 
du premier coup comment on a pu passer de la première à la 
dernière, que l'on pourra être tenté de regarder comme 
une vérité nouvelle. Mais si l'on remplace successivement 
les diverses expressions qui y figurent par leur définition 
et si l'on poursuit cette opération aussi loin qu'on le peut, 
il ne restera plus à la fin que des identités, de sorte que 
tout se réduira à une immense tautologie. La Logique reste 
donc stérile, à moins d'être fécondée par l'intuition.<br />
Voilà ce que j'ai écrit autrefois&nbsp;; les logisticiens professent 
le contraire et croient l'avoir prouvé en démontrant effectivement 
des vérités nouvelles. Par quel mécanisme&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Pourquoi, en appliquant à leurs raisonnements le procédé 
que je viens de décrire, c'est-à-dire en remplaçant les 
termes définis par leurs définitions, ne les voit-on pas 
se fondre en identités comme les raisonnements ordinaires&nbsp;? 
C'est que ce procédé ne leur est pas applicable. Et pourquoi&nbsp;? 
Parce que leurs définitions sont non prédicatives et présentent 
cette sorte de cercle vicieux caché que j'ai signalé plus 
haut&nbsp;; les définitions non prédicatives ne peuvent pas être 
substituées au terme défini. Dans ces conditions, la <i>Logistique 
n'est plus stérile, elle engendre l'antinomie</i>. &lt;212&#62;

<div class="p"><!----></div>
C'est la croyance à l'existence de l'infini actuel qui a donné 
naissance à ces définitions non prédicatives. Je m'explique&nbsp;: 
dans ces définitions figure le mot <i>tous</i>, ainsi qu'on le 
voit dans les exemples cités plus haut. La mot <i>tous</i> a un 
objet bien net quand il s'agit d'un nombre infini d'objets&nbsp;; pour 
qu'il y en eût encore un, quand les objets sont en nombre infini, 
il faudrait qu'il y eût un infini actuel. Autrement <i>tous</i> 
ces objets ne pourront pas être conçus comme posés antérieurement 
à leur définition et alors si la définition d'une notion 
N dépend de <i>tous</i> les objets A, elle peut être entachée 
de cercle vicieux, si parmi les objets A il y en a qu'on ne peut 
définir sans faire intervenir la notion N elle-même.<br />
Les règles de la logique formelle expriment simplement les 
propriétés de toutes les classifications possibles. Mais 
pour qu'elles soient applicables, il faut que ces classifications 
soient immuables et qu'on n'ait pas à les modifier dans le cours 
du raisonnement. Si l'on n'a à classer qu'un nombre fini d'objets, 
il est facile de conserver ces classifications sans changement. 
Si les objets sont en nombre <i>indéfini</i>, c'est-à-dire si 
on est sans cesse exposer à voir surgir des objets nouveaux 
et imprévus, il peut arriver que l'apparition d'un objet nouveau 
oblige à modifier la classification, et c'est ainsi qu'on est 
exposé aux antinomies.

<div class="p"><!----></div>
<i>Il n'y a pas d'infini actuel</i>&nbsp;; les Cantoriens l'ont oublié, 
et ils sont tombés dans la contradiction. Il est vrai que le 
Cantorisme a rendu des services &lt;213&#62;, mais c'était quand on 
l'appliquait à un vrai problème, dont les termes étaient 
nettement définis, et alors on pouvait marcher sans crainte.

<div class="p"><!----></div>
Les logisticiens l'ont oublié comme les Cantoriens et ils ont 
rencontré les mêmes difficultés. Mais il s'agit de savoir 
s'ils se sont engagés dans cette voie par accident ou si c'était 
pour eux une nécessité.

<div class="p"><!----></div>
Pour moi, la question n'est pas douteuse&nbsp;; la croyance à l'infini 
actuel est essentielle dans la logistique russelienne. C'est 
justement ce qui la distingue de la logistique hilbertienne. 
Hilbert se place au point de vue de l'extension, précisément 
afin d'éviter les antinomies cantoriennes&nbsp;; Russell se place au point de vue de la compréhension. 
Par conséquent le genre est pour lui antérieur à l'espèce, 
et le <i>summum genus</i> est antérieur à tout. Cela n'aurait 
pas d'inconvénient si le <i>summum genus</i> était fini&nbsp;; mais 
s'il est infini, il faut poser l'infini avant le fini, c'est-à-dire 
regarder l'infini comme actuel.

<div class="p"><!----></div>
Et nous n'avons pas seulement des classes infinies&nbsp;; quand nous 
passons du genre à l'espèce en restreignant le concept par 
des conditions nouvelles, ces conditions sont encore en nombre 
infini. Car elles expriment généralement que l'objet envisagé 
présente telle ou telle relation avec tous les objets d'une 
classe infinie.

<div class="p"><!----></div>
Mais cela, c'est de l'histoire ancienne. M.&nbsp;Russell a aperçu le péril et il va aviser. Il 
va tout changer&nbsp;; et qu'on s'entende bien&nbsp;: il ne s'apprête pas 
seulement à introduire de nouveaux principes qui permettront &lt;214&#62; 
des opérations autrefois interdites&nbsp;; il s'apprête à interdire 
des opérations qu'il jugeait autrefois légitimes. Il ne se 
contente pas d'adorer ce qu'il a brûlé&nbsp;; il va brûler ce 
qu'il a adoré, ce qui est plus grave. Il n'ajoute pas une nouvelle 
aile au bâtiment, il en sape les fondations.<br />
L'ancienne Logistique est morte, si bien que la zigzag-theory 
et la no classes theory se disputent déjà sa succession. 
Pour juger la nouvelle, nous attendrons qu'elle existe. &lt;215&#62;

<div class="p"><!----></div>

<div align="right"><font size="+2">Livre III<br />
La Mécanique Nouvelle</font>
</div>

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre I. La M&#233;canique et le Radium</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>I.
Introduction
</center>

<div class="p"><!----></div>
Les principes généraux de la Dynamique, qui ont, depuis Newton, servi de fondement à la Science physique 
et qui paraissent inébranlables, sont-ils sur le point d'être 
profondément modifiés&nbsp;? C'est ce que bien des personnes se 
demandent depuis quelques années. La découverte du radium 
aurait, d'après elles, renversé les dogmes scientifiques 
que l'on croyait les plus solides&nbsp;: d'une part l'impossibilité 
de la transmutation des métaux&nbsp;; d'autre part, les postulats 
fondamentaux de la Mécanique. Peut-être &lt;216&#62; s'est-on trop 
hâté de considérer ces nouveautés comme définitivement 
établies et de briser nos idoles d'hier&nbsp;; peut-être conviendrait-il, 
avant de prendre parti, d'attendre des expériences plus nombreuses 
et plus probantes. Il n'en est pas moins nécessaire, dès 
aujourd'hui, de connaître les doctrines nouvelles et les arguments, 
déjà très sérieux, sur lesquels elles s'appuient.

<div class="p"><!----></div>
Rappelons d'abord en quelques mots en quoi consistent ces principes&nbsp;:<br />
A.&nbsp;Le mouvement d'un point matériel isolé et soustrait à 
toute force extérieure est rectiligne et uniforme&nbsp;; c'est le 
principe d'inertie&nbsp;: pas d'accélération sans force&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
B.&nbsp;L'accélération d'un point mobile a même direction que 
la résultante de toutes les forces auxquelles ce point est 
soumis&nbsp;; elle est égale au quotient de cette résultante par 
un coefficient appelé <i>masse</i> du point mobile.

<div class="p"><!----></div>
La masse d'un point mobile, ainsi définie, est une constante&nbsp;; 
elle ne dépend pas de la vitesse acquise par ce point&nbsp;; elle 
est la même si la force, étant parallèle à cette vitesse, 
tend seulement à accélérer ou à retarder le mouvement 
du point, ou si, au contraire, étant perpendiculaire à cette 
vitesse, elle tend à faire dévier ce mouvement vers la droite, 
ou la gauche, c'est-à-dire à <i>courber</i> la trajectoire&nbsp;;<br />
C.&nbsp;Toutes les forces subies par un point matériel proviennent 
de l'action d'autres points matériels&nbsp;; elles ne dépendent 
que des positions et des vitesses <i>relatives</i> de ces différents 
points matériels. &lt;217&#62;<br />
En combinant les deux principes B et C, on arrive au <i>principe 
du mouvement relatif</i>, en vertu duquel les lois du mouvement d'un 
système sont les mêmes soit que l'on rapporte ce système 
à des axes fixes, soit qu'on le rapporte à des axes mobiles 
animés d'un mouvement de translation rectiligne et uniforme, 
de sorte qu'il est impossible de distinguer le mouvement absolu 
d'un mouvement relatif par rapport à de pareils axes mobiles&nbsp;;<br />
D.&nbsp;Si un point matériel A agit sur un autre point matériel 
B, le corps B réagit sur A, et ces deux actions sont deux forces 
égales et directement opposées. C'est <i>le principe de l'égalité 
de l'action et de la réaction</i> , ou, plus brièvement, le <i>principe 
de la réaction</i>.<br />
Les observations astronomiques, les phénomènes physiques 
les plus habituels, semblent avoir apporté à ces principes 
une confirmation complète, constante et très précise. C'est 
vrai, dit-on maintenant, mais c'est parce qu'on n'a jamais opéré 
qu'avec de faibles vitesses&nbsp;; Mercure, par exemple, qui est la 
planète la plus rapide, ne fait guère que 100 kilomètres 
par seconde. Cet astre se comporterait-il de la même manière, 
s'il allait mille fois plus vite&nbsp;? On voit qu'il n'y a pas encore 
lieu de s'inquiéter&nbsp;; quels que puissent être les progrès 
de l'automobilisme, il s'écoulera encore longtemps avant qu'on 
doive renoncer à appliquer à nos machines les principes classiques 
de la Dynamique.

<div class="p"><!----></div>
Comment donc est-on parvenu à réaliser des vitesses mille 
fois plus grandes que celles de Mercure &lt;218&#62;, égales, par 
exemple, au dixième et au tiers de la vitesse de la lumière, 
ou se rapprochant plus encore de cette vitesse&nbsp;? C'est à l'aide 
des rayons cathodiques et des rayons du radium.<br />
On sait que le radium émet trois sortes de rayons, que l'on 
désigne par les trois lettres grecques 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&alpha;</mi></mrow></math>, 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math>, 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&gamma;</mi></mrow></math>&nbsp;; 
dans ce qui va suivre, sauf mention expresse du contraire, il 
s'agira toujours des rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math>, qui sont analogues aux rayons 
cathodiques.

<div class="p"><!----></div>
Après la découverte des rayons cathodiques, deux théories 
se trouvèrent en présence&nbsp;: Crookes attribuait les phénomènes à un véritablement 
bombardement moléculaire&nbsp;; Hertz, à des ondulations particulières de l'éther. 
C'est un renouvellement du débat qui avait divisé les physiciens 
il y a un siècle à propos de la lumière&nbsp;; Crookes reprenait la théorie de l'émission, 
abandonnée pour la lumière&nbsp;; Hertz tenait pour la théorie ondulatoire. Les faits 
semblent donner raison à Crookes.<br />
On a reconnu, en premier lieu, que les rayons cathodiques transportent 
avec eux une charge électrique négative&nbsp;; ils sont déviés 
par un champ magnétique et par un champ électrique&nbsp;; et ces 
déviations sont précisément celles que produiraient ces 
mêmes champs sur des projectiles animés d'une très grande 
vitesse et fortement chargés d'électricité. Ces deux déviations 
dépendent de deux quantités&nbsp;: la vitesse, d'une part, et le 
rapport de la charge électrique du projectile à sa masse, 
d'autre part&nbsp;; on ne peut connaître la valeur absolue de cette &lt;219&#62; 
masse, ni celle de la charge, mais seulement leur rapport&nbsp;; il 
est clair, en effet, que, si l'on double à la fois la charge 
et la masse, sans changer la vitesse, on doublera la force qui 
tend à dévier le projectile&nbsp;; mais, comme sa masse est également 
doublée, l'accélération et la déviation observables ne 
seront pas changées. L'observation des deux déviations nous 
fournira donc deux équations pour déterminer ces deux inconnues. 
On trouve une vitesse de 10.000 à 30.000 kilomètres par seconde&nbsp;; 
quant au rapport de la charge à la masse, il est très grand. 
On peut le comparer au rapport correspondant en ce qui concerne 
l'ion hydrogène dans un électrolyte.<br />
Pour confirmer ces vues, il faudrait une mesure directe de cette 
vitesse que l'on comparerait avec la vitesse ainsi calculée. 
Des expériences anciennes de J.-J.&nbsp;Thomson avaient donné des résultats plus de 
cent fois trop faibles&nbsp;; mais elles étaient sujettes à certaines 
causes d'erreur. La question a été reprise par Wiechert dans un dispositif où l'on utilise les oscillations 
hertziennes&nbsp;; on a trouvé des résultats concordant avec la 
théorie, au moins comme ordre de grandeur&nbsp;; il y aurait un 
grand intérêt à reprendre ces expériences. Quoi qu'il 
en soit, la théorie des ondulations paraît impuissante à 
rendre compte de cet ensemble de faits.

<div class="p"><!----></div>
Les mêmes calculs, faits sur les rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math> du &lt;220&#62; radium, 
ont donné des vitesses encore plus considérables&nbsp;: 100.000, 
200.000 kilomètres ou plus encore. Ces vitesses dépassent 
de beaucoup toutes celles que nous connaissions. La lumière, 
il est vrai, on le sait depuis longtemps, fait 300.000 kilomètres 
par seconde&nbsp;; mais elle n'est pas un transport de matière, tandis 
que, si l'on adopte la théorie de l'émission pour les rayons 
cathodiques, il y aurait des molécules matérielles réellement 
animées des vitesses en question, et il convient de rechercher 
si les lois ordinaires de la Mécanique leur sont encore applicables.

<div class="p"><!----></div>

<center>II<br />
Masse longitudinale et masse transversale

<div class="p"><!----></div>
</center>On sait que les courants électriques donnent lieu aux phénomènes 
d'induction, en particulier à la self-induction. Quand un courant 
croît, il se développe une force électromotrice de self-induction 
qui tend à s'opposer au courant&nbsp;; au contraire, quand le courant 
décroît, la force électromotrice de self-induction tend 
à maintenir le courant. La self-induction s'oppose donc à 
toute variation de l'intensité du courant, de même qu'en Mécanique, 
l'inertie d'un corps s'oppose à toute variation de sa vitesse. 
La self-induction est une véritable inertie. Tout se passe 
comme si le courant ne pouvait s'établir sans mettre en mouvement 
l'éther environnant et comme si l'inertie de cet éther tendait, 
en conséquence, à &lt;221&#62; maintenir constante l'intensité 
de ce courant. Il faudrait vaincre cette inertie pour établir 
le courant, il faudrait la vaincre encore pour la faire cesser.

<div class="p"><!----></div>
Un rayon cathodique, qui est une pluie de projectiles chargés 
d'électricité négative, peut être assimilé à un courant&nbsp;; 
sans doute, ce courant diffère, au premier abord tout au moins, 
des courants de conduction ordinaire, où la matière est immobile 
et où l'électricité circule à travers la matière. C'est 
une courant de convection, où l'électricité, attachée 
à un véhicule matériel, est emportée par le mouvement 
de ce véhicule. Mais Rowland a démontré que les courants de 
convection produisent les mêmes effets magnétiques que les 
courants de conduction&nbsp;; ils doivent produire aussi les mêmes 
effets d'induction. D'abord, s'il n'en était pas ainsi, le principe 
de la conservation de l'énergie serait violé&nbsp;; d'ailleurs, 
Crémieu et Pender ont employé une méthode où l'on mettait en évidence 
directement ces effets d'induction.

<div class="p"><!----></div>
Si la vitesse d'un corpuscule cathodique vient à varier, l'intensité 
du courant correspondant variera également&nbsp;; et il se développera 
des effets de self-induction qui tendront à s'opposer à cette 
variation. Ces corpuscules doivent donc posséder une double 
inertie&nbsp;: leur inertie propre d'abord, et l'inertie apparente 
due à la self-induction qui produit les mêmes effets. Ils 
auront donc une masse totale apparente, composée de leur masse 
réelle et d'une masse fictive d'origine électromagnétique. 
Le calcul &lt;222&#62; montre que cette masse fictive varie avec la 
vitesse, et que la force d'inertie de self-induction n'est pas 
la même quand la vitesse du projectile s'accélère ou se 
ralentit, ou bien quand elle est déviée&nbsp;; il en est donc 
de même de la force d'inertie apparente totale.

<div class="p"><!----></div>
La masse totale apparente n'est donc pas la même quand la force 
réelle appliquée au corpuscule est parallèle à sa vitesse 
et tend à accélérer le mouvement ou bien quand elle est 
perpendiculaire à cette vitesse et tend à en faire varier 
la direction. Il faut donc distinguer la masse totale longitudinale 
et la masse transversale. Ces deux masses totales dépendent, 
d'ailleurs, de la vitesse. Voilà ce qui résulte des travaux 
théoriques d'Abraham.

<div class="p"><!----></div>
Dans les mesures dont nous parlions au chapitre précédent, 
qu'est-ce qu'on détermine en mesurant les deux déviations&nbsp;? 
C'est la vitesse d'une part, et d'autre part le rapport de la 
charge à la masse transversale totale. Comment, dans ces conditions, 
faire, dans cette masse totale, la part de la masse réelle 
et celle de la masse fictive électromagnétique&nbsp;. Si l'on n'avait 
que les rayons cathodiques proprement dits, il ne faudrait pas 
y songer&nbsp;; mais, heureusement, on a les rayons du radium qui, 
nous l'avons vu, sont totalement plus rapides. Ces rayons ne 
sont pas toujours identiques et ne se comportent pas de la même 
manière sous l'action d'un champ électrique et magnétique. 
On trouve que la déviation électrique est fonction de la 
déviation magnétique, et l'on peut, en recevant sur une plaque 
sensible des rayons du radium qui ont subi l'action des deux &lt;223&#62; 
champs, photographier la courbe qui représente la relation 
entre ces deux déviations. C'est ce qu'a fait Kaufmann, qui en a déduit la relation entre la vitesse et 
le rapport de la charge à la masse apparente totale, rapport 
que nous appellerons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&epsilon;</mi></mrow></math>.<br />
On pourrait supposer qu'il existe plusieurs espèces de rayon, 
caractérisés chacun par une vitesse déterminée, par une 
charge déterminée et par une masse déterminée. Mais cette 
hypothèse est peu vraisemblable&nbsp;; pour quelle raison, en effet, 
tous les corpuscules de même masse prendraient-ils toujours 
la même vitesse&nbsp;? Il est plus naturel de supposer que la charge 
ainsi que la masse <i>réelle</i> sont les mêmes pour tous les 
projectiles, et que ceux-ci ne diffèrent que par leur vitesse. 
Si le rapport 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&epsilon;</mi></mrow></math> est fonction de la vitesse, ce n'est pas 
parce que la masse réelle varie avec cette vitesse&nbsp;; mais, 
comme la masse fictive électromagnétique dépend de cette 
vitesse, la masse totale apparente, seule observable, doit en 
dépendre, bien que la masse réelle n'en dépende pas et 
soit constante.

<div class="p"><!----></div>
Les calculs d'Abraham nous font connaître la loi suivant laquelle la masse <i>fictive</i> 
varie en fonction de la vitesse&nbsp;; l'expérience de Kaufmann nous fait connaître la loi de variation de la masse <i>t</i><i>o</i><i>tale</i>. 
La comparaison de ces deux lois nous permettra donc de déterminer 
le rapport de la masse <i>réelle</i> à la masse totale.

<div class="p"><!----></div>
Telle est la méthode dont s'est servi Kaufmann pour déterminer ce rapport. Le résultat est bien 
surprenant&nbsp;: <i>la masse réelle est nulle</i>. &lt;224&#62;<br />
On s'est trouvé ainsi conduit à des conceptions tout à 
fait inattendues. On a étendu à tous les corps ce qu'on n'avait 
démontré que pour les corpuscules cathodiques. Ce que nous 
appelons masse ne serait qu'une apparence&nbsp;; toute inertie serait 
d'origine électromagnétique. Mais alors la masse ne serait 
plus constante, elle augmenterait avec la vitesse&nbsp;; sensiblement 
constante pour des vitesses pouvant aller jusqu'à 1.000 kilomètres 
par seconde, elle croîtrait ensuite et deviendrait infinie 
pour la vitesse de la lumière. La masse transversale ne serait 
plus égale à la masse longitudinale&nbsp;: elles seraient seulement 
à peu près égales si la vitesse n'est pas trop grande. 
Le principe B de la Mécanique ne serait plus vrai.

