Colloque "Des sciences, des frontières" - Session 6



6e session (samedi 9h-12h 30) Les communautés scientifiques (approches historiques et ethnographiques) (Discutant : André Grelon)


Michel Atten (Paris) : De la preuve à la frontière des sciences : l'exemple des expériences de Hertz

Sur le front avancé des connaissances scientifiques, l'établissement d'un nouveau phénomène, d'un fait inconnu jusqu'alors, conduit souvent à des débats, voire des polémiques. A travers l'observation précise de cas (laser TEA, détection des ondes gravitationnelles) et en s'inspirant des principes de méthode énoncés au début des années 1970 par David Bloor, Harry Collins met en évidence un processus, l'Experimental Regress, et avance que la résolution de la contradiction est le fruit d'une négociation entre des acteurs situés. Refusant radicalement la vision du positivisme logique et la pensée popperrienne, Collins, Bloor et d'autres utilisent, dans les années 1970, le mot 'social' (" Social Studies of Sciences ") afin d'affirmer le rôle matérialiste central du faire, du tacite, du corporel face à une image intellectualisée des sciences et de refuser le dualisme conceptuel classique opposant connaissance et contexte, logique (rationnelle et interne) des connaissances et contingence (bien sûr externe, et donc sociale) des découvertes.
Ma communication se propose d'examiner l'établissement d'un phénomène nouveau et majeur dans l'histoire de la physique, les ondes électromagnétiques proposées par H. Hertz et les façons qu'ont les plus grands physiciens de l'époque de lire les preuves de Hertz, de 'répliquer' certaines de ses expériences. Cette étude de cas permet de montrer l'existence, à un moment donné, d'un experimental regress et la façon dont il se résout dans la pratique en débouchant sur un "consensus", sur la constitution d'un nouveau domaine de la science électrique, redessinant la frontière des savoirs.


Sophie Dalle-Nazebi (Toulouse) : Enjeu des inscriptions dans la recherche sur la langue des signes. Entre informateur et auteur.

L'observation des pratiques de recherches des linguistes permet de souligner une fois encore le caractère scriptural de l'activité scientifique. Il leur faut en effet garder traces des corpus, les transcrire sur différents supports, en tirer des données chiffrées, des modélisations de processus et enfin convoquer ces données dans le travail d'écriture. Ces activités sont particulièrement visibles et discutées dans ce qui prend la forme aujourd'hui d'une jeune spécialité dans le monde: les études sur les langues signées des personnes sourdes. Mobilisant les mouvements du corps, des mains et du visage des locuteurs, ces modes de communication, par ailleurs peu connus dans la communauté des linguistes, nécessitent des modalités particulières d'inscriptions graphiques. A partir d'observations en laboratoire mais aussi lors de colloques sur les langues signées, de pages web, d'entretiens et d'articles, nous proposons d'analyser d'une part la conception et la chaîne d'inscriptions de corpus et d'autre part la mobilisation de ces représentations dans le processus de certification. Quelle organisation du travail et approche théorique de ces objets se cristallisent-elles dans ces processus d'inscription? Comment sont convoquées les transcriptions, photos, vidéos et reproductions de corpus dans le texte ou le discours scientifique? Comment sont négociées, à travers cette visibilité de locuteurs, aussi bien la collaboration que la distinction entre communauté scientifique et communauté des personnes sourdes ?


Hélène Gispert (Paris) : Le(s) milieu(x) mathématique(s) en France 1860-1914, enjeux historiographiques d'un pluriel

Le dernier tiers du 19e siècle voit la création de sociétés mathématiques nationales qui ont pour vocation de regrouper et structurer, à l'échelle de chacun des pays, un milieu mathématique auquel, dès lors, elles s'identifient. Pour ce qui est de la France, cette structuration s'accompagne d'une professionnalisation qui transforme le paysage institutionnel et provoque une stratification des différentes composantes de l'activité mathématique et de ses acteurs qui, au début du 20e siècle, ne se retrouvent pas tous au sein de la Société mathématique de France. Jusqu'il y a peu, seule la recherche d'excellence, ses acteurs d'exception, les journaux qui la publient intéressaient l'histoire des mathématiques. La prise en compte, comme objet d'étude historique, des sociétés mathématiques nationales, de leurs membres et de leurs productions, a récemment constitué un premier élargissement du champ d'investigation. Nous retiendrons ici, parmi les nouvelles questions qui ont alors surgi, celles liées à la définition d'un milieu mathématique national, des frontières qu'il génère, frontières disciplinaires, institutionnelles, qui, pour l'historien, peuvent conduire à la découverte de nouveaux milieux mathématiques distincts du milieu officiel.


Michel Grossetti (Toulouse) : Genèse d'une communauté scientifique hybride en France : la communication parlée

Le groupement français de communication parlée réunit depuis trente ans des chercheurs issus des sciences de l'ingénieur (acousticiens, électroniciens, informaticiens) et des sciences humaines (phonéticiens, phonologues, linguistes). Il s'agit donc d'une communauté "hybride", traversant la frontière qui sépare ces deux grands ensembles disciplinaires. Pour comprendre la formation d'une telle communauté, il est nécessaire de se placer à la fois à l'échelle des évolutions de la science internationale et à l'échelle plus petite du contexte français des années 1945 - 1970. L'analyse internationale permet de montrer qu'un même phénomène, la parole humaine, a été construit comme objet différent au fil des évolutions des méthodes et des disciplines qui s'y sont intéressées. D'abord monopole des sciences humaines (la "phonétique expérimentale"), l'étude de la parole a attiré de plus en plus de spécialistes des sciences de l'ingénieur au fur et à mesure de l'évolution des moyens intrumentaux (enregistreurs, sonagraphes, vocodeurs, ordinateurs), entraînant l'émergence de la notion de "sciences de la parole" (speech sciences). En France, la convergence des diverses disciplines s'est effectuée dans certains lieux précis (Grenoble en particulier, Paris, Nancy) selon des logiques variables que décrit ce papier. Cette convergence ne s'est pas faite entre les seuls chercheurs académiques. La présence d'un organisme technologique d'Etat (le CNET) et d'une firme internationale (IBM) ont joué un rôle de catalyseur par la mise à disposition d'échantillons numérisés ainsi que (pour le premier) par les financements accordés aux équipes.




Session 1   Session 2   Session 3   Session 4   Session 5   Session 6




Cliquez ici pour revenir sur la page de présentation du colloque "Des sciences, des frontières"


(Dernière mise à jour mars 2001 par Pierre Edouard BOUR)