<div class="p"><!----></div>

<center>III<br />
Les rayons-canaux

<div class="p"><!----></div>
</center>Au point où nous en sommes, cette conclusion peut sembler prématurée. 
Peut-on appliquer à la matière toute entière ce qui n'a 
été établi que pour ces corpuscules si légers qui ne 
sont qu'une émanation de la matière et peut-être pas de 
la vraie matière&nbsp;? Mais, avant d'aborder cette question, il 
est nécessaire de dire un mot d'une autre sorte de rayons. 
Je veux parler des <i>rayons-canaux</i>, les <i>Kanalstrahlen</i> de 
Goldstein. La cathode, en même temps que les rayons cathodiques 
chargés d'électricité négative, émet des rayons canaux 
chargés d'électricité positive &lt;225&#62;. En général, ces 
rayons-canaux n'étant pas repoussés par la cathode, restent 
confinés dans le voisinage immédiat de cette cathode, où 
ils se constituent la "couche chamois", qu'il n'est pas très 
aisé d'apercevoir&nbsp;; mais, si la cathode est percée de trous, 
et si elle obstrue presque complètement le tube, les rayons-canaux 
vont se propager <i>en arrière</i> de la cathode, dans le sens 
opposé à celui des rayons cathodiques, et il deviendra possible 
de les étudier. C'est ainsi qu'on a pu mettre en évidence 
leur charge positive et montrer que les déviations magnétiques 
et électriques existent encore, mais sont beaucoup plus faibles.

<div class="p"><!----></div>
Le radium émet également des rayons analogues aux rayons-canaux, 
et relativement très absorbables, que l'on appelle les rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&alpha;</mi></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
On peut, comme pour les rayons cathodiques, mesurer les deux 
déviations et en déduire la vitesse et le rapport 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&epsilon;</mi></mrow></math>. 
Les résultats sont moins constants que pour les rayons cathodiques, 
mais la vitesse est plus faible ainsi que le rapport 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&epsilon;</mi></mrow></math>; 
les corpuscules positifs sont moins chargés que les corpuscules 
négatifs&nbsp;; ou si, ce qui est plus naturel, on suppose que les 
charges sont égales et de signe contraire, les corpuscules 
positifs sont beaucoup plus gros. Ces corpuscules, chargés 
les uns positivement, les autres négativement, ont reçu le 
nom d'<i>électrons</i>. &lt;226&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>IV<br />
La théorie de Lorentz
</center>

<div class="p"><!----></div>

<center></center>Mais les électrons ne manifestent pas seulement leur existence 
dans ces rayons où ils nous apparaissent animés de vitesses 
énormes. Nous allons les voir dans des rôles bien différents, 
et ceux sont eux qui nous rendons compte des principaux phénomènes 
de l'Optique et de l'Électricité. La brillante synthèse 
dont nous allons dire un mot est due à Lorentz.<br />
La matière est toute entière formée d'électrons portant 
des charges énormes, et, si elle nous semble neutre, c'est 
que les charges de signe contraire de ces électrons se compensent. 
On peut se représenter, par exemple, une sorte de système 
solaire formé d'un gros électron positif, autour duquel graviteraient 
de nombreuses petites planètes qui seraient des électrons 
négatifs, attirés par l'électricité de nom contraire 
qui charge l'électron central. Les charges négatives de ces 
planètes compenseraient la charge positive de ce Soleil, de 
sorte que la somme algébrique de toutes ces charges serait 
nulle.

<div class="p"><!----></div>
Tous ces électrons baigneraient dans l'éther. L'éther serait 
partout identique à lui-même, et les perturbations s'y propageraient 
suivant les mêmes lois que la lumière ou les oscillations 
hertziennes <i>dans le vide</i>. En dehors des électrons et de 
l'éther &lt;227&#62;, il n'y aurait rien. Quand une onde lumineuse 
pénétrerait dans une partie de l'éther, où les électrons 
seraient nombreux, ces électrons se mettraient en mouvement 
sous l'influence de la perturbation de l'éther, et ils réagiraient 
ensuite sur l'éther. C'est ainsi que s'expliqueraient la réfraction 
et l'absorption. De même, si un électron se mettait en mouvement 
pour une cause quelconque, il troublerait l'éther autour de 
lui et donnerait naissance à des ondes lumineuses, ce qui expliquerait 
l'émission de la lumière par les corps incandescents.

<div class="p"><!----></div>
Dans certains corps, les métaux, par exemple, nous aurions 
des électrons immobiles, entre lesquels circuleraient des électrons 
mobiles jouissant d'une entière liberté, sauf celle de sortir 
du corps métallique et de franchir la surface qui le sépare 
du vide extérieur ou de l'air, ou de tout autre corps non métallique. 
Ces électrons mobiles se comportent alors, à l'intérieur 
du corps métallique, comme le font, d'après la théorie 
cinétique des gaz, les molécules d'un gaz à l'intérieur 
du vase où ce gaz est renfermé. Mais, sous l'influence d'une 
différence de potentiel, les électrons mobiles négatifs 
tendraient à aller tous d'un côté, et les électrons mobiles 
positifs de l'autre. C'est ce qui produirait les courants électriques, 
et <i>c'est pour cela que ces corps seraient conducteurs</i>. D'autre 
part, les vitesses de nos électrons seraient d'autant plus 
grandes que la température serait plus élevée, si nous 
acceptons l'assimilation avec la théorie cinétique des gaz &lt;228&#62;. 
Quand un de ces électrons mobiles rencontreraient la surface 
du corps métallique, surface qu'il ne peut franchir, il se 
réfléchirait comme une bille de billard qui a touché la 
bande, et sa vitesse subirait un brusque changement de direction. 
Mais, quand un électron change de direction, ainsi que nous 
le verrons plus loin, il devient la source d'une onde lumineuse, 
et c'est pour cela que les métaux chauds sont incandescents.

<div class="p"><!----></div>
Dans d'autres corps, les diélectriques et les corps transparents, 
les électrons mobiles jouissent d'une liberté beaucoup moins 
grande. Ils restent comme attachés à des électrons fixes 
qui les attirent. Plus ils s'en éloignent, plus cette attraction 
devient grande et tend à les ramener en arrière. Ils ne peuvent 
donc subir que de petits écarts&nbsp;; ils ne peuvent plus circuler, 
mais seulement osciller autour de leur position moyenne. C'est 
pour cette raison que ces corps ne seraient pas conducteurs&nbsp;; 
ils seraient, d'ailleurs, le plus souvent transparents, et ils 
seraient réfringents, parce que les vibrations lumineuses se 
communiqueraient aux électrons mobiles, susceptibles d'oscillation, 
et qu'il en résulterait une perturbation.<br />
Je ne puis donner ici le détail des calculs&nbsp;; je me bornerai 
à dire que cette théorie rend compte de tous les faits connus, 
et qu'elle en a fait prévoir de nouveaux, tels que le phénomène 
de Zeeman. &lt;229&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>V<br />
Conséquences mécaniques

<div class="p"><!----></div>
</center>Maintenant, nous pouvons envisager deux hypothèses&nbsp;:<br />
1°&nbsp;Les électrons positifs possèdent une masse réelle, beaucoup 
plus grande que leur masse fictive électromagnétique&nbsp;; les 
électrons négatifs sont seuls dépourvus de masse réelle. 
On pourrait même supposer qu'en dehors des électrons des 
deux signes, il y a des atomes neutres qui n'ont plus d'autre 
masse que leur masse réelle. Dans ce cas, la Mécanique n'est 
pas atteinte&nbsp;; nous n'avons pas besoin de toucher à ses lois&nbsp;; 
la masse réelle est constante&nbsp;; seulement, les mouvements sont 
troublés par les effets de self-induction, ce qu'on a toujours 
su&nbsp;; ces perturbations sont, d'ailleurs, à peu près négligeables, 
sauf pour les électrons négatifs, qui, n'ayant pas de masse 
réelle, ne sont pas de la vraie matière&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
2°&nbsp;Mais il y a un autre point de vue&nbsp;; on peut supposer qu'il 
n'y a pas d'atome neutre, et que les électrons positifs sont 
dépourvus de masse réelle au même titre que les électrons 
négatifs. Mais alors, la masse réelle s'évanouissant, ou 
bien le mot <i>masse</i> n'aura plus aucun sens, ou bien il faudra 
qu'il désigne la masse fictive électromagnétique&nbsp;; dans 
ce cas, la masse ne sera plus constante, la <i>masse</i> transversale 
ne sera plus égale à la masse &lt;230&#62; longitudinale, les principes 
de la Mécanique seront renversés.

<div class="p"><!----></div>
Un mot d'explication d'abord. Nous avons dit que, pour une même 
charge, la masse <i>totale</i> d'un électron positif est beaucoup 
plus grande que celle d'un électron négatif. Et alors il 
est naturel de penser que cette différence s'explique, parce 
que l'électron positif a, outre sa masse fictive, une masse 
réelle considérable&nbsp;; ce qui nous ramènerait à la première 
hypothèse. Mais on peut admettre également que la masse réelle 
est nulle pour les uns comme pour les autres, mais que la masse 
fictive de l'électron positive est beaucoup plus grande, parce 
que cet électron est beaucoup plus petit. Je dis bien&nbsp;: beaucoup 
plus petit. Et, en effet, dans cette hypothèse, l'inertie est 
d'origine exclusivement électromagnétique&nbsp;; elle se réduit 
à l'inertie de l'éther&nbsp;; les électrons ne sont plus rien 
par eux-mêmes&nbsp;; ils sont seulement des trous dans l'éther, 
et autour desquels s'agite l'éther&nbsp;; plus ces trous seront petits, 
plus il y aura d'éther, plus, par conséquent, l'inertie de 
l'éther sera grande.

<div class="p"><!----></div>
Comment décider entre ces deux hypothèses&nbsp;? En opérant 
sur les rayons-canaux, comme Kaufmann l'a fait sur les rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&beta;</mi></mrow></math>&nbsp;? C'est impossible&nbsp;; 
la vitesse de ces rayons est beaucoup trop faible. Chacun devra-t-il 
donc se décider d'après son tempérament, les conservateurs 
allant d'un côté et les amis du nouveau de l'autre&nbsp;? Peut-être, 
mais, pour bien faire comprendre les arguments des novateurs, 
il faut faire intervenir d'autres considérations. &lt;231&#62;

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre II. La M&#233;canique et L'Optique</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>I<br />
L'aberration

<div class="p"><!----></div>
</center>On sait en quoi consiste le phénomène de l'aberration, découvert 
par Bradley. La lumière émanée d'une étoile met un 
certain temps pour parcourir une lunette&nbsp;; pendant ce temps, 
la lunette, entraînée par le mouvement de la Terre, s'est 
déplacée. Si donc on braquait la lunette dans la direction <i>vraie</i> 
de l'étoile, l'image se formerait au point qu'occupait la croisée 
des fils du réticule quand la lumière a atteint l'objectif&nbsp;; 
et cette croisée ne serait plus en ce même point qu'occupait 
la croisée des fils du réticule quand la lumière a atteint 
l'objectif&nbsp;; et cette croisée ne serait plus en ce même point 
quand la lumière atteindrait le plan du réticule. On serait 
donc conduit à dépointer la lunette pour ramener l'image 
sur la croisée des fils. Il en résulte que l'astronome ne 
pointera pas la lunette dans la direction de la vitesse absolue 
de la lumière, c'est-à-dire sur la position vraie de l'étoile, 
mais bien dans la direction de la vitesse &lt;232&#62; relative de la 
lumière par rapport à la Terre, c'est-à-dire sur ce qu'on 
appelle la position apparente de l'étoile.

<div class="p"><!----></div>
La vitesse de la lumière est connue&nbsp;; on pourrait donc croire 
que nous avons le moyen de calculer la vitesse <i>absolue</i> de 
la Terre. (Je m'expliquerai tout à l'heure sur ce mot absolu). 
Il n'en est rien&nbsp;; nous connaissons bien la position apparente 
de l'étoile que nous observons&nbsp;; mais nous ne connaissons pas 
sa position vraie&nbsp;: nous ne connaissons la vitesse de la lumière 
qu'en grandeur et pas en direction.

<div class="p"><!----></div>
Si donc la vitesse absolue de la Terre était rectiligne et 
uniforme, nous n'aurions jamais soupçonné le phénomène 
de l'aberration&nbsp;; mais elle est variable&nbsp;; elle se compose de 
deux parties&nbsp;: la vitesse du système solaire, qui est rectiligne 
et uniforme&nbsp;; la vitesse de la Terre par rapport au Soleil, qui 
est variable. Si la vitesse du système solaire, c'est-à-dire 
si la partie constante existait seule, la direction observée 
serait invariable. Cette position qu'on observerait ainsi s'appelle 
la position apparente <i>moyenne</i> de l'étoile.

<div class="p"><!----></div>
Tenons compte maintenant à la fois des deux parties de la vitesse 
de la Terre, nous aurons la possibilité apparente actuelle, 
qui décrit une petite ellipse autour de la position apparente 
moyenne, et c'est cette ellipse qu'on observe.

<div class="p"><!----></div>
En négligeant des quantités très petites, nous verrons 
que les dimensions de cette ellipse ne dépensent que du rapport 
de la vitesse de la Terre &lt;233&#62; par rapport au Soleil, à la 
vitesse de la lumière, de sorte que la vitesse <i>relative</i> 
de la Terre par rapport au Soleil est seule intervenue.

<div class="p"><!----></div>
Halte-là&nbsp;! toutefois. Ce résultat n'est pas rigoureux, il 
n'est qu'approché&nbsp;; poussons l'approximation un peu plus loin. 
Les dimensions de l'ellipse dépendront alors de la vitesse 
absolue de la Terre. Comparons les grands axes de l'ellipse pour 
les différentes étoiles&nbsp;: nous aurons, théoriquement du 
moins, le moyen de déterminer cette vitesse absolue.<br />
Cela serait peut-être moins choquant qu'il ne semble d'abord&nbsp;; 
il ne s'agit pas, en effet, de la vitesse, par rapport à un 
absolu vide, mais de la vitesse, par rapport à l'éther, que 
l'on regarde <i>par définition</i> comme étant en repos 
absolu.<br />
D'ailleurs, ce moyen est purement théorique. En effet, l'aberration 
est très petite&nbsp;; les variations possibles de l'ellipse d'aberration 
sont beaucoup plus petites encore, et, si nous regardons l'aberration 
comme du premier ordre, elles doivent donc être regardées 
comme du second ordre&nbsp;: un millième de seconde environ&nbsp;; elles 
sont absolument inappréciables pour nos instruments. Nous verrons 
enfin plus loin pourquoi la théorie précédente doit être 
rejetée, et pourquoi nous ne pourrions déterminer cette vitesse 
absolue quand même nos instruments seraient dix mille fois 
plus précis&nbsp;!<br />
On pourrait songer à un autre moyen, et l'on y a songé, en 
effet. La vitesse de la lumière n'est pas la même dans l'eau 
que dans l'air&nbsp;; ne pourrait-on comparer les deux positions apparentes 
d'une étoile &lt;234&#62; vue à travers une lunette tantôt pleine 
d'air, tantôt pleine d'eau&nbsp;? Les résultats ont été négatifs&nbsp;; 
les lois apparentes de la réflexion et de la réfraction ne 
sont pas altérées par le mouvement de la Terre. Ce phénomène 
comporte deux explications&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
1° On pourrait supposer que l'éther n'est pas en repos, mais 
qu'il est entraîné par les corps en mouvement. Il ne serait 
pas étonnant alors que les phénomènes de réfraction ne 
fussent pas altérés par le mouvement de la Terre, puisque 
tout, prismes, lunettes et éther, est entraîné à la 
fois dans une même translation. Quant à l'aberration elle-même, 
elle s'expliquerait par une sorte de réfraction qui se produirait 
à la surface de séparation de l'éther en repos dans les 
espaces interstellaires et de l'éther entraîné par le mouvement 
de la Terre. C'est sur cette hypothèse (entraînement total 
de l'éther) qu'est fondée la <i>théorie de Hertz</i> sur l'Électrodynamique des corps en mouvement&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
2° Fresnel, au contraire, suppose que l'éther est en 
repos absolu dans le vide, en repos presque absolu dans l'air, 
quelle que soit la vitesse de cet air, et qu'il est partiellement 
entraîné par les milieux réfringents. Lorentz a donné à cette théorie une forme 
plus satisfaisante. Pour lui, l'éther est en repos, les électrons 
seuls sont en mouvement&nbsp;; dans le vide, où l'éther entre seul 
en jeu, dans l'air, où il entre presque seul en jeu, l'entraînement 
est nul ou presque nul&nbsp;; dans les milieux réfringents, où 
la perturbation est produite à la fois par les vibrations de 
l'éther et par celles des électrons mis &lt;235&#62; en branle par 
l'agitation de l'éther, les ondulations se trouvent <i>partie</i><i>l</i><i>lement</i> 
entraînées.<br />
Pour décider entre les deux hypothèses, nous avons l'expérience 
de Fizeau, qui a comparé, par des mesures de franges 
d'interférence, la vitesse de la lumière dans l'air en repos 
ou en mouvement. Ces expériences ont confirmé l'hypothèse 
de l'entraînement partiel de Fresnel. Elles ont été reprises avec le même 
résultat par Michelson. <i>La théorie de Hertz</i> <i>doit donc être rejetée.</i>

<div class="p"><!----></div>

<center>II<br />
Le principe de relativité

<div class="p"><!----></div>
</center>Mais si l'éther n'est pas entraîné par le mouvement de 
la Terre, est-il possible de mettre en évidence, par le moyen 
des phénomènes optiques, la vitesse absolue de la Terre, 
ou plutôt sa vitesse par rapport à l'éther immobile&nbsp;? L'expérience 
a répondu négativement, et cependant on a varié les procédés 
expérimentaux de toutes les manières possibles. Quel que 
soie le moyen qu'on emploie, on ne pourra jamais déceler que 
des vitesses relatives, j'entends les vitesses de certains corps 
matériels, par rapport à d'autres corps matériels. En effet, 
si la source de lumière et les appareils d'observation sont 
sur la Terre et participent à son mouvement, les résultats 
expérimentaux ont toujours été les mêmes, quelle &lt;236&#62; 
que soit l'orientation de l'appareil par rapport à le direction 
du mouvement orbital de la Terre. Si l'aberration astronomique 
se produit, c'est que la source qui est une étoile, est en 
mouvement par rapport à l'observateur.

<div class="p"><!----></div>
Les hypothèses faites jusqu'ici rendent parfaitement compte 
de ce résultat général, <i>si l'on néglige les quantités 
très petites de l'ordre du carré de l'aberration</i>. L'explication 
s'appuie sur la notion de <i>temps local</i>, que je vais chercher 
à faire comprendre, et qui a été introduite par Lorentz. Supposons deux observateurs, placés 
l'un en A, l'autre en B, et voulant régler leurs montres par 
le moyen de signaux optiques. Ils conviennent que B enverra un 
signal à A quand sa montre marquera une heure déterminée, 
et A remet sa montre à l'heure au moment où il aperçoit 
le signal. Si l'on opérait seulement de la sorte, il y aurait 
une erreur systématique, car comme la lumière met un certain 
temps t pour aller de B en A, la montre de A va retarder d'un 
temps t sur celle de B. Cette erreur est aisée à corriger. 
Il suffit de croiser les signaux. Il faut que A envoie à son 
tour des signaux à B, et, après ce nouveau réglage, ce 
sera la montre de B qui retardera d'un temps t sur celle de A. 
Il suffira alors de prendre la moyenne arithmétique entre les 
deux réglage.<br />
Mais cette façon d'opérer suppose que la lumière met le 
même temps pour aller de A en B et pour revenir de B en A. 
Cela est vrai si les observateurs sont immobiles&nbsp;; cela n'est 
plus s'ils sont entraînés &lt;237&#62; dans une translation commune, 
parce qu'alors A, par exemple, ira au-devant de la lumière 
qui vient de B, tandis que B fuira devant la lumière qui vient 
de A. Si donc les observateurs sont entraînés dans une translation 
commune et s'ils ne s'en doutent pas, leur réglage sera défectueux&nbsp;; 
leurs montres n'indiqueront pas le même temps&nbsp;; chacune d'elles 
indiquera le <i>temps local</i>, convenant au point où elle se 
trouve.

<div class="p"><!----></div>
Les deux observateurs n'auront aucun moyen de s'en apercevoir, 
si l'éther immobile ne peut leur transmettre que des signaux 
lumineux, marchant tous avec la même vitesse, et si les autres 
signaux qu'ils pourraient s'envoyer leurs sont transmis par des 
milieux entraînés avec eux dans leurs transmissions. Le 
phénomène que chacun d'eux observera sera soit en avance, 
soit en retard&nbsp;; il ne se produira pas au même moment que si 
la translation n'existait pas&nbsp;; mais, comme on l'observera avec 
une montre mal réglée, on ne s'en apercevra pas et les apparences 
ne seront pas altérées.

<div class="p"><!----></div>
Il résulte de là que la compensation est facile à expliquer 
tant qu'on néglige le carré de l'aberration, et longtemps 
les expériences ont été trop peu précises pour qu'il 
y eût lieu d'en tenir compte. Mais un jour Michelson a imaginé un procédé beaucoup plus 
délicat&nbsp;: il a fait interférer des rayons qui avaient parcouru 
des trajets différents après s'être réfléchi sur des 
mémoires&nbsp;; chacun des trajets approchant d'un mètre et les 
franges d'interférence permettant d'apprécier des différences 
d'une fraction &lt;238&#62; de millième de millimètre, on ne pouvait 
plus négliger le carré de l'aberration, et <i>cependant les 
résultats furent encore négatifs</i>. La théorie demandait 
donc à être complétée, et elle l'a été par l'<i>hypothèse 
de Lorentz</i> <i>et de Fitz-Gerald</i>.

<div class="p"><!----></div>
Ces deux physiciens supposent que tous les corps entraînés 
dans une translation subissent une contraction dans le sens de 
cette translation, tandis que leurs dimensions perpendiculaires 
à cette translation demeurent invariables. <i>Cette contraction 
est la même pour tous les corps&nbsp;</i>; elle est, d'ailleurs, très 
faible, d'environ un deux cent millionième pour une vitesse 
comme celle de la Terre. Nos instruments de mesure ne pourraient, 
d'ailleurs, la déceler, même s'ils étaient beaucoup plus 
précis&nbsp;; les mètres avec lesquels nous mesurons subissent, 
en effet, la même contraction que les objets à mesurer. Si 
un corps s'applique exactement sur le mètre, quand on oriente 
le corps et, par conséquent, le mètre dans le sens du mouvement 
de la Terre, il ne cessera pas de s'appliquer exactement sur 
le mètre dans une autre orientation, et cela bien que le corps 
et le mètre aient changé de longueur en même temps que 
d'orientation, et précisément parce que le changement est 
le même pour l'un et pour l'autre. Mais il n'en est pas de même 
si nous mesurons une longueur, non plus avec un mètres, mais 
par le temps que la lumière met à la parcourir, et c'est 
précisément ce qu'a fait Michelson.

<div class="p"><!----></div>
Un corps, sphérique lorsqu'il est en repos, prendra ainsi la 
forme d'une ellipsoïde de révolution &lt;239&#62; aplati lorsqu'il 
sera en mouvement&nbsp;; mais l'observateur le croira toujours sphérique, 
parce qu'il a subi lui-même une déformation analogue, ainsi 
que tous les objets qui lui servent de points de repère. Au 
contraire, les surfaces d'ondes de la lumière, qui sont restées 
rigoureusement sphériques, lui paraîtront des ellipsoïdes 
allongées.

<div class="p"><!----></div>
Que va-t-il se passer alors&nbsp;? Supposons un observateur et une 
source entraînés ensemble dans la translation&nbsp;: les surfaces 
d'onde émanées de la source seront des sphères ayant pour 
centres les positions successives de la source&nbsp;; la distance 
de ce centre à la position actuelle de la source sera proportionnelle 
au temps écoulé depuis l'émission, c'est-à-dire au rayon 
de la sphère. Toutes ces sphères sont donc homothétiques 
l'une de l'autre, par rapport à la position actuelle S de la 
source. Mais, pour notre observateur, à cause de la contraction, 
toutes ces sphères paraîtront des ellipsoïdes allongées, 
et tous ces ellipsoïdes seront encore homothétiques, par 
rapport au point S&nbsp;; l'excentricité de tous ces ellipsoïdes 
est la même et dépend seulement de la vitesse de la Terre. <i>Nous 
choisirons la loi de contraction, de façon que le point 
S soit au foyer de la section méridienne de l'ellipsoïde</i>.

<div class="p"><!----></div>
Cette fois, la compensation est <i>rigoureuse</i>, et c'est ce qui 
explique l'expérience de Michelson.<br />
J'ai dit plus haut que, d'après les théories ordinaires, les 
observations de l'aberration astronomique pourraient nous faire 
connaître la vitesse absolue &lt;240&#62; de la Terre, si nos instruments 
étaient mille fois plus précis. Il me faut modifier cette 
conclusion. Oui, les angles observés seraient modifiés par 
l'effet de cette vitesse absolue, mais les cercles divisés 
dont nous nous servons pour mesurer les angles seraient déformés 
par la translation&nbsp;: ils deviendraient des ellipses&nbsp;; il en résulterait 
une erreur sur l'angle mesuré, et <i>cette seconde 
erreur compenserait exactement la première</i>.<br />
Cette hypothèse de Lorentz et Fitz-Gerald paraîtra, au premier abord, fort extraordinaire&nbsp;; 
tout ce que nous pouvons dire pour le moment, en sa faveur, c'est 
qu'elle n'est que la traduction immédiate du résultat expérimental 
de Michelson, si l'on <i>définit</i> les longueurs par les 
temps que la lumière met à les parcourir.<br />
Quoi qu'il en soit, il est impossible d'échapper à cette impression 
que le principe de relativité est une loi générale de la 
Nature, qu'on ne pourra jamais, par aucun moyen imaginable, mettre 
en évidence que des vitesses relatives, et j'entends par là 
non pas seulement les vitesses des corps par rapport à l'éther, 
mais les vitesses des corps les uns par rapport aux autres. Trop 
d'expériences diverses ont donné des résultats concordants 
pour qu'on ne se sente pas tenté d'attribuer à ce principe 
de relativité une valeur comparable à celle du principe d'équivalence, 
par exemple. Il convient, en tout cas, de voir à quelles conséquences 
nous conduirait cette façon de voir et de soumettre ensuite 
ces conséquences au contrôle de l'expérience. &lt;241&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>III<br />
Le principe de réaction

<div class="p"><!----></div>
</center>Voyons ce que devient, dans la théorie de Lorentz le principe de l'égalité de l'action 
et de la réaction. Voilà un électron A qui entre en mouvement 
pour une cause quelconque&nbsp;; il produit une perturbation dans 
l'éther&nbsp;; au bout d'un certain temps, cette perturbation atteint 
un autre électron B, qui sera déranger de sa position d'équilibre. 
Dans ces conditions, il ne peut y avoir égalité entre l'action 
et la réaction, au moins si l'on ne considère pas l'éther, 
mais seulement les électrons <i>qui sont seuls observables</i>, 
puisque notre matière est formée d'électrons.

<div class="p"><!----></div>
En effet, c'est l'électron A qui a dérangé l'électron 
B&nbsp;; alors même que l'électron B réagirait sur A, cette réaction 
pourrait être égale à l'action, mais elle ne saurait, en 
aucun cas, être simultanée, puisque l'électron B ne pourrait 
entrer en mouvement qu'après un certain temps, nécessaire 
pour la propagation. Si l'on soumet le problème à un calcul 
plus précis, on arrive au résultat suivant&nbsp;: supposons un 
excitateur de Hertz placé au foyer d'un miroir parabolique auquel 
il est lié mécaniquement&nbsp;; cet excitateur émet des ondes 
électromagnétiques, et le miroir renvoie toutes ces ondes 
dans la même direction&nbsp;; l'excitateur va donc rayonner de l'énergie 
dans une direction déterminée. Eh bien, le calcul montre 
que <i>l'excitateur va reculer</i> comme un canon qui a envoyé &lt;242&#62; 
un projectile. Dans le cas du canon, le recul est le résultat 
naturel de l'égalité de l'action. Le canon recule, parce que 
le projectile sur lequel il a agi réagit sur lui.

<div class="p"><!----></div>
Mais ici, il n'en est plus de même. Ce que nous avons envoyé 
au loin, ce n'est plus un projectile matériel&nbsp;: c'est de l'énergie, 
et l'énergie n'a pas de masse&nbsp;: il n'y a pas de contre-partie. 
Et, au lieu d'un excitateur, nous aurions pu considérer tout 
simplement une lampe avec un réflecteur concentrant ses rayons 
dans une seule direction.<br />
Il est vrai que, si l'énergie émanée de l'excitateur ou 
de la lampe vient à atteindre un objet matériel, cet objet 
va subir une poussée mécanique comme s'il avait été atteint 
par un projectile véritable, et cette poussée sera égale 
au recul de l'excitateur et de la lampe, s'il ne s'est pas perdu 
d'énergie en route et si l'objet absorbe cette énergie en 
totalité. On serait donc tenté de dire qu'il y a encore compensation 
entre l'action et la réaction. Mais cette compensation, alors 
même qu'elle est complète, est toujours retardée. Elle 
ne se produit jamais si la lumière, après avoir quitté 
la source, erre dans les espaces interstellaires sans jamais 
rencontrer un corps matériel&nbsp;; elle est incomplète, si le 
corps qu'elle frappe n'est pas parfaitement absorbant.

<div class="p"><!----></div>
Ces actions mécaniques sont-elles trop petites pour être 
mesurées, ou bien sont-elles accessibles à l'expérience&nbsp;? 
Ces actions ne sont autre chose que celles qui sont dues aux 
pressions <i>Maxwell</i><i>-Bartholi</i>&nbsp;; Maxwell avait prévu ces pressions par des calculs &lt;243&#62; 
relatifs à l'Électrostatique et au Magnétisme&nbsp;; Bartholi était arrivé au même résultat par des considérations 
de Thermodynamique.

<div class="p"><!----></div>
C'est de cette façon que s'expliquent les <i>queues des comètes</i>. 
De petites particules se détachent du noyau de la comète&nbsp;; 
elles sont frappées par la lumière du Soleil, qui les repousse 
comme ferait une pluie de projectile venant du Soleil. La masse 
de ces particules est tellement petite que cette répulsion 
l'emporte sur l'attraction newtonienne&nbsp;; elles vont donc former 
les queues en s'éloignant du Soleil.<br />
La vérification expérimentale directe n'était pas aisée 
à obtenir. La première tentative a conduit à la construction 
du <i>radiomètre</i>. Mais cet appareil <i>tourne à l'envers</i>, 
dans le sens opposé au sens théorique, et l'explication de 
sa rotation, découverte depuis, est toute différente. On 
a réussi enfin, en poussant plus loin le vide d'une part, et 
d'autre part en ne noircissant pas l'une des faces des palettes 
et dirigeant un faisceau lumineux sur l'une des faces. Les effets 
radiométriques et les autres causes perturbatrices sont éliminés 
par une série de précautions minutieuses, et l'on obtient 
une déviation qui est fort petite, mais qui est, paraît-il, 
conforme à la théorie.

<div class="p"><!----></div>
Les mêmes effets de la pression Maxwell-Bartholi sont prévus également par la théorie de Hertz dont nous avons parlé plus haut, et par celle 
de Lorentz. Mais il y a une différence. Supposons 
que l'énergie sous forme de lumière par exemple, aille d'une 
source lumineuse à un corps quelconque à travers &lt;244&#62; un 
milieu transparent. La pression de Maxwell-Bartholi agira, non seulement sur la source au départ, et 
sur le corps éclairé à l'arrivée, mais sur la matière 
du milieu transparent qu'elle traverse. Au moment où l'onde 
lumineuse atteindra une région nouvelle de ce milieu, cette 
pression poussera en avant la matière qui s'y trouve répandue 
et la ramènera en arrière quand l'onde quittera cette région. 
De sorte que le recul de la source a pour contre-partie la marche 
en avant de la matière transparente qui est au contact de cette 
source&nbsp;; un peu plus tard, le recul de cette même matière 
a pour contre-partie la marche en avant de la matière transparente 
qui se trouve un peu plus loin, et ainsi de suite.<br />
Seulement, la compensation est-elle parfaite&nbsp;? L'action de la 
pression Maxwell-Bartholi sur la matière du milieu transparent est-elle égale 
à sa réaction sur la source, et cela, quelle que soit cette 
matière&nbsp;? Ou bien cette action est-elle d'autant plus petite 
que le milieu est moins réfringent et plus raréfié pour 
devenir nulle dans le vide&nbsp;? Si l'on admettait la théorie de 
Hertz, qui regarde la matière comme mécaniquement 
liée à l'éther, de façon que l'éther soit entraîné 
entièrement par la matière, il faudrait répondre oui à 
la première question et non à la seconde.

<div class="p"><!----></div>
Il y aurait alors compensation parfaite, comme l'exige le principe 
de l'égalité de l'action et de la réaction, même dans 
les milieux les moins réfringents, même dans l'air, même 
dans le vide interplanétaire, où il suffirait de supposer 
un reste de &lt;245&#62; matière, si subtile qu'elle soit. Si l'on 
admet, au contraire, la théorie de Lorentz, la compensation toujours imparfaite, 
est insensible dans l'air et devient nulle dans le vide.

<div class="p"><!----></div>
Mais nous avons vu plus haut que l'expérience de Fizeau ne permet pas de conserver la théorie de 
Hertz&nbsp;; il faut donc adopter la théorie de Lorentz et, par conséquent, <i>renoncer au 
principe de la réaction</i>.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV<br />
Conséquences du Principe de Relativité

<div class="p"><!----></div>
</center>Nous avons vu, plus haut, les raisons qui portent à regarder 
le Principe de Relativité comme une loi générale de la 
Nature. Voyons à quelles conséquences nous conduirait ce 
principe, si nous le regardions comme définitivement démontré.<br />
D'abord, il nous oblige à généraliser l'hypothèse de Lorentz et de Fitz-Gerald sur la contraction de tous les corps dans 
le sens de la translation. En particulier, nous devrons étendre 
cette hypothèse aux électrons eux-mêmes. Abraham considérait ces électrons comme sphériques et 
indéformables&nbsp;; il nous faudra admettre que ces électrons, 
sphériques quand ils sont en repos, subissent la contraction 
de Lorentz quand ils sont en mouvement et prennent 
alors la forme d'ellipsoïdes aplatis.<br />
Cette déformation des électrons va influer sur leurs propriétés 
mécaniques. En effet, j'ai dit que le déplacement de ces 
électrons chargés est un véritable courant de convection 
et que leur inertie &lt;246&#62; apparente est due à la self-induction 
de ce courant&nbsp;: exclusivement en ce qui concerne les électrons 
négatifs&nbsp;; exclusivement ou non, nous n'en savons rien encore, 
pour les électrons positifs. Eh bien, la déformation des 
électrons, déformation qui dépend de leur vitesse, va modifier 
la distribution de l'électricité à leur surface, par conséquent 
l'intensité du courant de convection qu'ils produisent, par 
conséquent les lois suivant lesquelles la self-induction de 
ce courant variera en fonction de la vitesse.

<div class="p"><!----></div>
A ce prix, la compensation sera parfaite et conforme aux exigences 
du Principe de Relativité, mais cela à deux conditions&nbsp;:<br />
1° Que les électrons positifs n'aient pas de masse réelle, 
mais seulement une masse fictive électromagnétique&nbsp;; ou tout 
au moins que leur masse réelle, si elle existe, ne soit pas 
constante et varie avec la vitesse suivant les mêmes lois que 
leur masse fictive&nbsp;;<br />
2° Que toutes les forces soient d'origine électromagnétique, 
ou tout au moins qu'elles varient avec la vitesse suivant les 
mêmes lois que les forces d'origine électromagnétique.<br />
C'est encore Lorentz qui a fait cette remarquable synthèse&nbsp;; 
arrêtons-nous-y un instant et voyons ce qui en découle. D'abord, 
il n'y a plus de matière, puisque les électrons positifs 
n'ont plus de masse réelle, ou tout au moins plus de masse 
réelle constante. Les principes actuels de notre Mécanique, 
fondés sur la constance de la masse, doivent donc être modifiés.

<div class="p"><!----></div>
Ensuite, il faut chercher une explication électromagnétique &lt;247&#62; 
de toutes les forces connues, en particulier de la gravitation, 
ou tout au moins modifier la loi de la gravitation de telle façon 
que cette force soit altérée par la vitesse de la même 
façon que les forces électromagnétiques. Nous reviendrons 
sur ce point.<br />
Tout cela paraît, au premier abord, un peu artificiel. En 
particulier, cette déformation des électrons semble bien 
hypothétique. Mais on peut présenter la chose autrement, 
de façon à éviter de mettre cette hypothèse de la déformation 
à la base du raisonnement. Considérons les électrons comme 
des points matériels et demandons-nous comment doit varier 
leur masse en fonction de la vitesse pour ne pas contrevenir 
au principe de relativité. Ou, plutôt encore, demandons-nous 
quelle doit être leur accélération sous l'influence d'un 
champ électrique ou magnétique, pour que ce principe ne soit 
pas violé et qu'on retombe sur les lois ordinaires en supposant 
la vitesse très faible&nbsp;? Nous trouverons que les variations 
de cette masse, ou de ses accélérations, doivent se passer <i>comme 
si</i> l'électron subissait la déformation de Lorentz.

<div class="p"><!----></div>

<center>V<br />
L'expérience de Kaufmann
</center>

<div class="p"><!----></div>

<center></center>Nous voilà donc en présence de deux théories&nbsp;: l'une où 
les électrons sont indéformables, c'est celle d'Abraham
Abraham&nbsp;:; l'autre où ils subissent la déformation de Lorentz. Dans les deux cas, leur masse croît &lt;248&#62; 
avec la vitesse, pour devenir infinie quand cette vitesse devient 
égale à celle de la lumière&nbsp;; mais la loi de la variation 
n'est pas la même. La méthode employée par Kaufmann pour mettre en évidence la loi de variation de la 
masse semble donc nous donner un moyen expérimental de décider 
entre les deux théories.

<div class="p"><!----></div>
Malheureusement, ses premières expériences n'étaient pas 
assez précises pour cela&nbsp;; aussi a-t-il cru devoir les reprendre 
avec plus de précautions, et en mesurant avec grand soin l'intensité 
des champs. Sous leur nouvelle forme, <i>elles ont donné raison 
à la thé</i><i>o</i><i>rie d'Abraham</i>. Le Principe de Relativité n'aurait donc pas la valeur 
rigoureuse qu'on était tenté de lui attribuer&nbsp;; on n'aurait 
plus aucune raison de croire que les électrons positifs sont 
dénués de masse réelle comme les électrons négatifs.<br />
Toutefois, avant d'adopter définitivement cette conclusion, 
un peu de réflexion est nécessaire. La question est d'une 
telle importance qu'il serait à désirer que l'expérience 
de Kaufmann fût reprise par un autre expérimentateur<a href="#tthFtNtAAD" name="tthFrefAAD">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a>. Malheureusement, cette expérience est fort délicate 
et ne pourra être menée à bien que par un physicien de 
la même habileté que Kaufmann. Toutes les précautions ont été convenablement 
prises et l'on ne voit pas bien quelle objection on pourrait 
faire. &lt;249&#62;

<div class="p"><!----></div>
Il y a cependant un point sur lequel je désirerais attirer 
l'attention&nbsp;: c'est sur la mesure du champ électrostatique, 
mesure d'où tout dépend. Ce champ était produit entre les 
deux armatures d'un condensateur&nbsp;; et, entre ces deux armatures, 
on avait dû faire un vide extrêmement parfait, afin d'obtenir 
un isolement complet. On a mesuré alors la différence de 
potentiel de deux armatures, et l'on a obtenu le champ en divisant 
cette différence par la distance des armatures. Cela suppose 
que le champ est uniforme&nbsp;; cela est-il certain&nbsp;? Ne peut-il se 
faire qu'il y ait une chute brusque de potentiel dans le voisinage 
d'une des armatures, de l'armature négative, par exemple&nbsp;? Il 
peut y avoir une différence de potentiel au contact entre le 
métal et le vide, et il peut se faire que cette différence 
ne soit pas la même du côté positif et du côté négatif&nbsp;; 
ce qui me porterait à le croire, ce sont les effets de soupape 
électrique entre mercure et vide. Quelque faible que soit la 
probabilité pour qu'il en soit ainsi, il semble qu'il y ait 
lieu d'en tenir compte.

<div class="p"><!----></div>

<center>VI<br />
Le Principe d'Inertie

<div class="p"><!----></div>
</center>Dans la nouvelle Dynamique, le Principe d'Inertie est encore 
vrai, c'est-à-dire qu'un électron <i>isolé</i> aura un mouvement 
rectiligne et uniforme. Du moins, on s'accordera généralement 
à l'admettre&nbsp;; cependant, Lindemann a fait des objections à cette façon &lt;250&#62; 
de voir&nbsp;; je ne veux pas prendre parti dans cette discussion, 
que je ne puis exposer ici à cause de son caractère trop 
ardu. Il suffirait en tout cas de légères modifications à 
la théorie pour se mettre à l'abri des objections de Lindemann.<br />
On sait qu'un corps plongé dans un fluide éprouve, quand 
il est en mouvement, une résistance considérable, mais c'est 
parce que nos fluides sont visqueux&nbsp;; dans un fluide idéal, 
parfaitement dépourvu de viscosité, le corps agiterait derrière 
lui une poupe liquide, une sorte de sillage&nbsp;; au départ, il 
faudrait un grand effort pour le mettre en mouvement, puisqu'il 
faudrait ébranler non seulement le corps lui-même, mais le 
liquide dans son sillage. Mais, une fois le mouvement &lt;251&#62; acquis, 
il se perpétuerait sans résistance, puisque le corps, en 
s'avançant, transporterait simplement avec lui la perturbation 
du liquide, sans que la force vive totale de ce liquide augmentât. 
Tout se passerait donc comme si son inertie était augmentée. 
Un électron s'avançant dans l'éther se comporterait de la 
même manière&nbsp;: autour de lui, l'éther serait agité, mais 
cette perturbation accompagnerait le corps dans son mouvement&nbsp;; 
de sorte que, pour un observateur entraîné avec l'électron, 
les champs électrique et magnétique qui accompagnent cet 
électron paraîtraient invariables, et ne pourraient changer 
que si la vitesse de l'électron venait à varier. Il faudrait 
donc un effort pour mettre l'électron en mouvement, puisqu'il 
faudrait créer l'énergie de ces champs&nbsp;; au contraire, une 
fois le mouvement acquis, aucun effort ne serait nécessaire 
pour le maintenir, puisque l'énergie créée n'aurait plus 
qu'à se transporter derrière l'électron comme un sillage. 
Cette énergie ne peut donc qu'augmenter l'inertie de l'électron, 
comme l'agitation du liquide augmente celle du corps plongé 
dans un fluide parfait. Et même les électrons négatifs, 
tout au moins, n'ont pas d'autre inertie que celle-là.

<div class="p"><!----></div>
Dans l'hypothèse de Lorentz, la force vive, qui n'est autre que 
l'énergie de l'éther, n'est pas proportionnelle à <i>v</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>. 
Sans doute si <i>v</i> est très faible, la force vive est sensiblement 
proportionnelle à <i>v</i>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>, la quantité de mouvement sensiblement 
proportionnelle à <i>v</i>, les deux masses sensiblement constantes 
et égales entre elles. Mais, <i>quand la vitesse tend vers 
la vitesse de la lumière, la force vive, la quantité de mouvement 
et les deux masses croissent au delà de toute limite</i>.

<div class="p"><!----></div>
Dans l'hypothèse d'Abraham, les expressions sont un peu plus compliquées&nbsp;; mais 
ce que nous venons de dire subsiste dans ses traits essentiels.

<div class="p"><!----></div>
Ainsi la masse, la quantité de mouvement, la force vive deviennent 
infinies quand la vitesse est égale à celle de la lumière. 
Il en résulte qu'<i>aucun corps ne pourra atteindre par aucun 
moyen une vitesse supérieure à celle de la lumière</i>. Et, 
en effet, à mesure que sa vitesse croît, sa masse croît 
de sorte que son inertie oppose à tout nouvel accroissement 
de vitesse un obstacle de plus en plus grand.

<div class="p"><!----></div>
Une question se pose alors&nbsp;: admettons le Principe &lt;252&#62; de la 
Relativité&nbsp;; un observateur en mouvement ne doit pas avoir 
le moyen de s'apercevoir de son propre mouvement. Si donc aucun 
corps dans son mouvement absolu ne peut dépasser la vitesse 
de la lumière, mais peut en approcher autant qu'on veut, il 
doit en être de même en ce qui concerne son mouvement relatif 
par rapport à notre observateur. Et alors on pourrait être 
tenté de raisonner comme il suit&nbsp;: l'observateur peut atteindre 
une vitesse de 200.000 kilomètres&nbsp;; le corps, dans son mouvement 
relatif par rapport à l'observateur, peut atteindre la même 
vitesse&nbsp;; sa vitesse absolue sera alors de 400,000 kilomètres, 
ce qui est impossible, puisque c'est un chiffre supérieur à 
la vitesse de la lumière. Ce n'est là qu'une apparence, qui 
s'évanouit quand on tient compte de la façon dont Lorentz évalue les temps locaux.

<div class="p"><!----></div>

<center>VII<br />
L'onde d'accélération

<div class="p"><!----></div>
</center>Quand un électron est en mouvement, il produit dans l'éther 
qui l'entoure une perturbation&nbsp;; si son mouvement est rectiligne 
et uniforme, cette perturbation se réduit au sillage dont nous 
avons parlé au chapitre précédent. Mais il n'en est plus 
de même si le mouvement est curviligne ou varié. La perturbation 
peut alors être regardée comme la superposition de deux autres, 
auxquelles Langevin a donné les noms d'<i>onde de vitesse</i> et d'<i>onde 
d'accélération</i>. &lt;253&#62;<br />
L'onde de la vitesse n'est autre chose que le sillage qui se produit 
dans le mouvement uniforme.<br />
Quant à l'onde d'accélération, c'est une perturbation tout 
à fait analogue aux ondes lumineuses, qui part de l'électron 
au moment où il subit une accélération, et qui se propage 
ensuite par ondes sphériques successives avec la vitesse de 
la lumière.<br />
D'où cette conséquence&nbsp;: dans un mouvement rectiligne et uniforme, 
l'énergie se conserve intégralement&nbsp;; mais dès qu'il y a 
une accélération, il y a perte d'énergie, qui se dissipe 
sous forme d'ondes lumineuses et s'en va à l'infini à travers 
l'éther.

<div class="p"><!----></div>
Toutefois, les effets de cette onde d'accélération, en particulier 
la perte d'énergie correspondante, sont négligeables dans 
la plupart des cas, c'est-à-dire non seulement dans la Mécanique 
ordinaire et dans les mouvements des corps célestes, mais même 
dans les rayons du radium, où la vitesse est très grande 
sans que l'accélération le soit. On peut alors se borner 
à appliquer les lois de la Mécanique, en écrivant que la 
force est égale au produit de l'accélération par la masse, 
cette masse, toutefois, variant avec la vitesse d'après les 
lois exposées plus haut. On dit alors que le mouvement est <i>quasi-stationnaire</i>.

<div class="p"><!----></div>
Il n'en serait pas de même dans tous les cas où l'accélération 
est grande, et dont les principaux sont les suivants&nbsp;: 1° Dans 
les gaz incandescents, certains électrons prennent un mouvement 
oscillatoire de très haute fréquence&nbsp;; les déplacements 
sont très petits, les vitesses sont finies, et les accélérations &lt;254&#62; 
très grandes&nbsp;; l'énergie se communique alors à l'éther, 
et c'est pour cela que ces gaz rayonnent de la lumière de même 
période que les oscillations de l'électron&nbsp;; 2° Inversement, 
quand un gaz reçoit de la lumière, ces mêmes électrons 
sont mis en branle avec de fortes accélérations et ils absorbent 
de la lumière&nbsp;; 3° Dans l'excitateur de Hertz, les électrons qui circulent dans la masse 
métallique subissent, au moment de la décharge, une brusque 
accélération et prennent ensuite un mouvement oscillatoire 
de haute fréquence. Il en résulte qu'une partie de l'énergie 
rayonne sous forme d'ondes hertziennes&nbsp;; 4° Dans un métal incandescent, 
les électrons enfermés dans ce métal sont animés de grandes 
vitesses&nbsp;; en arrivant à la surface du métal, qu'ils ne peuvent 
franchir, ils se réfléchissent et subissent ainsi une accélération 
considérable. C'est pour cela que le métal émet de la lumière. 
C'est ce que j'ai déjà expliqué au chapitre X, n° IV. Les 
détails des lois de l'émission de la lumière par les corps 
noirs sont parfaitement expliqués par cette hypothèse&nbsp;; 5° 
Enfin quand les rayons cathodiques viennent frapper l'anticathode, 
les électrons négatifs qui constituent ces rayons, et qui 
sont animés de très grandes vitesses, sont brusquement arrêtés. 
Par suite de l'accélération qu'ils subissent ainsi, ils produisent 
des ondulations dans l'éther. Ce serait là, d'après certains 
physiciens, l'origine des rayons Röntgen, qui ne seraient autre chose que 
des rayons lumineux de très courte longueur d'onde. &lt;255&#62;<br />

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre III. La Mécanique Nouvelle et L'Astronomie</h2>

<div class="p"><!----></div>

<center>I<br />
La gravitation

<div class="p"><!----></div>
</center>La masse peut être définie de deux manières&nbsp;: 1°&nbsp;par le 
quotient de la force par l'accélération&nbsp;; c'est la véritable 
définition de la masse, qui mesure l'inertie du corps&nbsp;; 2°&nbsp;par 
l'attraction qu'exerce le corps sur un corps extérieur, en vertu 
de la loi de Newton. Nous devons donc distinguer la masse coefficient 
d'inertie et la masse coefficient d'attraction. D'après la loi 
de Newton, il y a proportionnalité rigoureuse entre 
ces deux coefficients. Mais cela n'est démontré que pour 
les vitesses auxquelles les principes généraux de la Dynamique 
sont applicables. Maintenant, nous avons vu que la masse coefficient 
d'inertie croît avec la vitesse&nbsp;; devons-nous conclure que 
la masse coefficient d'attraction croît également avec la 
vitesse et reste proportionnelle au coefficient d'inertie, ou, 
au contraire, que &lt;256&#62; ce coefficient d'attraction demeure constant&nbsp;? 
C'est là une question que nous n'avons aucun moyen de décider.<br />
D'autre part, si le coefficient d'attraction dépend de la vitesse, 
comme les vitesses des deux corps qui s'attirent mutuellement 
ne sont généralement pas les mêmes, comment ce coefficient 
dépendra-t-il de ces deux vitesse&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
Nous ne pouvons faire à ce sujet que des hypothèses, mais 
nous sommes naturellement amenés à rechercher qu'elles seraient 
celles de ces hypothèses qui seraient compatibles avec le Principe 
de la Relativité. Il y en a un grand nombre&nbsp;; la seule dont 
je parlerai ici est celle de Lorentz, que je vais exposer brièvement.

<div class="p"><!----></div>
Considérons d'abord des électrons en repos. Deux électrons 
de même signe se repoussent et deux électrons de signe contraire 
s'attirent&nbsp;; dans la théorie ordinaire, leurs actions mutuelles 
sont proportionnelles à leurs charges électriques&nbsp;; si donc 
nous avons quatre électrons, deux positifs A et A', et deux 
négatifs B et B', et que les charges de ces quatre électrons 
soient les mêmes, en valeur absolue, la répulsion de A sur 
A' sera, à la même distance, égale à la répulsion de 
B sur B' et égale encore à l'attraction de A sur B', ou de 
A' sur B. Si donc A et B sont très près l'un de l'autre, de 
même que A' et B', et que nous examinions l'action du système 
A&nbsp;+&nbsp;B sur le système A'&nbsp;+&nbsp;B', nous aurons deux répulsions et 
deux attractions qui se compenseront exactement et l'action résultante 
sera nulle. &lt;257&#62;<br />
Or, les molécules matérielles doivent précisément être 
regardées comme des espèces de systèmes solaires où circulent 
les électrons, les uns positifs, les autres négatifs, et <i>de 
telle façon que la somme algébrique de toutes les charges 
soit nulle</i>. Une molécule matérielle est donc de tout point 
assimilable au système A&nbsp;+&nbsp;B dont nous venons de parler, de 
sorte que l'action électrique totale de deux molécules l'une 
sur l'autre devrait être nulle.<br />
Mais l'expérience nous montre que ces molécules s'attirent 
par suite de la gravitation newtonienne&nbsp;; et alors on peut faire 
deux hypothèses&nbsp;: on peut supposer que la gravitation n'a aucun 
rapport avec les attractions électrostatiques, qu'elle est 
due à une cause entièrement différente, et qu'elle vient 
simplement s'y superposer&nbsp;; ou bien on peut admettre qu'il n'y 
a pas proportionnalité des attractions aux charges et que l'attraction 
exercée par une charge +1 sur une charge -1 est plus grande 
que la répulsion mutuelle de deux charges +1, ou que celle 
de deux charges -1.

<div class="p"><!----></div>
En d'autres termes, le champ électrique produit par les électrons 
positifs et celui que produisent les électrons négatifs se 
superposeraient en restant distincts. Les électrons positifs 
seraient plus sensibles au champ produit par les électrons 
négatifs qu'au champ produit par les électrons positifs&nbsp;; 
ce serait le contraire pour les électrons négatifs. Il est 
clair que cette hypothèse complique un peu l'Électrostatique, 
mais qu'elle y fait rentrer la gravitation. C'était, en somme, 
l'hypothèse de Franklin. &lt;258&#62;

<div class="p"><!----></div>
Qu'arrive-t-il maintenant si les électrons sont en mouvement&nbsp;? 
Les électrons positifs vont engendrer une perturbation dans 
l'éther et y feront naître un champ électrique et un champ 
magnétique. Il en sera de même pour les électrons négatifs. 
Les électrons. Les électrons, tant positifs que négatifs, 
subiront ensuite une impulsion mécanique par l'action de ces 
différents champs. Dans la théorie ordinaire, le champ électromagnétique, 
dû au mouvement des électrons positifs, exerce, sur deux 
électrons de signe contraire et de même charge absolue, des 
actions égales et de signe contraire. On peut alors sans inconvénient 
ne pas distinguer le champ dû au mouvement des électrons 
positifs et le champ dû au mouvement des électrons négatifs 
et ne considérer que la somme algébrique de ces deux champs, 
c'est-à-dire le champ résultant.<br />
Dans la nouvelle théorie, au contraire, l'action sur les électrons 
positifs du champ électromagnétique dû aux électrons 
positifs se fait d'après les lois ordinaires&nbsp;; il en est de 
même de l'action sur les électrons négatifs du champ dû 
aux électrons négatifs. Considérons maintenant l'action 
du champ dû aux électrons positifs sur les électrons négatifs 
(ou inversement)&nbsp;; elle suivra encore les mêmes lois, mais <i>avec 
un coefficient différent</i>. Chaque électron est plus sensible 
au champ créé par les électrons de nom contraire qu'au 
champ créé par les électrons de même nom.<br />
Telle est l'hypothèse de Lorentz, qui se réduit à l'hypothèse de 
Franklin aux faibles vitesses&nbsp;; elle &lt;259&#62; rendra 
donc compte, pour ces faibles vitesses, de la loi de Newton. De plus, comme la gravitation se ramène 
à des forces d'origine électrodynamique, la théorie générale 
de Lorentz s'y appliquera, et, par conséquent, 
le Principe de la Relativité ne sera pas violé.<br />
On voit que la loi de Newton n'est plus applicable aux grandes vitesses 
et qu'elle doit être modifiée, pour les corps en mouvement, 
précisément de la même manière que les lois de l'Électrostatique 
pour l'électricité en mouvement.

<div class="p"><!----></div>
On sait que les perturbations électromagnétiques se propagent 
avec la vitesse de la lumière. On sera donc tenté de rejeter 
la théorie précédente, en rappelant que la gravitation 
se propage, d'après les calculs de Laplace
Laplace, Pierre Simon (marquis de)&nbsp;:, au moins dix millions de 
fois plus vite que la lumière, et que, par conséquent, elle 
ne peut être d'origine électrodynamique. Le résultat de 
Laplace est bien connu, mais on 
en ignore généralement la signification. Laplace supposait que, si la propagation 
de la gravitation n'est pas instantanée, sa vitesse de propagation 
se combine avec celle du corps attiré, comme cela se passe 
pour la lumière dans le phénomène de l'aberration astronomique, 
de telle façon que la force effective n'est pas dirigée suivant 
la droite qui joins les deux corps, mais fait, avec cette droite, 
un petit angle. C'est là une hypothèse toute particulière, 
assez mal justifiée, et, en tout cas, entièrement différente 
de celle de Lorentz. Le résultat de Laplace ne prouve rien contre la 
théorie de Lorentz. &lt;260&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center>II<br />
Comparaison avec les observations astronomiques

<div class="p"><!----></div>
</center>Les théories précédentes sont-elles conciliables avec les 
observations astronomiques&nbsp;? Tout d'abord, si on les adopte, l'énergie 
des mouvements planétaires sera constamment dissipée par 
l'effet de l'<i>onde d'accélération</i>. Il en résulterait 
que les moyens mouvements des astres iraient constamment en s'accélérant, 
comme si ces astres se mouvaient dans un milieu résistant. 
Mais cet effet est excessivement faible, beaucoup trop pour être 
décelé par les observations les plus précises. L'accélération 
des corps célestes est relativement faible, de sorte que les 
effets de l'onde d'accélération sont négligeables et que 
le mouvement peut être regardé comme <i>quasi-stationnaire</i>. 
Il est vrai que les effets de l'onde d'accélération vont constamment 
en s'accumulant, mais cette accumulation elle-même est si lente 
qu'il faudrait bien des milliers d'années d'observation pour 
qu'elle devînt sensible.

<div class="p"><!----></div>
Faisons donc le calcul en considérant le mouvement comme quasi-stationnaire, 
et cela dans les trois hypothèses suivantes&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>
A.&nbsp;Admettons l'hypothèse d'Abraham (électrons indéformables) et conservons la loi 
de Newton sous sa forme habituelle&nbsp;;<br />
B.&nbsp;Admettons l'hypothèse de Lorentz sur la déformation &lt;261&#62; des électrons 
et conservons la loi de Newton habituelle&nbsp;;

<div class="p"><!----></div>
C.&nbsp;Admettons l'hypothèse de Lorentz sur les électrons et modifions la 
loi de Newton, comme nous l'avons fait au paragraphe précédent, 
de façon à la rendre compatible avec le Principe de la Relativité.

<div class="p"><!----></div>
C'est dans le mouvement de Mercure que l'effet sera le plus sensible, 
parce que cette planète est celle qui possède la plus grande 
vitesse. Tisserand avait fait un calcul analogue autrefois, 
en admettant la loi de Weber&nbsp;; je rappelle que Weber avait cherché à expliquer à la fois les 
phénomènes électrostatiques et électrodynamiques en supposant 
que les électrons (dont le nom n'était pas encore inventé) 
exercent, les uns sur les autres, des attractions et des répulsions 
dirigées suivant la droite qui les joint, et dépendant non 
seulement de leurs distances, mais des dérivées premières 
et secondes de ces distances, par conséquent, de leurs vitesses 
et de leurs accélérations. Cette loi de Weber, assez différente de celles qui tendent à 
prévaloir aujourd'hui, n'en présente pas moins avec elle une 
certaine analogie.

<div class="p"><!----></div>
Tisserand a trouvé que, si l'attraction newtonienne 
se faisait conformément à la loi de Weber il en résulterait, pour le périhélie 
de Mercure, une variation séculaire de 14", <i>de même sens 
que celle qui a été observée et n'a pu être expliquée</i>, 
mais plus petite, puisque celle-ci est de 38".

<div class="p"><!----></div>
Revenons aux hypothèses A, B et C, et étudions d'abord le 
mouvement d'une planète attirée par un &lt;262&#62; centre fixe. 
Les hypothèses B et C ne se distinguent plus alors, puisque, 
si le point attirant est fixe, le champ qu'il produit est un 
champ purement électrostatique, où l'attraction varie en 
raison inverse du carré des distances, conformément à la 
loi électrostatique de Coulomb, identique à celle de Newton.

<div class="p"><!----></div>
L'équation des forces vives subsiste, en prenant pour la force 
vive la définition nouvelle&nbsp;; de même, l'équation des aires 
est remplacée par une autre équivalente&nbsp;; le moment de la 
quantité de mouvement est une constante, mais la quantité 
de mouvement doit être définie comme on le fait dans la nouvelle 
Dynamique.

<div class="p"><!----></div>
Le seul effet sensible sera un mouvement séculaire du périhélie.  Avec
la théorie de Lorentz, on trouvera, pour ce mouvement, la moitié de ce
que donnait la loi de Weber; avec la théorie d'Abraham, les deux
cinquièmes.

<div class="p"><!----></div>
Si l'on suppose maintenant deux corps mobiles gravitant autour 
de leur centre de gravité commun, les effets sont très peu 
différents&nbsp;; quoique les calculs soient un peu plus compliqués. 
Le mouvement du périhélie de Mercure serait donc de 7" dans 
la théorie de Lorentz et de 5",6 dans celle d'Abraham.

<div class="p"><!----></div>
L'effet est d'ailleurs proportionnel à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow><mi>n</mi></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msup>

<msup><mrow><mi>a</mi></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math>, 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>n</mi></mrow></math> étant le
moyen mouvement de l'astre et 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>a</mi></mrow></math> le rayon de son orbite. Pour les
planètes, en vertu de la loi de Kepler, l'effet varie donc en raison
inverse de 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><msqrt><mrow>
<msup><mrow><mi>a</mi></mrow><mrow><mn>5</mn></mrow>
</msup>
</mrow></msqrt></mrow></math>; il est donc insensible, sauf pour
Mercure. &lt;263&#62;

<div class="p"><!----></div>
Il est insensible également pour la Lune, bien que <i>n</i> soit 
grand, parce que <i>a</i> est extrêmement petit&nbsp;; en somme, il 
est cinq fois plus petit pour Vénus, et six cents fois plus 
petit pour la Lune que pour Mercure. Ajoutons qu'en ce qui concerne 
Vénus et la Terre, le mouvement du périhélie (pour une 
même vitesse angulaire de ce mouvement) serait beaucoup plus 
difficile à déceler par les observations astronomiques, parce 
que l'excentricité des orbites est beaucoup plus faible que 
pour Mercure.

<div class="p"><!----></div>
En résumé, <i>le seul effet sensible sur les observations 
astronomiques serait un mouvement du périhélie de 
Mercure, de même sens que celui qui a été observé sans 
être expliqué, mais notablement plus faible</i>.

<div class="p"><!----></div>
Cela ne peut pas être regardé comme un argument en faveur 
de la nouvelle Dynamique, puisqu'il faudra toujours chercher 
une autre explication pour la plus grande partie de l'anomalie 
de Mercure&nbsp;; mais cela peut encore moins être regardé comme 
un argument contre elle.

<div class="p"><!----></div>

<center>III<br />
La théorie de Lesage
</center>

<div class="p"><!----></div>
Il convient de rapprocher ces considérations d'une théorie 
proposée depuis longtemps pour expliquer la gravitation universelle. 
Supposons que, dans les espaces interplanétaires, circulent 
dans &lt;264&#62; tous les sens, avec de très grandes vitesses, des 
corpuscules très ténus. Un corps isolé dans l'espace ne 
sera pas affecté, en apparence, par les chocs de ces corpuscules, 
puisque ces choses se répartissent également dans toutes 
les directions. Mais, si deux corps A et B sont en présence, 
le corps B jouera le rôle d'écran et interceptera une partie 
des corpuscules qui, sans lui, auraient frappé A. Alors, les 
chocs reçus par A dans la direction opposée à celle de 
B n'auront plus de contre-partie, ou ne seront plus qu'imparfaitement 
compensés, et ils pousseront A vers B.

<div class="p"><!----></div>
Telle est la théorie de Lesage&nbsp;; et nous allons la discuter en nous
plaçant d'abord au point de vue de la Mécanique ordinaire. Comme,
d'abord, doivent avoir lieu les chocs prévus par cette théorie&nbsp;;
est-ce que d'après les lois des corps parfaitement élastiques, ou
d'après celles des corps dépourvus d'élasticité, ou d'après une loi
intermédiaire&nbsp;? Les corpuscules de Lesage Lesage&nbsp;: ne peuvent se
comporter comme des corps parfaitement élastiques&nbsp;; sans cela, l'effet
serait nul, parce que les corpuscules interceptés par le corps B
seraient remplacés par d'autres qui auraient rebondi sur B, et que le
calcul prouve que la compensation serait parfaite.

<div class="p"><!----></div>
Il faut donc que le choc fasse perdre de l'énergie aux corpuscules, et
cette énergie devrait se retrouver sous forme de chaleur.  Mais quelle
serait la quantité de chaleur ainsi produite&nbsp;? Observons que
l'attraction passe à travers les corps&nbsp;; il faut donc nous représenter
la Terre, par exemple, non pas comme un &lt;265&#62; écran plein, mais comme
formée d'un très grand nombre de molécules sphériques très petites,
qui jouent individuellement le rôle de petits écrans, mais entre
lesquelles les corpuscules de Lesage peuvent circuler
librement. Ainsi, non seulement la Terre n'est pas un écran plein,
mais ce n'est pas même une passoire, puisque les vides y tiennent
beaucoup plus de place que les pleins. Pour nous en rendre compte,
rappelons que Laplace a démontré que l'attraction, en traversant la
Terre, est affaiblie tout au plus d'un dix-millionième, et sa
démonstration ne laisse rien à désirer&nbsp;: si, en effet, l'attraction
était absorbée par les corps qu'elle traverse, elle ne serait plus
proportionnelle aux masses&nbsp;; elle serait <i>relativement</i> plus
faible pour les gros corps que pour les petits, puisqu'elle aurait une
plus grande épaisseur à traverser. L'attraction du Soleil sur la Terre
serait donc <i>relativement</i> plus faible que celle du Soleil sur
la Lune, et il en résulterait, dans le mouvement de la Lune, une
inégalité très sensible. Nous devons donc conclure, si nous adoptons
la théorie de Lesage Lesage&nbsp;:, que la surface totale des molécules
sphériques qui composent la Terre est tout au plus la dix-millionième
partie de la surface totale de la Terre.

<div class="p"><!----></div>
Darwin a démontré que la théorie de Lesage ne conduit exactement à la
loi de Newton qu'en supposant des corpuscules entièrement dénués
d'élasticité. L'attraction exercée par la Terre sur une masse 1 à la
distance 1 sera alors proportionnelle, à la fois, à la surface totale
S des molécules sphériques &lt;266&#62; qui la composent, à la vitesse 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>v</mi></mrow></math>
des corpuscules, à la racine carrée de la densité 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&rho;</mi></mrow></math> du produit
formé par les corpuscules. La chaleur produite sera proportionnelle à
S, à la densité 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&rho;</mi></mrow></math>, et au cube de la vitesse 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>v</mi></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Mais il faut tenir compte de la résistance éprouvée par 
un corps qui se meut dans un pareil milieu&nbsp;; il ne peut se mouvoir, 
en effet, sans aller au-devant de certains chocs, en fuyant, 
au contraire, devant ceux qui viennent dans la direction opposée, 
de sorte que la compensation réalisée à l'état de repos 
ne peut plus subsister. La résistance calculée est proportionnelle 
à S, à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&rho;</mi></mrow></math>, et à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>v</mi></mrow></math>; or, on sait que les corps célestes 
se meuvent comme s'ils n'éprouvaient aucune résistance, et 
la précision des observations nous permet de fixer une limite 
à la résistance du milieu.

<div class="p"><!----></div>
Cette résistance variant comme 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>S</mi><mi>&rho;</mi><mi>v</mi></mrow></math>, tandis que l'attraction
varie comme 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>S</mi><msqrt><mrow><mi>&rho;</mi><mi>v</mi></mrow></msqrt></mrow></math>, nous voyons que le rapport de résistance
au carré de l'attraction est en raison inverse du produit 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>Sv</mi></mrow></math>.

<div class="p"><!----></div>
Nous avons donc une limite inférieure du produit 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>Sv</mi></mrow></math>. Nous 
avions déjà une limite supérieure de S (par l'absorption 
de l'attraction par les corps qu'elle traverse)&nbsp;; nous avons donc 
une limite inférieure de la vitesse 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>v</mi></mrow></math>, qui doit être 
au moins égale à 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mn>24</mn><mo>&middot;</mo>
<msup><mrow><mn>10</mn></mrow><mrow><mn>17</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois celle de la lumière.

<div class="p"><!----></div>
Nous pouvons en déduire 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>&rho;</mi></mrow></math> et la quantité de chaleur 
produite&nbsp;: cette quantité suffirait pour élever la température 
de 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow><mn>10</mn></mrow><mrow><mn>26</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> degrés par seconde&nbsp;; la Terre recevrait dans un temps 
donné 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow><mn>10</mn></mrow><mrow><mn>20</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois plus de &lt;267&#62; chaleur que le Soleil n'en 
émet dans le même temps&nbsp;; je ne veux pas parler de la chaleur 
que le Soleil envoie à la Terre, mais de celle qu'il rayonne 
dans toutes les directions.Il est évident que la Terre ne résisterait pas longtemps 
à un pareil régime.

<div class="p"><!----></div>
On ne serait pas conduit à des résultats moins fantastiques 
si, contrairement aux vues de Darwin, on douait les corpuscules 
de Lesage d'une élasticité imparfaite sans être nulle. 
A la vérité, la force vive de ces corpuscules ne serait 
pas entièrement convertie en chaleur, mais l'attraction produite 
serait moindre également, de sorte que ce serait seulement 
la portion de cette force vive convertie en chaleur qui contribuerait 
à produire l'attraction et que cela reviendrait au même&nbsp;; 
un emploi judicieux du théorème du viriel permettrait 
de s'en rendre compte. On peut transformer la théorie de Lesage; supprimons les corpuscules et imaginons que l'éther 
soit parcouru dans tous les sens par des ondes lumineuses venues 
de tous les points de l'espace. Quand un objet matériel reçoit 
une onde lumineuse, cette onde exerce sur lui une action mécanique 
due à la pression Maxwell-Bartholi, tout comme s'il avait reçu le choc d'un projectile 
matériel. Les ondes en question pourront donc jouer le rôle 
des corpuscules de Lesage. C'est là ce qu'admet, par exemple,
M.&nbsp;Tommasina. Les difficultés ne sont pas écartées pour cela&nbsp;; la vitesse 
de propagation ne peut être que celle de la &lt;268&#62; lumière 
et l'on est ainsi conduit, pour la résistance du milieu, à 
un chiffre inadmissible. D'ailleurs, si la lumière se réfléchit 
intégralement, l'effet est nul, tout comme dans l'hypothèse 
des corpuscules parfaitement élastiques. Pour qu'il y ait 
attraction, il faut que la lumière soit partiellement absorbée&nbsp;; 
mais alors il y a production de chaleur. Les calculs ne diffèrent 
pas essentiellement de ceux qu'on fait dans la théorie de Lesage
ordinaire, et le résultat conserve le même caractère 
fantastique. D'un autre côté, l'attraction n'est pas absorbée par les 
corps qu'elle traverse, ou elle l'est à peine&nbsp;; il n'en est pas 
de même de la lumière que nous connaissons. La lumière 
qui produirait l'attraction newtonienne devrait être considérablement 
différente de la lumière ordinaire et être, par exemple, 
de très courte longueur d'onde. Sans compter que, si nos yeux 
étaient sensibles à cette lumière, le ciel entier devrait 
nous paraître beaucoup plus brillant que le Soleil, de telle 
sorte que le Soleil nous paraîtrait s'y détacher en noir, 
sans quoi le Soleil nous repousserait au lieu de nous attirer. 
Pour toutes ces raisons, la lumière qui permettrait d'expliquer 
l'attraction devrait se rapprocher beaucoup plus des rayons 
X de Röntgen que de la lumière ordinaire. Et encore les rayons X ne suffiraient pas&nbsp;; quelque pénétrant 
qu'ils nous paraissent, ils ne sauraient passer à travers la 
Terre toute entière&nbsp;; il faudra donc imaginer des rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>X</mi><mo>'</mo></mrow></math> 
beaucoup plus pénétrants que les rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>X</mi></mrow></math> ordinaires. 
Ensuite une &lt;269&#62; portion de l'énergie de ces rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>X</mi><mo>'</mo></mrow></math> devrait 
être détruite, sans quoi il n'y aurait pas d'attraction. 
Si on ne veut pas qu'elle soit transformée en chaleur, ce qui 
conduirait à une production de chaleur énorme, il faut admettre 
qu'elle est rayonnée dans tous les sens sous forme de rayons 
secondaires, que l'on pourra appeler 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>X</mi>"</mrow></math> et qui devront être 
beaucoup plus pénétrant encore que les rayons 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><mi>X</mi><mo>'</mo></mrow></math>, sans quoi 
ils troubleraient à leur tour les phénomènes d'attraction.

<div class="p"><!----></div>
Telles sont les hypothèses compliquées auxquelles on est 
conduit quand on veut rendre viable la théorie de Lesage.

<div class="p"><!----></div>
Mais, tout ce que nous venons de dire suppose les lois ordinaires 
de la Mécanique. Les choses iront-elles mieux si nous admettons 
la nouvelle Dynamique&nbsp;? Et d'abord, pouvons-nous conserver le 
Principe de la Relativité&nbsp;? Donnons d'abord à la théorie 
de Lesage sa forme primitive et supposons l'espace sillonné par 
des corpuscules matériels&nbsp;; si ces corpuscules étaient parfaitement 
élastiques, les lois de leur choc seraient conformes à ce 
Principe de Relativité, mais nous savons qu'alors leur effet 
serait nul. Il faut donc supposer que ces corpuscules ne sont 
pas élastiques, et alors il est difficile d'imaginer une loi 
de choc compatible avec le Principe de Relativité. D'ailleurs, 
on trouverait encore une production de chaleur considérable, 
et cependant une résistance du milieu très sensible.<br />
Si nous supprimons les corpuscules et si nous revenons à l'hypothèse 
de la pression Maxwell-Bartholi, &lt;270&#62;
les difficultés ne seront pas moindre. C'est ce 
qu'a tenté Lorentz
lui-même dans son Mémoire à l'Académie 
des Sciences d'Amsterdam du 25 avril 1900.<br />
Considérons un système d'électrons plongés dans un éther 
parcouru en tous sens par des ondes lumineuses&nbsp;; un de ces électrons, 
frappé par l'une de ces ondes, va entrer en vibration&nbsp;; sa vibration 
va être synchrone de celle de la lumière&nbsp;; mais il pourra 
y avoir une différence de phase, si l'électron absorbe une 
partie de l'énergie incidente. Si, en effet, il absorbe de 
l'énergie, c'est que c'est la vibration de l'éther qui <i>entraîne</i> 
l'électron&nbsp;; l'électron doit être en retard sur l'éther. 
Un électron en mouvement est assimilable à un courant de 
convection&nbsp;; donc tout un champ magnétique, en particulier 
celui qui est dû à la perturbation lumineuse elle-même, 
doit exercer une action mécanique sur cet électron. Cette 
action est très faible&nbsp;; de plus, elle change de signe dans 
le courant de la période&nbsp;; néanmoins, l'action moyenne n'est 
pas nulle s'il y a une différence de phase entre les vibrations 
de l'électron et celles de l'éther. L'action moyenne est proportionnelle 
à cette différence, par conséquent à l'énergie absorbée 
par l'électron.

<div class="p"><!----></div>
Je ne puis entrer ici dans le détail des calculs&nbsp;; disons seulement 
que le résultat final est une attraction de deux électrons 
quelconques, variant en raison inverse du carré des distances 
et proportionnelle à l'énergie absorbée par les deux électrons. &lt;271&#62;

<div class="p"><!----></div>
Il ne peut donc y avoir d'attraction sans absorption de lumière 
et, par conséquent, sans production de chaleur, et c'est ce 
qui a déterminé Lorentz
à abandonner cette théorie, qui 
ne diffère pas au fond de celle de Lesage.
Il aurait été beaucoup plus effrayé encore 
s'il avait poussé le calcul jusqu'au bout. Il aurait trouvé 
que la température de la Terre devrait s'accroître de 
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow><mn>10</mn></mrow><mrow><mn>13</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> 
degrés par seconde.

<div class="p"><!----></div>

<center>IV<br />
Conclusion
</center>

<div class="p"><!----></div>
Je me suis efforcé de donner en peu de mots une idée aussi 
complète que possible de ces nouvelles doctrines&nbsp;; j'ai cherché 
à expliquer comment elles avaient pris naissance, sans quoi 
le lecteur aurait eu lieu d'être effrayé par leur hardiesse. 
Les théories nouvelles ne sont pas encore démontrées&nbsp;; 
il s'en faut de beaucoup&nbsp;; elles s'appuient seulement sur un ensemble 
assez sérieux de probabilités pour qu'on n'ait pas le droit 
de les traiter par le mépris.<br />
De nouvelles expériences nous apprendrons, sans doute, ce qu'on 
en doit définitivement penser. Le nœud de la question est 
dans l'expérience de Kaufmann et celles qu'on pourra tenter pour la vérifier.<br />
Qu'on me permette un vœu, pour terminer. Supposons que, d'ici 
quelques années, ces théories subissent de nouvelles épreuves 
et qu'elles en triomphent&nbsp;; notre enseignement secondaire courra &lt;272&#62; 
alors un grand danger&nbsp;: quelques professeurs voudront, sans doute, 
faire une place aux nouvelles théories. Les nouveautés sont 
si attrayantes, et il est si dur de ne pas sembler assez avancé&nbsp;! 
Au moins, on voudra ouvrir aux enfants des aperçus et, avant 
de leur enseigner la mécanique ordinaire, on les avertira qu'elle 
a fait son temps et qu'elle était bonne tout au plus pour cette 
vieille ganache de Laplace. Et alors, ils ne prendront 
pas l'habitude de la Mécanique ordinaire.<br />
Est-il bon de les avertir qu'elle n'est qu'approchée&nbsp;? Oui&nbsp;; 
mais plus tard, quand ils s'en seront pénétré jusqu'aux 
moelles, quand ils auront pris le pli de ne penser que par elle, 
quand ils ne risqueront plus de la désapprendre, alors on pourra, 
sans inconvénient, leur en montrer les limites.<br />
C'est avec la Mécanique ordinaire qu'ils doivent vivre&nbsp;; c'est 
la seule qu'ils auront jamais à appliquer&nbsp;; quels que soient 
les progrès de l'automobilisme, nos voitures n'atteindront jamais 
les vitesses où elle n'est plus vraie. L'autre n'est qu'un luxe, 
et l'on ne doit penser au luxe que quand il ne risque plus de 
nuire au nécessaire. &lt;273&#62;

<div class="p"><!----></div>

<div align="right"><font size="+2">Livre IV<br />
La Science Astronomique</font>
</div>

<div class="p"><!----></div>

<h2>Chapitre I. La Voie Lactée et la Théorie des Gaz</h2>

<div class="p"><!----></div>
Les considérations que je veux développer ici, ont peu attiré 
jusqu'ici l'attention des astronomes&nbsp;; je n'aurais guère à 
citer qu'une idée ingénieuse de lord Kelvin, qui nous a ouvert un nouveau 
champ de recherches, mais qui attend encore qu'on l'y suive. Je 
n'ai pas non plus de résultats originaux à faire connaître, 
et tout ce que je puis faire, c'est de donner une idée des 
problèmes qui se posent, mais que personne jusqu'à ce jour 
ne s'est préoccupé de résoudre.

<div class="p"><!----></div>
Tout le monde sait comment un grand nombre de physiciens modernes 
se représentent la constitution des gaz&nbsp;; les gaz sont formés 
d'une multitude &lt;274&#62; innombrable de molécules qui, animées 
de grandes vitesses, se croisent et s'entrecroisent dans tous 
les sens. Ces molécules agissent probablement à distance 
les unes des autres, mais cette action décroît très rapidement 
avec la distance, de sorte que leurs trajectoires restent sensiblement 
rectilignes&nbsp;; elles ne cessent de l'être que quand deux molécules 
viennent à passer assez près l'une de l'autre&nbsp;; dans ce cas, 
leur attraction ou leur répulsion mutuelle les fait dévier 
à droite ou à gauche&nbsp;; c'est ce qu'on appelle quelquefois 
un choc&nbsp;; mais il n'y a pas lieu d'entendre ce mot <i>choc</i> dans 
son sens habituel&nbsp;; il n'est pas nécessaire que les deux molécules 
viennent en contact, il suffit qu'elles approchent assez l'une 
de l'autre pour que leurs attractions mutuelles deviennent sensibles. 
Les lois de la déviation qu'elles subissent sont les mêmes 
que s'il y avait des chocs véritables.<br />
Il semble d'abord que les chocs désordonnés de cette innombrable 
poussière ne peuvent engendrer qu'un chaos inextricable devant 
lequel l'analyste doit reculer. Mais la loi des grands nombres, 
cette loi suprême du hasard, vient à notre aide&nbsp;; en face 
d'un demi-désordre, nous devions désespérer, mais dans 
le désordre extrême, cette loi statistique rétablit une 
sorte d'ordre moyen où l'esprit peut se reprendre. C'est l'étude 
de cet ordre moyen qui constitue la théorie cinétique des 
gaz&nbsp;; elle nous montre que les vitesses des molécules sont 
également réparties entre toutes les directions, que la grandeur 
de ces vitesses varie d'une molécule à l'autre, mais que &lt;275&#62; 
cette variation même est soumise à un loi, dite loi de Maxwell.
Cette loi nous apprend combien il y a 
de molécules animées de telle ou telle vitesse. Dès que 
le gaz s'écarte de cette loi, les chocs mutuels des molécules, 
en modifiant la grandeur et la direction de leurs vitesses, tend 
à l'y ramener promptement. Les physiciens se sont efforcés, 
non sans succès, d'expliquer de cette manière les propriétés 
expérimentales des gaz, par exemple la loi de Mariotte.

<div class="p"><!----></div>
Considérons maintenant la Voie Lactée&nbsp;; là aussi nous voyons 
une poussière innombrable, seulement les grains de cette poussière 
ne sont plus des atomes, ce sont des astres, ces grains se meuvent 
aussi avec de grandes vitesses&nbsp;; ils agissent à distance les 
uns sur les autres, mais cette action est si faible à grande 
distance que leurs trajectoires sont rectilignes&nbsp;; et cependant, 
de temps en temps, deux d'entre eux peuvent s'approcher assez 
pour être déviés de leur route, comme une comète qui 
a passé trop près de Jupiter. En un mot, aux yeux d'un géant 
pour qui nos Soleils seraient pour nous nos atomes, la Voie Lactée 
ne semblerait qu'une bulle de gaz.

<div class="p"><!----></div>
Telle a été l'idée directrice de lord Kelvin. Que pouvons-nous tirer 
de cette comparaison&nbsp;? Dans quelle mesure est-elle exacte&nbsp;? C'est 
ce que nous allons rechercher ensemble&nbsp;; mais avant d'arriver 
à une conclusion définitive, et sans vouloir la préjuger, 
nous pressentons que la théorie cinétique des gaz sera pour 
l'astronome un modèle qu'il ne devra &lt;276&#62; pas suivre aveuglément, 
mais dont il pourra utilement s'inspirer. Jusqu'à présent, 
la Mécanique céleste ne s'est attaquée qu'au système solaire, 
ou à quelques systèmes d'étoiles doubles. Devant cet ensemble 
présenté par la Voie Lactée, ou les amas d'étoiles, ou 
les nébuleuses résolubles, elle reculait, parce qu'elle n'y 
voyait que le chaos. Mais la Voie Lactée n'est pas plus compliquée 
qu'un gaz&nbsp;; les méthodes statistiques fondées sur le calcul 
des probabilités applicables à celui-ci, le sont aussi à 
celle-là. Avant tout, il importe de se rendre compte de la 
ressemblance des deux cas, et de leur différence.

<div class="p"><!----></div>
Lord Kelvin s'est efforcé de déterminer 
par ce moyen les dimensions de la Voie Lactée&nbsp;; on en est réduit 
pour cela à compter les étoiles visibles dans nos télescopes&nbsp;; 
mais nous ne sommes pas sûrs que derrière les étoiles que 
nous voyons, il n'y en a pas d'autres que nous ne voyons pas&nbsp;; 
de sorte que ce que nous mesurerions de cette manière, ce ne 
serait pas la grandeur de la Voie Lactée, ce serait la portée 
de nos instruments. La théorie nouvelle va nous offrir d'autres 
ressources. En effet, nous connaissons les mouvements des étoiles 
les plus voisines de nous, et nous pouvons nous faire une idée 
de la grandeur et de la direction de leurs vitesses. Si les idées 
exposées plus haut sont exactes, ces vitesses doivent suivre 
la loi de Maxwell, et leur valeur moyenne nous fera connaître, 
pour ainsi dire, ce qui correspond à la température de notre 
gaz fictif. Mais cette température dépend elle-même des &lt;277&#62; 
dimensions de notre bulle gazeuse. Comment va, en effet, se comporter 
une masse gazeuse abandonnée dans le vide, si ses éléments 
s'attirent d'après la loi de Newton&nbsp;? Elle va prendre la forme sphérique&nbsp;; de 
plus, par suite de la gravitation, la densité va être plus 
grande au centre, la pression croîtra aussi de la superficie 
au centre à cause du poids des parties extérieures attirées 
vers le centre&nbsp;; enfin, la température croîtra vers le centre&nbsp;: 
la température et la pression étant liées par la loi dite 
adiabatique, comme il arrive dans les couches successives de 
notre atmosphère. A la surface même, la pression sera nulle, 
et il en sera de même de la température absolue, c'est-à-dire 
de la vitesse des molécules.

<div class="p"><!----></div>
Un question se pose ici&nbsp;: j'ai parlé de la loi adiabatique, 
mais cette loi n'est pas la même pour tous les gaz, puisqu'elle 
dépend du rapport de leurs deux chaleurs spécifiques&nbsp;; pour 
l'air et les gaz analogues, ce rapport est de 1,42&nbsp;; mais est-ce 
à l'air qu'il conviendrait d'assimiler la Voie Lactée&nbsp;? Évidemment 
non&nbsp;; elle devrait être regardée comme un gaz monoatomique, 
comme la vapeur de mercure, comme l'argon, comme l'hélium, c'est-à-dire 
que le rapport des chaleurs spécifiques devrait être pris 
égal à 1,66. Et, en effet, une de nos molécules ce serait 
par exemple le système solaire&nbsp;; mais les planètes sont de 
bien petits personnages, le Soleil seul compte, de sorte que 
notre molécule est bien monoatomique. Et si nous prenons même 
une étoile double, il est probable que l'action d'un astre étranger 
qui viendrait à en approcher deviendrait &lt;278&#62; assez sensible 
pour dévier le mouvement de translation général du système 
bien avant d'être capable de troubler les orbites relatives 
des deux composantes&nbsp;; l'étoile double, en un mot, se comporterait 
comme un atome indivisible.

<div class="p"><!----></div>
Quoi qu'il en soit, la pression, et par conséquent la température, 
au centre de la sphère gazeuse seraient d'autant plus grandes 
que la sphère serait plus grosse, puisque la pression s'accroît 
du poids de toutes les couches superposées. Nous pouvons supposer 
que nous sommes à peu près au centre de la Voie Lactée, 
et en observant la vitesse moyenne propre des étoiles, nous 
connaîtrons ce qui correspond à la température centrale 
de notre sphère gazeuse et nous déterminerons son rayon.<br />
Nous pouvons nous faire une idée du résultat par les considérations 
suivantes&nbsp;: faisons une hypothèse plus simple&nbsp;: la Voie Lactée 
est sphérique, et les masses y sont réparties d'une façon 
homogène&nbsp;; il en résulte que les astres y décrivent des 
ellipses ayant même centre. Si nous supposons que la vitesse 
s'annule à la surface, nous pouvons calculer cette vitesse 
au centre par l'équation des forces vives. Nous trouvons ainsi 
que cette vitesse est proportionnelle au rayon de la sphère 
et à la racine carrée de sa densité. Si la masse de cette 
sphère était celle du Soleil et son rayon celui de l'orbite 
terrestre, cette vitesse serait (il est aisé de le voir) celle 
de la Terre sur son orbite. Mais dans le cas que nous avons supposé, 
la masse du Soleil devrait être répartie dans une sphère 
de rayons 1.000.000 &lt;279&#62; de fois plus grand, ce rayon étant 
la distance des étoiles les plus rapprochées&nbsp;; la densité 
est donc 10
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>18</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois plus petite&nbsp;; or, les vitesses sont du même 
ordre donc il faut que le rayon soit 10
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>9</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois plus grand, soit 
1.000 fois la distance des étoiles les plus rapprochées, 
ce qui ferait environ un milliard d'étoiles dans la Voie Lactée.<br />
Mais vous allez dire que ces hypothèses s'écartent beaucoup 
de la réalité&nbsp;; d'abord, la Voie Lactée n'est pas sphérique 
et nous allons revenir bientôt sur ce point, et ensuite la 
théorie cinétique des gaz n'est pas compatible avec l'hypothèse 
d'une sphère homogène. Mais en faisant le calcul exact conformément 
à cette théorie, on trouverait un résultat différent 
sans doute, mais du même ordre de grandeur&nbsp;; or, dans un pareil 
problème, les données sont si incertaines que l'ordre de 
grandeur est le seul but que nous puissions viser.<br />
Et ici une première remarque se présente&nbsp;; le résultat 
de lord Kelvin que je viens de retrouver 
par un calcul approximatif, concorde sensiblement avec les évaluations 
que les observateurs ont pu faire avec leurs télescopes&nbsp;; de 
sorte qu'il faudrait conclure que nous sommes tout près de 
percer la Voie Lactée. Mais cela nous permet de résoudre 
une autre question. Il y a les étoiles que nous voyons parce 
qu'elles brillent&nbsp;; mais ne pourrait-il y avoir des astres obscurs 
qui circuleraient dans les espaces interstellaires et dont l'existence 
pourrait rester longtemps ignorée&nbsp;? Mais alors, ce que nous 
donnerait la méthode de lord Kelvin, ce serait le &lt;280&#62; nombre 
total des étoiles, en y comprenant les étoiles obscures&nbsp;; 
comme son chiffre est comparable à celui que donne le télescope, 
c'est qu'il n'y a pas de matière obscure, ou du moins qu'il n'y 
en a pas tant que de matière brillante.

<div class="p"><!----></div>
Avant d'aller plus loin, nous devons envisager le problème 
sous un autre biais. La Voie Lactée ainsi constituée est-elle 
bien l'image d'un gaz proprement dit&nbsp;? On sait que Crookes a introduit la notion d'un quatrième 
état de la matière, où les gaz devenus trop raréfiés 
ne sont plus de vrais gaz et deviennent ce qu'il appelle de la 
matière radiante. La Voie Lactée, vue la faiblesse de sa 
densité, sera-t-elle l'image de la matière gazeuse ou celle 
de la matière radiante&nbsp;? Ce sera la considération de ce qu'on 
appelle le <i>libre pa</i><i>r</i><i>cours</i> qui nous fournira la réponse.

<div class="p"><!----></div>
La trajectoire d'une molécule gazeuse peut être regardée 
comme formée de segments rectilignes raccordés par des arcs 
très petits correspondants aux chocs successifs. La longueur 
de chacun de ces segments est ce qu'on appelle le libre parcours&nbsp;; 
cette longueur n'est pas la même, bien entendu, pour tous les 
segments et pour toutes les molécules&nbsp;; mais on peut prendre 
une moyenne&nbsp;; c'est ce que l'on appelle le <i>parcours moyen</i>. 
Celui-ci est d'autant plus grand que la densité du gaz est 
plus faible. La matière sera radiante si le parcours moyen 
est plus grand que les dimensions du vase où le gaz est enfermé, 
de façon qu'une molécule ait chance de parcourir le vase 
entier sans subir de choc&nbsp;; elle reste gazeuse dans le cas contraire. 
Il &lt;281&#62; résulte de là qu'un même fluide peut être radiant 
dans un petit vase et gazeux dans un grand vase&nbsp;; c'est peut-être 
pour cela que, dans un tube de Crookes, il faut pousser le vide d'autant plus 
loin que le tube est plus grand.<br />
Qu'arrive-t-il alors pour la Voie Lactée&nbsp;? C'est une masse de 
gaz dont la densité est très faible, mais dont les dimensions 
sont très grandes&nbsp;; une étoile a-t-elle des chances de la 
traverser sans subir de choc, c'est-à-dire sans passer assez 
près d'une autre étoile pour être sensiblement déviée 
de sa route&nbsp;? Qu'entendons-nous par <i>assez près</i>&nbsp;? Cela est 
forcément un peu arbitraire&nbsp;; mettons que cela soit la distance 
du Soleil à Neptune, ce qui représenterait une déviation 
d'une dizaine de degrés&nbsp;; supposons donc chacune de nos étoiles 
enveloppée d'une sphère de garde de ce rayon&nbsp;; une droite 
pourra-t-elle passer entre ces sphères&nbsp;? A la distance moyenne 
des étoiles de la Voie Lactée, le rayon de ces sphères 
sera vu sous un angle d'un dixième de seconde environ&nbsp;; et nous 
avons un milliard d'étoiles. Plaçons sur la sphère céleste 
un milliard de petits cercles d'un dixième de seconde de rayon. 
Avons-nous des chances pour que ces cercles recouvrent un grand 
nombre de fois la sphère céleste&nbsp;? Loin de là&nbsp;; ils n'en 
recouvriront que la seize millième partie. Ainsi, la Voie Lactée 
n'est pas l'image de la matière gazeuse, mais celle de la matière 
radiante de Crookes. Néanmoins, comme nos conclusions précédentes 
sont heureusement très peu précises, nous n'avons pas à 
les modifier sensiblement. &lt;282&#62;<br />
Mais il y a une autre difficulté&nbsp;: la Voie Lactée n'est pas 
sphérique, et nous avons jusqu'ici raisonné comme si elle 
l'était, puisque c'est là la forme d'équilibre que prendrait 
un gaz isolé dans l'espace. Il existe, en revanche, des amas 
d'étoiles dont la forme est globulaire et auxquels s'appliquerait 
mieux ce que nous venons de dire jusqu'ici. Herschel s'était déjà préoccupé d'expliquer 
leurs remarquables apparences. Il supposait que les étoiles 
des amas sont uniformément distribuées, de telle façon 
qu'un amas soit une sphère homogène&nbsp;; chaque étoile décrirait 
alors une ellipse et toutes ces orbites seraient parcourues dans 
le même temps, de sorte qu'au bout d'une période l'amas retrouverait 
sa configuration primitive et que cette configuration serait 
stable. Malheureusement, les amas ne paraissent pas homogènes&nbsp;; 
on observe une condensation au centre, on l'observerait quand 
même la sphère serait homogène, puisqu'elle est plus épaisse 
au centre&nbsp;; mais elle ne serait pas aussi accentuée. On peut 
donc plutôt comparer un amas à un gaz en équilibre adiabatique 
et qui prend la forme sphérique parce que c'est la figure d'équilibre 
d'une masse gazeuse.

<div class="p"><!----></div>
Mais, direz-vous, ces amas sont beaucoup plus petits que la Voie 
Lactée, dont ils font même probablement partie, et bien qu'ils 
soient plus denses, ils nous donneront plutôt quelque chose 
d'analogue à de la matière radiante&nbsp;; or, les gaz n'atteignent 
leur équilibre adiabatique que par suite des chocs innombrables 
des molécules. Il y aurait peut-être &lt;283&#62; moyen d'arranger 
cela. Supposons que les étoiles de l'amas aient justement assez 
d'énergie pour que leur vitesse s'annule quand elles arrivent 
à la surface&nbsp;; alors, elles pourront traverser l'amas sans choc, 
mais arrivées à la surface, elles reviendront en arrière 
et le traverseront à nouveau&nbsp;; après un grand nombre de traversées, 
elles finiront par être dérivées par un choc&nbsp;; dans ces 
conditions, nous aurions encore une matière que l'on pourrait 
regarder comme gazeuse&nbsp;; si par hasard il y avait eu dans l'amas 
des étoiles dont la vitesse était plus grande, elles en sont 
sorties depuis longtemps, elles l'ont quitté pour n'y plus revenir. 
Pour toutes ces raisons, il serait curieux d'examiner les amas 
connus, de chercher à se rendre compte de la loi des densités 
et de voir si c'est la loi adiabatique des gaz.

<div class="p"><!----></div>
Mais revenons à la Voie Lactée&nbsp;; elle n'est pas sphérique 
et on se la représenterait plutôt comme un disque aplati. 
Il est clair alors qu'une masse partie sans vitesse de la surface 
arrivera au centre avec des vitesses différentes, suivant qu'elle 
sera partie de la surface dans le voisinage du milieu du disque 
ou bien du bord du disque&nbsp;; la vitesse serait notablement plus 
grande dans le dernier cas.

<div class="p"><!----></div>
Or, jusqu'à présent, nous avons admis que les vitesses propres 
des étoiles, celles que nous observons, doivent être comparables 
à celles qu'atteindraient de semblables masses&nbsp;; ceci entraîne 
un certain embarras. Nous avons donné plus haut une valeur 
pour les dimensions de la Voie Lactée, et nous l'avons déduite 
des vitesses propres observées &lt;284&#62; qui sont du même ordre 
de grandeur que celle de la Terre sur l'orbite&nbsp;; mais quelle est 
la dimension que nous avons mesurée ainsi&nbsp;?est-ce l'épaisseur&nbsp;? 
Est-ce le rayon du disque&nbsp;? C'est sans doute quelque chose d'intermédiaire&nbsp;; 
mais que pouvons-nous dire alors de l'épaisseur elle-même, 
ou du rayon du disque&nbsp;? Les données me manquent pour faire 
le calcul&nbsp;; je me borne à vous faire entrevoir la possibilité 
de fonder une évaluation au moins approchée sur une discussion 
approfondie des mouvements propres.

<div class="p"><!----></div>
Et alors nous nous trouvons en présence de deux hypothèses&nbsp;: 
ou bien les étoiles de la Voie Lactée sont animées de vitesses 
qui sont en majorité parallèles au plan galactique, mais 
d'ailleurs distribuées uniformément dans tous les sens parallèlement 
à ce plan. S'il en est ainsi, l'observation des mouvements propre 
doit nous révéler une prépondérance des composantes parallèles 
à la Voie Lactée&nbsp;; c'est à voir, car je ne sais si une discussion 
systématique a été faite à ce point de vue. D'autre part, 
un pareil équilibre ne saurait être que provisoire, car par 
suite des chocs, les molécules, je veux dire les astres, vont 
acquérir à la longue des vitesses notables dans le sens perpendiculaire 
à la Voie Lactée et finiront par sortir de son plan, de sorte 
que le système tendra vers la forme sphérique, seule figure 
d'équilibre d'une masse gazeuse isolée.

<div class="p"><!----></div>
Ou bien le système tout entier est animé d'une rotation commune, 
et c'est pour cette raison qu'il est aplati comme la Terre, comme 
Jupiter, comme &lt;285&#62; tous les corps qui tournent. Seulement, 
comme l'aplatissement est considérable, il faut que la rotation 
soit rapide&nbsp;; rapide sans doute, mais il faut s'entendre sur le 
sens de ce mot. La densité de la Voie Lactée est 10
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>25</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois 
plus faible que celle du Soleil&nbsp;; une vitesse de rotation qui 
sera 

<div class="p"><!----></div>

<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow><msqrt><mrow>
<msup><mrow><mn>10</mn></mrow><mrow><mn>25</mn></mrow>
</msup>
</mrow></msqrt></mrow></math>
 fois plus petite que celle du Soleil, lui serait donc équivalente 
au point de vue de l'aplatissement&nbsp;; une vitesse 10
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>12</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math> fois plus 
lente que celle de la Terre, soit un trentième de seconde d'arc 
par siècle, sera une rotation très rapide, presque trop rapide 
pour que l'équilibre stable soit possible.<br />
Dans cette hypothèse, les mouvements propres observables nous 
paraîtront uniformément distribués et il n'y aura plus 
de prépondérance pour les composantes parallèles au plan 
galactique. Ils ne nous apprendront rien sur la rotation elle-même, 
puisque nous faisons partie du système tournant. Si les nébuleuses 
spirales sont d'autres Voies Lactées, étrangère à la 
nôtre, elles ne seront pas entraînées dans cette rotation, 
et on pourrait étudier leurs mouvements propres. Il est vrai 
qu'elles sont très éloignées&nbsp;; si une nébuleuse a les 
dimensions de la Voie Lactée et si son rayon apparent est par 
exemple de 20", sa distance est 10.000 fois le rayon de la Voie 
Lactée.<br />
Mais cela ne fait rien, puisque ce n'est pas sur la translation 
de notre système que nous leur demandons des renseignements, 
mais sur sa rotation... les étoiles fixes, par leur mouvement 
apparent, nous révèlent bien la rotation diurne de la Terre, 
bien &lt;286&#62; que leur distance soit immense. Malheureusement, la 
rotation possible de la Voie Lactée, si rapide qu'elle soit 
relativement, est bien lente au point de vue absolu, et d'ailleurs 
les pointés sur les nébuleuses ne peuvent être très précis&nbsp;; 
il faudrait donc des milliers d'années d'observations pour apprendre 
quelque chose.<br />
Quoi qu'il en soit, dans cette deuxième hypothèse, la figure 
de la Voie Lactée serait une figure d'équilibre définitif.<br />
Je ne discuterai pas plus longtemps la valeur relative de ces 
deux hypothèses parce qu'il y en a une troisième qui est 
peut-être plus vraisemblable. On sait que parmi les nébuleuses 
irrésolubles, on peut distinguer plusieurs familles&nbsp;: les nébuleuses 
irrégulières comme celle d'Orion&nbsp;; les nébuleuses planétaires 
et annulaires, les nébuleuses spirales. Les spectres des deux 
premières familles ont été déterminés, ils sont discontinus&nbsp;; 
ces nébuleuses ne sont donc pas formées d'étoiles&nbsp;; d'ailleurs 
leur distribution sur le ciel paraît dépendre de la Voie 
Lactée&nbsp;; soit qu'elles aient tendance à s'en éloigner, soit 
au contraire à s'en rapprocher, elles font donc partie du système. 
Au contraire, les nébuleuses spirales sont généralement 
considérées comme indépendantes de la Voie Lactée&nbsp;; on 
admet qu'elles sont comme elle formées d'une multitude d'étoiles, 
qui sont, en un mot, d'autres Voies Lactées très éloignées 
de la nôtre. Les travaux récents de Stratonoff tendent à nous faire regarder la Voie Lactée 
elle-même comme une nébuleuse spirale, et c'est là &lt;287&#62; 
la troisième hypothèse dont je voulais vous parler.

<div class="p"><!----></div>
Comment expliquer les apparences si singulières présentées 
par les nébuleuses spirales, et qui sont trop régulières 
et trop constantes pour être dues au hasard&nbsp;? Tout d'abord, 
il suffit de jeter les yeux sur une de ces images pour voir que 
la masse est en rotation&nbsp;; on peut même voir quel est le sens 
de la rotation&nbsp;; tous les rayons spiraux sont courbés dans 
le même sens&nbsp;; il est évident que c'est l'<i>aile marchante</i> 
qui est en retard sur le <i>pivot</i> et cela détermine le sens 
de la rotation. Mais ce n'est pas tout&nbsp;; il est clair que ces 
nébuleuses ne peuvent pas être assimilées à un gaz en 
repos, ni même à un gaz en équilibre relatif sous l'empire 
d'une rotation uniforme&nbsp;; il faut les comparer à un gaz en mouvement 
permanent dans lequel règnent des courants intestins.

<div class="p"><!----></div>
Supposons, par exemple, que la rotation du noyau central soit 
rapide (vous savez ce que j'entends par ce mot), trop rapide 
pour l'équilibre stable&nbsp;; alors à l'équateur la force centrifuge 
l'emportera sur l'attraction, et les étoiles vont tendre à 
s'évader par l'équateur et formeront des courants divergents&nbsp;; 
mais en s'éloignant, comme leur moment de rotation reste constant, 
et que le rayon vecteur augmente, leur vitesse angulaire va diminuer, 
et c'est pour cela que l'aile marchante semble en retard.

<div class="p"><!----></div>
Dans cette manière de voir, il n'y aurait pas un véritable 
mouvement permanent, le noyau central perdrait constamment de 
la matière et s'en irait pour ne plus revenir et se viderait 
progressivement. &lt;288&#62; Mais nous pouvons modifier l'hypothèse. 
A mesure qu'elle s'éloigne, l'étoile perd de sa vitesse 
et finit par s'arrêter&nbsp;; à ce moment l'attraction la ressaisit 
et la ramène vers le noyau&nbsp;; il y aura donc des courants centripètes. 
Il faut admettre que les courants centripètes sont au premier 
rang et les courants centrifuges au deuxième rang, si nous 
reprenons la comparaison avec une troupe en bataille qui exécute 
une conversion&nbsp;; et, en effet, il faut que la force centrifuge 
composée soit compensée par l'attraction exercée par les 
couches centrales de l'essaim sur les couches extrêmes.

<div class="p"><!----></div>
D'ailleurs, au bout d'un certain temps, un régime permanent 
s'établit&nbsp;; l'essaim s'étant courbé, l'attraction exercée 
sur le pivot par l'aile marchante tend à ralentir le pivot 
et celle du pivot sur l'aile marchante tend à accélérer 
la marche de cette aile qui n'augmente plus son retard, de sorte 
que finalement tous les rayons finissent par tourner avec une 
vitesse uniforme. On peut admettre toutefois que la rotation 
du noyau est plus rapide que celle des rayons.<br />
Une question subsiste&nbsp;; pourquoi ces essaims centripètes et 
centrifuges tendent-ils à se concentrer en rayons au lieu de 
se disséminer un peu partout&nbsp;? Pourquoi ces rayons se répartissent-ils 
régulièrement&nbsp;? Si les essaims se concentrent, c'est à cause 
de l'attraction exercée par les essaims déjà existants 
sur les étoiles qui sortent du noyau de leur voisinage. Dès 
qu'une inégalité s'est produite, elle tend à s'accentuer 
par cette cause. &lt;289&#62;

<div class="p"><!----></div>
Pourquoi les rayons se répartissent-ils régulièrement&nbsp;? 
Cela est plus délicat. Supposons qu'il n'y ait pas de rotation, 
que tous les astres soient dans deux plans rectangulaires de 
façon que leur distribution soit symétrique par rapport à 
ces deux plans. Par symétrie, il n'y aurait pas de raison pour 
qu'ils sortent de ces plans, ni pour que la symétrie s'altère. 
Cette configuration nous donnerait donc l'équilibre, mais <i>ce 
serait un équilibre instable</i>.<br />
S'il y a rotation au contraire, nous trouverons une configuration 
d'équilibre analogue avec quatre rayons courbes, égaux entre 
eu et se coupant à 90°, et si la rotation est assez rapide, 
cet équilibre pourra être stable.

<div class="p"><!----></div>
Je ne suis pas en état de préciser davantage&nbsp;: il me suffit 
de vous faire entrevoir que ces formes spirales pourront peut-être 
être expliquées un jour en ne faisant intervenir que la loi 
de gravitation et des considérations statistiques rappelant 
celle de la théorie des gaz.<br />
Ce que je viens de vous dire des courants intestins vous montre 
qu'il pourra y avoir quelque intérêt à discuter systématiquement 
l'ensemble des mouvements propres&nbsp;; c'est ce qu'on pourra entreprendre 
dans une centaine d'années, quand on fera la seconde édition 
de la Carte du ciel et qu'on la comparera à la première, 
celle que nous faisons maintenant.

<div class="p"><!----></div>
Mais je voudrais, pour terminer, appeler votre attention sur 
une question, celle de l'âge de la Voie Lactée ou des Nébuleuses. 
Si ce que nous avons &lt;290&#62; cru voir venait à se confirmer, 
nous pourrions nous en faire une idée. Cette espèce d'équilibre 
statistique dont les gaz nous donnent le modèle ne peut s'établir 
qu'à la suite d'un grand nombre de chocs. Si ces chocs sont 
rares, il ne pourra se produire qu'après un temps très long&nbsp;; 
si réellement la Voie Lactée (ou du moins les amas qui en 
font partie), si les nébuleuses ont atteint cet équilibre, 
c'est qu'elles sont très vieilles, et nous aurons une limite 
inférieure de leur âge. Nous en aurions également une limite 
supérieure&nbsp;; cet équilibre n'est pas définitif et ne saurait 
durer toujours. Nos nébuleuses spirales seraient assimilables 
à des gaz animés de mouvements permanents&nbsp;; mais les gaz 
en mouvement sont visqueux et leurs vitesses finissent par s'user. 
Ce qui correspond ici à la viscosité (et qui dépend des 
chances de choc des molécules) est excessivement faible, de 
sorte que le régime actuel pourra persister pendant un temps 
extrêmement long, pas toujours cependant, de sorte que nos 
Voies Lactées ne pourront vivre éternellement ni devenir 
infiniment vieilles.<br />
Et ce n'est pas tout. Considérons notre atmosphère&nbsp;: à la 
surface doit régner une température infiniment petite et 
la vitesse des molécules y est voisine de zéro. Mais il ne 
s'agit que de la vitesse moyenne&nbsp;; par suite des chocs, une de 
ces molécules pourra acquérir (rarement il est vrai), une 
vitesse énorme, et alors elle va sortir de l'atmosphère, 
et une fois sortie elle n'y rentrera plus&nbsp;; notre atmosphère 
se vide donc ainsi avec une &lt;291&#62; extrême lenteur. La Voie 
Lactée va aussi de temps en temps perdre une étoile par le 
même mécanisme, et cela également limite sa durée.<br />
Eh bien, il est certain que si nous supputons de cette façon 
l'âge de la Voie Lactée, nous allons trouver des chiffres 
énormes. Mais ici une difficulté se présente. Certains 
physiciens, se fondant sur d'autres considérations, estiment 
que les Soleils ne peuvent avoir qu'une existence éphémère, 
cinquante millions d'années environ&nbsp;; notre minimum serait bien 
plus grand que cela. Faut-il croire que l'évolution de la Voie 
Lactée a commencé quand la matière était encore obscure&nbsp;?mais 
comment les étoiles qui la composent sont-elles arrivées 
toutes en même temps à l'âge adulte, âge qui doit si 
peu durer&nbsp;? Ou bien doivent-elles y arriver toutes successivement, 
et celles que nous voyons ne sont-elles qu'une faible minorité 
auprès de celles qui sont éteintes ou qui s'allumeront un 
jour&nbsp;? Mais comment concilier cela avec ce que nous avons dit 
plus haut sur l'absence de matière obscure en proportion notable&nbsp;? 
Devrons-nous abandonner l'une des deux hypothèses et laquelle&nbsp;; 
je me borne à signaler la difficulté sans prétendre la 
résoudre&nbsp;: je terminerai donc sur un grand point d'interrogation. 
Aussi bien est-il intéressant de poser des problèmes, même 
quand la solution en semble bien lointaine. &lt;292&#62;

<div class="p"><!----></div>

<center> L<font size="-2">A</font> Gé<font size="-2">OD</font>é<font size="-2">SIE</font> F<font size="-2">RAN</font>ç<font size="-2">AISE</font>
</center>

<h2>Chapitre II. La Géodésie Française</h2>

<div class="p"><!----></div>
Tout le monde comprend quel intérêt nous avons à connaître 
la forme et les dimensions de notre globe&nbsp;; mais quelques personnes 
s'étonneront peut-être de la précision que l'on recherche. 
Est-ce là un luxe inutile&nbsp;? A quoi servent les efforts qu'y 
dépensent les géodésiens&nbsp;?<br />
Si l'on posait cette question à un parlementaire, j'imagine 
qu'il répondrait&nbsp;: "Je suis porté à croire que la géodésie 
est une des sciences les plus utiles&nbsp;; car c'est une de celles 
qui coûtent le plus cher". Je voudrais essayer de vous faire 
une réponse un peu plus précise.<br />
Les grands travaux d'art, ceux de la paix comme ceux de la guerre, 
ne peuvent être entrepris sans de longues études qui épargnent 
bien des tâtonnements, des mécomptes et des frais inutiles. 
Ces études ne peuvent se faire que sur une bonne carte. Mais 
une carte ne sera qu'une fantaisie sans aucune valeur si on veut 
la construire sans l'appuyer sur &lt;293&#62; une ossature solide. Autant 
faire tenir debout un corps humain dont on aurait retiré le 
squelette.<br />
Or, cette ossature, ce sont les mesures géodésiques qui nous 
la donnent&nbsp;; donc, sans géodésie, pas de bonne carte&nbsp;; sans 
de bonnes cartes, pas de grands travaux publics.<br />
Ces raisons suffiraient sans doute pour justifier bien des dépenses&nbsp;; 
mais ce sont des raisons propres à convaincre des hommes pratiques. 
Ce n'est pas sur elles qu'il convient d'insister ici&nbsp;; il y en 
a de plus hautes et, à tout prendre, de plus importantes.

<div class="p"><!----></div>
Nous poserons donc la question autrement&nbsp;: la géodésie peut-elle 
nous aider à mieux connaître la nature&nbsp;? Nous en fait-elle 
comprendre l'unité et l'harmonie&nbsp;? Un fait isole, en effet, 
n'a que peu de prix, et les conquêtes de la science n'ont de 
valeur que si elles en préparent de nouvelles.<br />
Si donc on venait à découvrir une petite bosse sur l'ellipsoïde 
terrestre, cette découverte serait par elle-même sans grand 
intérêt. Elle deviendra précieuse, au contraire, si, en 
recherchant la cause de cette bosse, nous avons l'espoir de pénétrer 
de nouveaux secrets.<br />
Eh bien&nbsp;! Quand, au XVIII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle, Maupertuis et La Condamine affrontaient des climats si 
divers, ce n'était pas seulement pour connaître la forme 
de notre planète, il s'agissait du système du monde tout 
entier.

<div class="p"><!----></div>
Si la Terre était aplatie, Newton triomphait et avec lui la doctrine de la 
gravitation et toute la Mécanique céleste moderne. &lt;294&#62;

<div class="p"><!----></div>
Et aujourd'hui, un siècle et demi après la victoire des newtoniens, 
croit-on que la géodésie n'ait plus rien à nous apprendre&nbsp;?<br />
Nous ne savons pas ce qu'il y a dans l'intérieur du globe. Les 
puits de mines et les sondages ont pu nous faire connaître 
un couche de 1 ou 2 kilomètres d'épaisseur, c'est-à-dire 
la millième partie de la masse totale&nbsp;; mais qu'y a-t-il dessous&nbsp;?

<div class="p"><!----></div>
De tous les voyages extraordinaires rêvés par Jules Verne, c'est peut-être le voyage au centre de la Terre 
qui nous a conduits dans les régions les plus inexplorées.

<div class="p"><!----></div>
Mais ces roches profondes que nous ne pouvons atteindre, exercent 
au loin leur attraction qui agit sur le pendule et déforme 
le sphéroïde terrestre. La géodésie peut donc les peser 
de loin, pour ainsi dire, et nous renseigner sur leur répartition. 
Elle nous fera ainsi voir réellement ces mystérieuses régions 
que Jules Verne ne nous montrait qu'en imagination.<br />
Ce n'est pas là un songe creux. M. Faye, en comparant toutes les mesures, est arrivé 
à un résultat bien fait pour nous surprendre. Sous les Océans, 
il y a dans les profondeurs des roches d'une très grande densité&nbsp;; 
sous les continents, au contraire, il y a des vides.

<div class="p"><!----></div>
Des observations nouvelles modifieront peut-être ces conclusions 
dans les détails.

<div class="p"><!----></div>
Notre vénéré doyen nous a, dans tous les cas, montré 
de quel côté il faut chercher et ce que le géodésien 
peut apprendre au géologue, curieux de &lt;295&#62; connaître la 
constitution interne de la Terre, et même au penseur qui veut 
spéculer sur le passé et l'origine de cette planète.<br />
Et maintenant, pourquoi ai-je intitulé ce chapitre la <i>Géodésie 
fra</i><i>n</i><i>çaise</i>&nbsp;? C'est que, dans chaque pays, cette science 
a pris, plus que toutes les autres peut-être, un caractère 
national. Il est aisé d'en apercevoir la raison.

<div class="p"><!----></div>
Il faut bien qu'il y ait des rivalités. Les rivalités scientifiques 
sont toujours courtoises, ou du moins presque toujours&nbsp;; en tous 
cas, elles sont nécessaires parce qu'elles sont toujours fécondes.<br />
Eh bien&nbsp;! Dans ces entreprises qui exigent de si longs efforts 
et tant de collaborateurs, l'individu s'efface, malgré lui, 
bien entendu&nbsp;; nul n'a le droit de dire&nbsp;: ceci est mon œuvre. 
Ce n'est donc pas entre les hommes, mais entre les nations que 
ces rivalités s'exercent.<br />
Nous sommes amenés ainsi à chercher quelle a été la part 
de la France. Cette part, je crois que nous avons le droit d'en 
être fiers.<br />
Au début du XVIII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle, de longues discussions s'élevèrent 
entre les newtoniens qui croyaient la Terre aplatie, ainsi que 
l'exige la théorie de la gravitation, et Cassini qui, trompé par des mesures inexactes, croyait 
notre globe allongé. L'observation directe pouvait seule trancher 
la question. Ce fut notre Académie des Sciences qui entreprit 
cette tâche, gigantesque pour l'époque.

<div class="p"><!----></div>
Pendant que Maupertuis et Clairaut mesuraient un degré de méridien sous le 
cercle polaire, Bouguer &lt;296&#62; et La Condamine se dirigeaient vers les montagnes 
des Andes, dans des régions soumises alors à l'Espagne et 
qui forment aujourd'hui la République de l'Équateur.

<div class="p"><!----></div>
Nos missionnaires s'exposaient déjà à de grandes fatigues. 
Les voyages n'étaient pas aussi faciles qu'aujourd'hui.

<div class="p"><!----></div>
Certes, le pays où opérait Maupertuis n'était pas un désert, 
et même il y goûta, dit-on, parmi les Laponnes, ces douces 
satisfactions du cœur que les vrais navigateurs arctiques ne 
connaissent pas. C'était à peu près la région où, de 
nos jours, de confortables steamers transportent, chaque été, 
des caravanes de touristes et de jeunes Anglaises. Mais, dans 
ces temps-là, l'agence Cook n'existait pas et Maupertuis croyait pour de bon avoir 
fait une expérience polaire.

<div class="p"><!----></div>
Peut-être n'avait-il pas tout à fait tort. Les Russes et 
les Suédois poursuivent aujourd'hui des mesures analogues au 
Spitzberg, dans un pas où il y de vraies banquises. Mais ils 
ont de toutes autres ressources, et la différence des temps 
compense bien celle des latitudes.<br />
Le nom de Maupertuis nous est parvenu fortement 
égratigné par les griffes du docteur Akakia&nbsp;; le savant avait 
eu le malheur de déplaire à Voltaire, qui était alors l roi 
de l'esprit. Il en fut d'abord loué outre mesure; mais les flatteries 
des rois sont aussi redoutables que leur disgrâce, car les 
lendemains en sont terribles. Voltaire lui-même en a su quelque 
chose. &lt;297&#62;<br />
Voltaire a appelé Maupertuis, mon aimable maître à 
penser, marquis du cercle polaire, cher aplatisseur du monde 
et de Cassini, et même, flatterie suprême, sir Isaac 
Maupertuis&nbsp;; il lui a écrit : "Il 
n'y a que le roi de Prusse que je mette de niveau avec vous&nbsp;; 
il ne lui manque que d'être géomètre". Mais bientôt la 
scène change, il ne parle plus de le diviniser, comme autrefois 
les Argonautes, ou de faire descendre de l'Olympe le conseil 
des dieux pour contempler ses travaux, mais de l'enchaîner 
dans un asile d'aliénés. Il ne parle plus de son esprit sublime, 
mais de son orgueil despotique, doublé de très peu de science 
et de beaucoup de ridicule.<br />
Je ne veux pas raconter ces luttes héroï-comiques&nbsp;; permettez-moi 
cependant quelques réflexions sur deux vers de Voltaire. Dans son <i>Discours sur 
la modération</i> (il ne s'agit pas de la modération dans les 
éloges et dans les critiques), le poète a écrit&nbsp;:

<div class="p"><!----></div>

<center>Vous avez confirmé dans des lieux pleins d'ennui

<div class="p"><!----></div>
</center>
<center>Ce que Newton
</center>

<div class="p"><!----></div>

<center> connut sans sortir de chez lui.

<div class="p"><!----></div>
</center>Ces deux vers (qui remplaçaient les hyperboliques louanges 
de la première heure) sont fort injustes, et, sans nul doute, 
Voltaire était trop éclairé 
pour ne pas le comprendre.

<div class="p"><!----></div>
Alors, on n'estimait que les découvertes que l'on peut faire 
sans sortir de chez soi.

<div class="p"><!----></div>
Aujourd'hui, ce serait plutôt de la théorie qu'on ferait peu 
de cas. C'est là méconnaître le but de la science.<br />
La nature est-elle gouvernée par le caprice, ou &lt;298&#62; l'harmonie 
y règne-t-elle&nbsp;? voilà la question&nbsp;; c'est quand elle nous 
révèle cette harmonie que la science est belle et par là 
digne d'être cultivée. Mais d'où peut nous venir cette révélation, 
sinon de l'accord d'une théorie avec l'expérience&nbsp;? Chercher 
si cet accord a lieu ou s'il fait défaut, c'est donc là notre 
but. Dès lors, ces deux termes, que nous devons comparer l'un 
à l'autre, sont aussi indispensables l'un que l'autre. Négliger 
l'un pour l'autre serait un non-sens. Isolées, la théorie 
serait vide, l'expérience serait myope&nbsp;; toutes deux seraient 
donc inutiles et sans intérêt.<br />
Maupertuis a donc droit à sa part 
de gloire. Certes, elle ne vaudra pas celle de Newton qui avait reçu l'étincelle divine&nbsp;; ni 
même celle de son collaborateur Clairaut. Elle n'est pas à dédaigner pourtant, parce 
que son œuvre était nécessaire, et si la France, devancée 
par l'Angleterre au XVII
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mi>e</mi></mrow>
</msup>
</mrow></math> siècle, a si bien pris sa revanche 
au siècle suivant, ce n'est pas seulement au génie des Clairaut, des d'Alembert, des Laplace qu'elle le doit&nbsp;; c'est aussi 
à la longue patience des Maupertuis et des La Condamine.<br />
Nous arrivons à ce qu'on peut appeler la seconde période 
héroïque de la Géodésie. La France est déchirée 
à l'intérieur. Toute l'Europe est armée contre elle&nbsp;; il 
semblerait que ces luttes gigantesques dussent absorber toutes 
ses forces. Loin de là, il lui en reste encore pour servir 
la science. Les hommes de ce temps ne reculaient devant aucune 
entreprise, c'étaient des hommes de foi.

<div class="p"><!----></div>
Delambre et Méchain furent chargés de mesurer un arc &lt;299&#62; allant 
de Dunkerque à Barcelone. On ne va plus cette fois en Laponie 
ou au Pérou&nbsp;; les escadres ennemies nous en fermeraient les 
chemins. Mais, si les expéditions sont moins lointaines, l'époque 
est si troublée que les obstacles, les périls même sont 
tout aussi grands.

<div class="p"><!----></div>
En France, Delambre avait à lutter contre 
le mauvais vouloir des municipalités soupçonneuses. On sait 
que les clochers, qui se voient de si loin, et qu'on peut viser 
avec précision servent souvent de signaux aux géodésiens. 
Mais dans les pays que Delambre
Delambre, <i>le chev</i><i>a</i><i>lier</i>, Jean Baptiste&nbsp;: traversait, 
il n'y avait plus de clochers. Je ne sais plus quel proconsul 
avait passé par là, et il se vantait d'avoir fait tomber 
tous les clochers qui s'élevaient orgueilleusement au-dessus 
de l'humble demeure des sans-culottes.

<div class="p"><!----></div>
On éleva alors des pyramides de planches qu'on recouvrit de 
toile blanche pour les rendre plus visibles. Ce fut bien autre 
chose&nbsp;: de la toile blanche&nbsp;! Quel était ce téméraire qui, 
sur nos sommets récemment affranchis, osait arborer l'odieux 
étendard de la contre-révolution&nbsp;? Force fut de border la 
toile blanche de bandes bleues et rouges.<br />
Méchain opérait en Espagne, les difficultés étaient 
très&nbsp;; mais elles n'étaient pas moindres. Les paysans espagnols 
étaient hostiles. Là, on ne manquait pas de clochers&nbsp;: mais 
s'y installer avec des instruments mystérieux et peut-être 
diaboliques, n'était-ce pas un sacrilège&nbsp;, les révolutionnaires 
étaient les alliés de l'Espagne, mais c'étaient des alliés 
qui sentaient un peu le fagot. &lt;3000&#62;

<div class="p"><!----></div>
"Sans cesse, écrit Méchain, on menace de venir nous égorger". heureusement, 
grâce au exhortations des curés, aux lettres pastorales des 
évêques, ces farouches Espagnols se contentèrent de menacer.<br />
Quelques années après, Méchain
Méchain, Pierre&nbsp;: fit une seconde expédition en Espagne&nbsp;: 
il se proposait de prolonger la méridienne de Barcelone jusqu'aux 
Baléares. C'était la première fois qu'on cherchait à faire 
franchir aux triangulations un large bras de mer en observant 
les signaux dressés sur quelque haute montagne d'un île éloignée. 
L'entreprise était bien conçue et bien préparée&nbsp;; elle 
échoua cependant. Le savant français rencontra toutes sortes 
de difficultés. "L'enfer, écrit-il, peut-être avec quelque 
exagération, l'enfer et tous les fléaux qu'il vomit sur la 
terre, les tempêtes, la guerre, la peste et les noires intrigues 
se sont déchaînés contre moi&nbsp;!"

<div class="p"><!----></div>
Le fait est qu'il rencontra chez ses collaborateurs plus d'orgueilleux 
entêtement que de bonne volonté et que mille incidents retardèrent 
son travail. La peste n'était rien, la crainte de la peste 
était bien plus redoutable&nbsp;; toutes ces îles se défiaient 
des îles voisines et craignaient d'en recevoir le fléau. 
Méchain n'obtint qu'après de longues semaines la 
permission de débarquer, à la condition de faire vinaigrer 
tous ses papiers&nbsp;; c'était l'antisepsie du temps.<br />
Dégoûté et malade, il venait de demander son rappel quand 
il mourut.<br />
Ce furent Arago et Biot qui eurent l'honneur de &lt;301&#62; reprendre 
l'œuvre inachevée et de la mener à bonne fin.

<div class="p"><!----></div>
Grâce à l'appui du gouvernement espagnol, à la protection 
de plusieurs évêques et surtout celle d'un célèbre chef 
de brigands, les opérations avancèrent assez vite. Elles 
étaient heureusement terminées, et Biot était rentré en France quand la tempête 
éclata.<br />
C'était le moment où l'Espagne toute entière prenait les 
armes pour défendre contre nous son indépendance. Pourquoi 
ces étrangers montaient-ils sur les montagnes pour faire des 
signaux&nbsp;? C'était évidemment pour appeler l'armée française. 
Arago ne put échapper à la populace qu'en se 
constituant prisonnier. Dans sa prison, il n'avait d'autre distraction 
que de lire dans les journaux espagnols le récit de sa propre 
exécution. Les journaux de ce temps là donnaient quelquefois 
des nouvelles prématurées. Il eut du moins la consolation 
d'apprendre qu'il était mort avec courage et chrétiennement.<br />
La prison elle-même n'était plus sûre, il dut s'évader 
et gagner Alger. Là, il s'embarque pour Marseille sur un navire 
algérien. Ce navire est capturé par un corsaire espagnol 
et voilà Arago ramené en Espagne et traîné de cachot 
en cachot, au milieu de la vermine et dans la plus affreuse misère.<br />
S'il ne s'était agi que de ses sujets et de ses hôtes, le 
dey n'aurait rien dit. Mais il y avait à bord deux lions, présent 
que le souverain africain envoyait à Napoléon. Le dey menaça de la guerre.<br />
Le navire et les prisonniers furent relâchés. Le &lt;302&#62; point 
aurait dû être correctement fait, puisqu'il y avait un astronome 
à bord&nbsp;; mais l'astronome avait le mal de mer, et les marins 
algériens, qui voulaient aller à Marseille, abordèrent 
à Bougie. De là, Arago se rendit à Alger, traversant à pied 
la Kabylie au milieu de mille périls. Longtemps, il fut retenu 
en Afrique et menacé du bagne. Enfin, il put retourner en France&nbsp;; 
ses observations, qu'il avait conservées sous sa chemise, et, 
ce qui est plus extraordinaire, ses instruments avaient traversé 
sans dommage ces terribles aventures.<br />
Jusqu'ici non seulement la France a occupé la première place, 
mais elle a tenu la scène presque seule. Dans les années 
qui suivirent, nous ne sommes pas restés inactifs et notre 
carte d'État-Major est un modèle. Cependant les méthodes 
nouvelles d'observation et de calcul nous vinrent surtout d'Allemagne 
et d'Angleterre. C'est seulement depuis une quarantaine d'années 
que la France a repris son rang.

<div class="p"><!----></div>
Elle le doit à un savant officier, le général Perrier, 
quia exécuté avec succès une entreprise vraiment audacieuse, 
la jonction de l'Espagne et de l'Afrique. Des stations furent 
installées sur quatre sommets, sur les deux rives de la Méditerranée. 
Pendant de longs mois, on attendit une atmosphère calme et 
limpide. Enfin, on aperçut ce mince filet de lumière qui 
avait parcouru 300 kilomètres au-dessus des mers. L'opération 
avait réussi.

<div class="p"><!----></div>
Aujourd'hui, on a conçu des projets plus hardis encore. D'une 
montagne voisine de Nice, on enverra &lt;303&#62; des signaux en Corse, 
non plus en vue de déterminations géodésiques, mais pour 
mesurer la vitesse de la lumière. La distance n'est que de 
200 kilomètres&nbsp;; mais le rayon lumineux devra faire le voyage 
aller et retour, après s'être réfléchi sur un miroir 
placé en Corse. Il ne faudra pas qu'il s'égare en route, car 
il doit revenir exactement au point de départ.

<div class="p"><!----></div>
Depuis, l'activité de la géodésie française ne s'est pas 
ralentie. Nous n'avons plus à raconter d'aussi étonnantes 
aventures&nbsp;; mais l'œuvre scientifique accomplie est immense. 
Le territoire de la France d'outre-mer, comme celui de la métropole, 
se couvre de triangles mesurés avec précision.

<div class="p"><!----></div>
On est devenu de plus en plus exigeant et ce que nos pères 
admiraient ne nous suffit plus aujourd'hui. Mais à mesure qu'on 
recherche plus d'exactitude, les difficultés s'accroissent considérablement&nbsp;; 
nous sommes environnés de pièges et nous devons nous défier 
de mille causes d'erreur insoupçonnées. Il faut donc créer 
des instruments de plus en plus impeccables.

<div class="p"><!----></div>
Là encore, l France ne s'est pas laissé distancer. Nos appareils 
pour la mesure des bases et des angles ne laissent rien à désirer, 
et je citerai aussi le pendule de M. Le colonel Defforges, qui permet de déterminer la pesanteur 
avec une précision inconnue jusqu'ici.

<div class="p"><!----></div>
L'avenir de la géodésie française est actuellement entre les mains du
Service géographique de l'armée, successivement dirigé par le général et &lt;304&#62; par le général Berthaut. On ne
saurait trop s'en féliciter.  Pour faire de la géodésie, les aptitudes
scientifiques ne suffisent pas&nbsp;; il faut être capable de supporter de
longues fatigues sous tous les climats&nbsp;; il faut que le chef sache
obtenir l'obéissance de ses collaborateurs et l'imposer à ses
auxiliaires indigènes. Ce sont là des qualités militaires. Du reste,
on sait que, dans notre armée, la science a toujours marché de pair
avec le courage.

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J'ajoute qu'une organisation militaire assure l'unité d'action
indispensable. Il serait plus difficile de concilier les prétentions
rivales de savants jaloux de leur indépendance, soucieux de ce qu'ils
appellent leur gloire, et qui devraient cependant opérer de concert,
quoique séparés par de grandes distances. Entre les géodésiens
d'autrefois, il y eut souvent des discussions dont quelques-unes
soulevèrent de longs échos. L'Académie a longtemps retenti de la
querelle de Bouguer et de La Condamine. Je ne veux pas dire que les
militaires soient exempts de passions, mais la discipline impose le
silence aux amours-propres trop sensibles.

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Plusieurs gouvernements étrangers ont fait appel à nos officiers 
pour organiser leur service géodésique&nbsp;: c'est la preuve que 
l'influence scientifique de la France au dehors ne s'est pas
affaiblie.

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Nos ingénieurs hydrographes apportent aussi à l'œuvre commune 
un glorieux contingent. Le lever de nos côtes, de nos colonies, 
l'étude des marées leur offrent un vaste champ de recherches. 
Je citerai enfin le nivellement général de la France qui &lt;305&#62; 
s'exécute par les méthodes ingénieuses et précises de 
M. Lallemand.

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Avec de tels hommes, nous sommes sûrs de l'avenir. Le travail 
ne leur manquera pas, du reste&nbsp;; notre empire colonial leur ouvre 
d'immenses espaces mal explorés. Ce n'est pas tout, l'Association 
géodésique internationale a reconnu la nécessité d'une 
mesure nouvelle de l'arc de Quito, déterminé jadis par La 
Condamine. C'est la France qui a été 
chargée de cette opération&nbsp;; elle y avait tous les droits, 
puisque nos ancêtres avaient fait, pour ainsi dire, la conquête 
scientifique des Cordillères. Ces droits n'ont, d'ailleurs, 
pas été contestés et notre gouvernement a tenu à les 
exercer.

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MM. les capitaines Maurain et Lacombe ont exécuté une première reconnaissance, 
et la rapidité avec laquelle ils ont accompli leur mission, 
en traversant des pays difficiles et en gravissant les sommets 
les plus escarpés, mérite tous les éloges. Elle a fait 
l'admiration de M. le général Alfaro, président de la République de l'Équateur, 
qui les a surnommés "los hombres de hierro", les hommes de 
fer.

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La mission définitive partit ensuite sous le commandement de 
M. le lieutenant-colonel (alors commandant) Bourgeois. Les résultats obtenus ont 
justifié les espérances que l'on avait conçues. Mais nos 
officiers ont rencontré des difficultés imprévues dues 
au climat. Plus d'une fois, l'un d'eux a dû rester plusieurs 
mois à l'altitude de 4.000 mètres, dans les nuages et dans 
la neige, sans rien apercevoir &lt;306&#62; des signaux qu'il avait à 
viser, et qui refusaient de se démasquer. Mais, grâce à 
leur persévérance et à leur courage, il n'en est résulté 
qu'un retard et qu'un surcroît de dépenses, sans que l'exactitude 
des mesures ait eu à en souffrir. &lt;307&#62;<br />

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<h2>Conclusions Générales</h2>

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Ce que j'ai cherché à expliquer dans les pages qui précèdent, 
c'est comment le savant doit s'y prendre pour choisir entre les 
faits innombrables qui s'offrent à sa curiosité, puisque 
aussi bien la naturelle infirmité de son esprit l'oblige à 
faire un choix, bien qu'un choix soit toujours un sacrifice. 
Je l'ai expliqué d'abord par des considérations générales, 
en rappelant d'une part la nature du problème à résoudre 
et d'autre part en cherchant à mieux comprendre celle de l'esprit 
humain, qui est le principal instrument de la solution. Je l'ai 
expliqué ensuite par des exemples&nbsp;; je ne les ai pas multipliés 
à l'infini&nbsp;; moi aussi, j'ai dû faire un choix, et j'ai choisi 
naturellement les questions que j'avais le plus étudiées. 
D'autres que moi auraient sans doute fait un choix différent&nbsp;; 
mais peu importe, car je crois qu'ils seraient arrivés aux 
mêmes conclusions.

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Il y a une hiérarchie des faits&nbsp;; les uns sont sans portée&nbsp;; 
ils ne nous enseignent rien qu'eux-mêmes. Le savant qui les 
a constatés n'a rien appris qu'un &lt;308&#62; fait, et n'est pas devenu 
plus capable de prévoir des faits nouveaux. Ces faits-là, 
semble-t-il, se produisent une fois, mais ne sont pas destinés 
à se renouveler.<br />
Il y a, d'autre part, des faits à grand rendement, chacun d'eux 
nous enseigne une loi nouvelle. Et puisqu'il faut faire un choix, 
c'est à eux que le savant doit s'attacher.<br />
Sans doute cette classification est relative et dépend de la 
faiblesse de notre esprit. Les faits à petit rendement, ce 
sont les faits complexes, sur lesquels des circonstances multiples 
peuvent exercer une influence sensible, circonstances trop nombreuses 
et trop diverses, pour que nous puissions toutes les discerner. 
Mais je devrais dire plutôt que ce sont les faits que nous 
jugeons complexes, parce que l'enchevêtrement de ces circonstances 
dépasse la portée de notre esprit. Sans doute un esprit vaste 
et plus fin que le nôtre en jugerait-il différemment. Mais 
peu importe&nbsp;; ce n'est pas de cet esprit supérieur que nous 
pouvons nous servir, c'est du nôtre.

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Les faits à grand rendement, ce sont ceux que nous jugeons 
simples&nbsp;; soit qu'ils le soient réellement, parce qu'ils ne 
sont influencés que par un petit nombre de circonstances bien 
définies, soit qu'ils prennent une apparence de simplicité, 
parce que les circonstances multiples dont ils dépendent obéissent 
aux lois du hasard et arrivent ainsi à se compenser mutuellement. 
Et c'est là ce qui arrive le plus souvent. Et c'est ce qui nous 
a obligés à examiner d'un peu près ce que c'est que le hasard. 
Les &lt;309&#62; faits où les lois du hasard s'appliquent, deviennent 
accessibles au savant, qui se découragerait devant l'extraordinaire 
complication des problèmes où ces lois ne sont pas applicables.

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Nous avons vu que ces considérations s'appliquent non seulement 
aux sciences physiques, mais aux sciences mathématiques. La 
méthode de démonstration n'est pas la même pour le physicien 
et pour le mathématicien. Mais les méthodes d'invention se 
ressemblent beaucoup. Dans un cas comme dans l'autre, elles consistent 
à remonter du fait à la loi, et à rechercher les faits 
susceptibles de conduire à une loi.

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Pour mettre ce point en évidence, j'ai montré à l'œuvre 
l'esprit du mathématicien, et sous trois formes&nbsp;; l'esprit du 
mathématicien inventeur et créateur&nbsp;; celui du géomètre 
inconscient qui chez nos lointains ancêtres, ou dans les brumeuses 
années de notre enfance, nous a construit notre notion instinctive 
de l'espace&nbsp;; celui de l'adolescent à qui les maîtres de l'enseignement 
secondaire dévoilent les premiers principes de la science et 
cherchent à faire comprendre les définitions fondamentales. 
Partout nous avons vu le rôle de l'intuition et de l'esprit 
de généralisation sans lequel ces trois étages de mathématiciens, 
si j'ose m'exprimer ainsi, seraient réduits à une égale 
impuissance.

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Et dans la démonstration elle-même, la logique n'est pas 
tout&nbsp;; le vrai raisonnement mathématique est une véritable 
induction, différente à bien des égards de l'induction 
physique, mais procédant &lt;310&#62; comme elle du particulier au 
général. Tous les efforts qu'on a faits pour renverser cet 
ordre et pour ramener l'induction mathématique aux règles 
de la logique n'ont abouti qu'à des insuccès, mal dissimulés 
par l'emploi, d'un langage inaccessible au profane.

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Les exemples que j'ai empruntés aux sciences physiques nous 
ont montré des cas très divers de faits à grand rendement. 
Une expérience de Kaufmann sur les rayons du radium révolutionne à la fois 
la Mécanique, l'Optique et l'Astronomie. Pourquoi&nbsp;? C'est parce 
qu'à mesure ce ces sciences se sont développées, nous avons 
mieux reconnu les liens qui les unissaient, et alors nous avons 
aperçu une espèce de dessin général de la carte de la 
science universelle. Il y a des faits communs à plusieurs sciences, 
qui semblent la source commune de cours d'eau divergeant dans 
toutes les directions et qui sont comparables à ce nœud du 
Saint-Gothard d'où sortent des eaux qui alimentent quatre bassins 
différents.<br />
Et alors nous pouvons faire le choix des faits avec plus de discernement 
que nos devanciers qui regardaient ces bassins comme distincts 
et séparés par des barrières infranchissables.<br />
Ce sont toujours des faits simples qu'il faut choisir, mais parmi 
ces faits simples nous devons préférer ceux qui sont placés 
à ces espèces de nœuds du Saint-Gothard dont je viens de 
vous parler.<br />
Et quand les sciences n'ont pas de lien direct, elles s'éclairent 
encore mutuellement par l'analogie. &lt;311&#62; Quand on a étudié 
les lois auxquelles obéissent les gaz, on savait qu'on s'attaquait 
à un fait de grand rendement&nbsp;; et pourtant, on estimait encore 
ce rendement au-dessous de sa valeur, puisque les gaz sont, à 
un certain point de vue, l'image de la Voie Lactée, et que 
ces faits qui ne semblaient intéressants que pour le physicien, 
ouvriront bientôt des horizons nouveaux à l'Astronomie qui 
ne s'y attendait guère.<br />
Et enfin quand le géodésien voit qu'il faut déplacer sa 
lunettes de quelques secondes pour viser un signal qu'il a planté 
à grand'peine, c'est là un bien petit fait&nbsp;; mais c'est un 
fait à grand rendement, non seulement parce que cela lui révèle 
l'existence d'une petite bosse sur le géoïde terrestre, cette 
petite bosse serait par elle-même sans grand intérêt, mais 
parce que cette bosse lui donne des indications sur la distribution 
de la matière à l'intérieur du globe et par là sur le 
passé de notre planète, sur son avenir, sur les lois de son 
développement.

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<center>Fin
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Mise à jour : 8.7.2011
<hr /><h3>Footnotes:</h3>

<div class="p"><!----></div>
<a name="tthFtNtAAB"></a><a href="#tthFrefAAB">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>1</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a>
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mo>*</mo></mrow>
</msup>
</mrow></math>Il s'agissait 
à l'origine d'une conférence prononcée lors d'une séance 
publique de la Société Astronomique de France et accompagnée 
de projections lumineuses de la voie lactée.
<div class="p"><!----></div>
<a name="tthFtNtAAC"></a><a href="#tthFrefAAC">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>2</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a><i>Vide infra</i>, chap. XI.
<div class="p"><!----></div>
<a name="tthFtNtAAD"></a><a href="#tthFrefAAD">
<math xmlns="http://www.w3.org/1998/Math/MathML">
<mrow>
<msup><mrow></mrow><mrow><mn>3</mn></mrow>
</msup>
</mrow></math></a>Au 
moment de mettre sous presse nous apprenons que M. BuchererBucherer&nbsp;: 
a repris l'expérience en s'entourant de précautions nouvelles 
et qu'il a obtenu, contrairement à M.&nbsp;KaufmannKaufmann&nbsp;:, des 
résultats confirmant les vues de M.&nbsp;LorentzLorentz, Hendrik .<div class="p"></div><a href="index.html"><img src="icons/contents_motif.gif" alt="index" /></a><div class="p"></div><hr /><a href="/poincare/"><font size="3">Archives Henri Poincar&#233;</font></a><font size="3">, UMR 7117. Edit&#233; le 2011-07-08 00:44:25</font><div class="p"><!----></div><a href="http://www.cnrs.fr/"><img src="icons/cnrsfilaire_bichro_q.jpg" align="bottom" width="80" border="0" /></a>&#x00A0;&#x00A0;&#x00A0;&#x00A0;&#x00A0;&#x00A0;<a href="http://www.univ-nancy2.fr/"><img src="icons/nu_nancy2.png" alt="Nancy 2" /></a></body></html>

